École normale supérieure de Meknès
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Un parcours critique:
Flaubert
et son "livre sur rien"
J.P. Richard dit[1]
à propos de L’Education sentimentale que « [c’] est d’abord le roman de l’absence, d’une réalité qui
se dérobe et dont le héros finit par accepter qu’elle doive toujours lui
échapper. » Dans ce « livre
sur rien », le lecteur a rarement l’impression d’avoir parcouru un
itinéraire enfin duquel celui qui recherche le plaisir du
texte aura trouvé celui-ci. Nous emmenant de déceptions en défaites, d’attentes
en lassitudes, le roman nous abandonne face à une histoire où il semble ne rien
se passer. Placés dans une attitude d’attente, qui fait penser au héros du Désert des tartares de Kafka ; et
le lecteur et les personnages ne semblent guère évoluer.
Mais qu’est-ce un « roman de l’absence » ? Et de
quelle absence s’agit-il? Celle de l’objet ou plutôt du sujet. L’absence comme
manque psychologique que crée chez le sujet la no-présence d’un être ou d’une
chose ; donc une sorte de vide qui se ferait autour de celui qui perçoit
le monde comme néant ou plutôt, comme l’absence de ce sujet lui-même, -notons
ici que Flaubert dans ses deux romans Madame
Bovary et L’éducation sentimentale nous présente des héros qui ont une
dimension imaginaire plus que réelle ; vivant plus au niveau du rêve que
de la réalité- si bien qu’entre eux
et le monde il y a une inadéquation fondamentale. Mais avant que ce constat ne
soit davantage explicité, ne faut-il pas considérer la notion d’absence dans
son acception absolu ; c’est-à-dire ou rien n’est présent pas même l’idée
de roman. Et les critiques se sont chacune arrêtée à une des formes de cette
absence : absence de réel, d’Histoire, d’héroïsme, de passion, de succès,
de sens…entre ces différentes formes d’absence, J.P.Richard s’arrête à celle de
réalité : « l’absence, d’une
réalité qui se dérobe ». Or il nous faudrait interroger la nature et la cause de cette
dérobade de la réalité : est-elle due à la nature de la réalité
elle-même ; devenue tellement complexe que le sujet n’arrive pas à la
saisir, ou elle est comme telle en raison de la nature des héros dont on a déjà
souligné la passivité, le caractère romanesque. Par ailleurs, comment se
manifeste cette fuite de la réalité sur le plan de l’écriture romanesque ?
Comment le romancier remédie au manque de substance romanesque-de
réalité- ? Si L’éducation
sentimentale est un roman où la
réalité est fuyante, si encore
l’histoire est faite d’une vacance du réel et que le personnage consent
–de gré ou de force - à renoncer à
cette réalité, on est en droit de nous demander quel est l’objet du récit si la réalité qui constitue son champ
de référence est à jamais absente, serait-ce alors un roman sur rien ?Un
roman « qui se tiendrait par la force du style » selon
l’expression de Flaubert. Comment dès lors le texte travaille à être œuvre
d’art, ne serait-il pas tenté de laisser foisonner le discours[2]
pour pallier l’histoire qui s’esquive ? le discours est amené à déjouer
la contrainte de l’affabulation de sorte que plus la réalité se fait fuyante,
« plus le discours prolifère ».
Si le roman Flaubrtien est considéré
par certains comme le parangon de la modernité romanesque à un moment où
celle-ci n’existait pas encore, c’est en raison de la modernité de son projet,
de la passivité ou de l’anéantissement du sujet . Antihéros de L’Éducation sentimentale, Frédéric
Moreau[3]
use ses forces et ses illusions à contempler le monde que le héros balzacien
prenait encore pour un champ de bataille. Mais cette contemplation n’aboutit à
aucune compréhension de la réalité. Face à un univers où règne la confusion et
l’opacité, et emporté par le cours d’une Histoire dont il ne saisit pas les
signes, Frédéric ne peut que renoncer à être héros.
Tout roman est, comme le disait Gilles
Deleuze[4]
à propos de Proust, une entreprise sémiologique de déchiffrement des signes; de
la lecture du monde et de ses ambiguïtés. Et il est remarquable que Frédéric apparaisse- et ce dès l’incipit-
comme essentiellement lecteur de signes dans le roman. Mais il faudrait
souligner aussi comment le monde que contemple[5]
Frédéric est illisible. Le regard que porte le héros sur le monde rencontre une
résistance due à des facteurs physiques ; mais dont la valeur est sans
doute métaphorique ou symbolique.
L’analyse de l’incipit révèle combien Flaubert tient à représenter un monde dont le sens demeure à conquérir. La rencontre de Frédéric et de Paris est ainsi différée, le jeune homme comme le souligne le texte « devait languir » dans sa province « pendant deux mois ». Mais déjà, pendant cette brève rencontre qu’exige le détour par Paris pour retrouver Nogent – et avant que cette rencontre ait lieu durablement- la réalité se présente au regardant de façon peu claire. Plusieurs éléments sont à l’origine de ce brouillage du réel : d’abord le désordre ambiant, ensuite le manque de communication et enfin le bruit et le brouillard dans lesquels plonge la scène :
« Des gens arrivaient
hors d’haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge
gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne…et le
tapage s’absorbait dans le
bruissement de la vapeur, qui, …enveloppait
tout dans une nuée blanchâtre… »
La dernière proposition a valeur
conclusive, souligne une des caractéristiques fondamentales de l’univers
où sera appelé à évoluer Frédéric. Mais ce constat n’est pas exclusif au roman
de Flaubert, on peut rencontrer la même difficulté à percevoir la réalité chez
Stendhal[6].
Quelques pages après ce début (p.35) alors que Frédéric et Deslauriers
sont entrain de se promener sur les deux ponts de Nogent, « ils
avaient, en face, un pâté de maisons…à
droite, l’église apparaissait
derrière les moulins…Mais
du côté de Paris, la grande route descendait en ligne droite, et des
prairies se perdaient au loin,
dans les vapeurs de la nuit. »
L’univers de L’éducation sentimentale est un univers nocturne, de ce fait, la réalité qui est perçue n’est souvent que
baignée dans une obscurité toute symbolique : elle renvoie à un monde que la
lumière de la raison a déserté et que la pensée n’arrive plus à saisir. La
prédominance du noir, cette couleur du chaos et de l’univers primitif rend
compte d’un sentiment de déception et en même temps de la vacuité du réel.
Ainsi on assiste à une véritable descente aux Enfers (I, 3- p.46) lorsque
Frédéric désespérant de son amour, « remontait lentement les rues…Des ombres glissaient au bord des trottoirs…la
brume tombait, et il lui semblait que les
ténèbres humides, l’enveloppant,
descendaient indéfiniment dans son cœur. »
Mais le caractère sombre et
nébuleux de la réalité n’est pas toujours du à un désir frustré, bien au
contraire, il peut émaner de l’exaltation d’une passion si bien que tout ce qui
est extérieure à celle-ci peut paraître indifférent, voire essentiellement
baigné dans le noir : « Il
n’avait plus conscience du milieu, de l’espace, de rien…il allait
toujours devant lui, au hasard,
éperdu, entraîné…Des édifices que l’on ne voyait pas faisait des redoublements
d’obscurité. » Le roman pratique alors, plus exactement à
travers le regard de Frédéric, ce que l’on appelle en langage cinématographie
une fermeture en fondu (une image s’assombrit jusqu’au noir
complet). L’exclusivité de l’amour tend donc à estomper tous les contours
du réel, voir à occulter ce qui menace dans ce réel. C’est en allant au
rendez--vous de la rue Tranchet que Frédéric voit « Au fond de la
perspective, sur le boulevard, des
masses confuses [qui]
glissaient. Il distinguait parfois l’aigrette d’un dragon, un chapeau de
femme ; et il tendait ses prunelles pour la reconnaître. » (
p.345)On voit donc comment le roman parisien de Flaubert met en valeur une
sorte de brouillage qui ôte toute lisibilité aux signes du réel : La
réalité est nimbée d’une brume dont la valeur toute symbolique est de signifier
l’absence d’une clarté, les signes du monde ne sont déchiffrables ni pour
Frédéric ni pour les autres protagonistes qui ne cessent de s’étonner face au
mystère de l’existence et plus particulièrement d’une Histoire qui est ,semble-t-il,
liquidée, sacrifiée sur l’autel de l’amour et de la bêtise.
Si
L’éducation sentimentale est un roman
où l’Histoire entraîne le récit, et ce surtout à partir de la troisième partie,
c’est que Flaubert a voulu, comme il le confesse dans une de ses nombreuses
lettres à Louise Collet, « faire l ‘histoire sentimentale et
politique de [sa]génération. » Mais selon quelles modalités se fait le
récit des événements historiques ? Le lecteur reconnaîtra sans doute dans
le roman de Flaubert plus que l’impersonnalité qu’exige ce genre romanesque.
Certes, la narration des événements est fidèle aux témoignages qui nous sont
parvenus sur l’époque, et certains historiens reconnaissent à L’éducation sentimentale la qualité d’un
récit historique.
Le roman s’étale en vérité sur une durée de onze
années, de 1840 à 1851. Mais le roman
fournit rarement les éléments qui
puissent relier la trame romanesque aux moments historiques. En fait, le récit
manque selon l’expression de J.P.Richard de perspective, de vue totalisante,
P.Dufour parle d’ « un décadrage du récit ». Le sens
de l’événement historique -si encore celui-ci en avait- ne peut être dégagé
faute de recul ; Frédéric vit le temps historique dans son
immédiateté : « Ah ! Je suis
bête ! C’est l’émeute ! » (p.345), et les velléités
politiques du protagoniste ne sont pas dictées par des convictions mais par un
intérêt immédiat, que ne suscite des
fois que l’entourage du héros. Ainsi, c’est M.Dambreuse qui lui suggère de se
porter candidat aux élections(p.369,III-1), et seul la blessure de Dussardier(
p.407,III-1) –en tant qu’ami et non comme révolutionnaire- le rappelle à Paris-
Flaubert semble inverser ironiquement la dimension historiquement insignifiante
de son personnage quand celui-ci est pris pour Henri V ( p.411)
La rencontre avec l’Histoire n’est donc que
fortuite, et cette subordination de l’histoire individuelle à l’Histoire
collective sera même subvertie à la fin de la troisième partie lorsque au lieu
d’annoncer le coup d’état qui mène Louis Napoléon au pouvoir, c’est plutôt la
« révolution » -selon l’expression du roman[7]-
qui résulte d’un éventuel mariage de Frédéric et de Mme Dambreuse ;Le
petit fait de la vie privée devient le catalyseur d’une révolution. Flaubert
semble montrer comment désormais le peuple ne fait plus son destin comme ce fut
le cas en 1848, mais dépend de la volonté d’une personne. Le comble de ce
traitement critique de l’Histoire est bien l’ellipse que pratique le roman sur
la période du second Empire (1852-1869) qui survient après l’assassinat
symbolique de Dussardier par Sénécal. On est en 1851, et le roman recommence
après en 1867 après la phrase laconique mais combien
significative : « il voyagea ».
Isolée par un alinéa, cette phrase figure le vide, la répétitivité, que rend
plus évidents le caractère itératif des procès des phrases suivantes :
« Il connut… ». L’Empire
est donc pour Flaubert une sorte de néant où « la bêtise trouve son
apothéose ». Il est l’aboutissement de toutes les inepties que le premier
chapitre a tenu à dénoncer. L’Histoire est liquidée, et avec elle toute
réalité. Le roman se situe le temps d’une phrase -« il voyagea »-
dans une sorte d’atemporalité qui ne
renvoie à aucun espace ; sinon celui des vestiges et donc du passé :
« Il
connut… l’étourdissement des paysages et des ruines »
(p.509) A ces ruines toutes réelles, succèdent les ruines symboliques ;
d’une vie- celle de Frédéric et de toute la génération de 1840 - pendant
laquelle « il supportait le désœuvrement
de son intelligence et l’ineptie de son cœur. » (idem)
On voit donc comment le roman oriente chronologiquement le récit
historique pour aboutir à un cul-de-sac où l’Histoire est comme absente. Dès le
VI chapitre de la troisième partie, le récit se replie sur un passé qui est
lui-même dépourvu de profondeur, et finit par évacuer dans cette ressouvenance
qu’est l’épisode final (l’excipit) toute la matière du roman.
Si telle est la destinée de l’Histoire
dans le roman, comment pourrait être figurée la réalité qui se cristallise sur
elle, du moins dans presque la moitié du roman ? La narration semble
travailler à creuser un abîme entre la conscience des personnages et l’univers
dans lequel ils évoluent. Dès le début du roman, la phrase qui commente le
départ de La Ville-de-Montereau est
programmatique en ce sens que ce qui représente la réalité dans laquelle doit
évoluer le héros est dérobé à lui : « Enfin le navire partit, et
les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d’usines, filèrent comme deux larges rubans que l’on déroule. »
Le paradoxe que révèle cette comparaison réside dans l’association de ce qui
est offert au regard, de ce qui est étalé pour être vu (c’est là le sens du
terme « déroule »)et de ce qui se dérobe à ce regard :
« filèrent ». La phrase la plus éloquente à propos de cette fuite de
la réalité est sans doute la protestation de Pellerin contre un endoctrinement
de l’Art stipulé par Hussonnet. La difficulté à s’emparer du réel est causée
par la différence des perceptions de celui-ci :« Laissez-moi
tranquille avec votre hideuse réalité !
Qu’est-ce que cela veut dire la réalité ?
Les uns voient noir, d’autres bleu, la multitude voit bête…Le souci de la vérité extérieure dénote la bassesse
contemporaine… » (p.72)que serait « le souci de vérité »
sinon une façon de se saisir du monde et de le maîtriser ? Or , force
est de constater comment le roman revient sans cesse à cette qualité inhérente
de la réalité qui est d’être fuyante, confuse. A ce propos, les premiers
chapitres donnent le ton par le
soulignement de l’ennui ambiant, de la platitude : « cette chose vague et miroitante que l’on appelle le monde »
dira le narrateur.
Le roman est par ailleurs fait d’une
succession de moments creux, d’instants où toute notion de temps est comme inexistante.
Le héros, prisonnier de sa passion insatisfaite, ne ressent qu’ennui, et son
séjour à Paris est peuplé de moments qu’il use à déambuler pour devenir
spectateur impassible des scènes de la vie urbaine. La récurrence du terme
« ennui » révèle certes
l’existence d’une réalité, mais qui ne comporte rien d’attractif pour le héros,
bien que les rares images que le roman reproduit de la réalité, le sont à
travers le regard de Frédéric :
« Ainsi
les jours s’écoulaient, dans la
répétition des mêmes ennuis et des
habitudes contractées »
« Alors
commencèrent trois mois d’ennui… »
« Et
l’ennui vaguement répandu semblait
rendre l’aspect des personnages plus insignifiant encore »
Ainsi, le roman met en valeur une des caractéristiques
fondamentales du monde contemporain et de son roman : l’absence de réalité
comme entité que la raison saisit et en fonction de laquelle elle ré-agit.
Frédéric préfigure le héros du Nouveau roman obligé de se mouvoir dans un
univers fragmenté et insignifiant, et L’éducation
sentimentale manifeste un mépris de l’intrigue, le monde n’est pas le champ
de conquêtes, et Frédéric est amené à « accepter
qu’elle [la réalité] doive toujours lui échapper ». Le roman
parisien serait, selon la formule d’un critique, le modèle de « ces
gros livres où il ne se passe rien, où le
romanesque n’est même plus raillé comme dans Madame Bovary, mais vraiment
absent ». Que serait l’absence de romanesque sinon la
conséquence toute naturelle de la fuite de la réalité ? Flaubert en créant un héros dans un univers où la réalité est
sans cesse fuyante, ne le condamne-t-il pas à être une sorte de Don Quichotte
qui affronte un ennemi tout imaginaire ; mais si la noblesse du héros de
Cervantès part en bataille contre la décadence
de son époque, dans le roman de Flaubert, le vulgaire ne se distingue pas du
noble[8].
En fait, Frédéric prend l’un pour l’autre, il substitue à la femme vertueuse la
lorette, et il renonce à ses projets artistiques (roman, peinture, musique)
pour le discours creux des politiciens, et pour des ambitions balzaciennes
telle l’alliance d’intérêt (avec Louise d’abord, ensuite avec Mme Dambreuse ).
Tous ces projets sont condamnés à ne
jamais voir le jour si bien que L’éducation
sentimentale semble être ce « livre sur rien » que Flaubert
ambitionnait d’écrire.
La représentation de l'univers
romanesque comme absence n’est pas tant
la résultat de ce qu’est le réel, que la conséquence d’une limitation de champ.
En fait, la réalité est perçue à travers le filtre d’une conscience plutôt
attentive aux « intermittences du cœur » qu’au tumulte du monde. Mais
ne faudrait-il pas inverser les termes de cette réflexion, et affirmer tout
comme Proust que « L’absence
[n’]est-[elle pas], pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus
vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ? »
Le roman dévoile à plusieurs endroits le caractère dérivatif du rêve et de
l’imagination effrénée des
personnages : « …dans la fureur de sa rêverie, le reste du monde s’effaçait.. »( p.390)
Frédéric est sans doute le plus
représentatif de cette tendance à l’affabulation, à vouloir combler l’absence
de l’être aimé par des romans
imaginaires : « Il tâcha de se répéter des vers, de calculer
n’importe quoi, d’inventer une histoire ! »346. Aussi dans l’ordre d’une analyse de la composition du roman on constate la part
prépondérante de l’imaginaire sur le réel. Les scènes où le délire affabulateur
est plus aigu sont celles qui succèdent à une rupture avec l’objet du désir ou
à une absence de celui-ci. Mais la
seule aspiration à l’action qui traverse un moment l’esprit de Frédéric, ne
peut se réaliser car l’imagination
devient débordante :« Frédéric s’étendit sur cette idée, comme un dramaturge qui compose. Tout à coup elle lui
sembla qu’elle n’était pas loin de se
résoudre en action… » (p.390) On serait tenté de penser que le
héros est le seul personnage qui souffre de cet attrait pour l’affabulation, or
il s’agit en vérité d’une endémie, d’une constante dans le roman : Arnoux
« confiait ses imaginations » à Frédéric, Pellerin les siennes à Rosannette
(cf. p.60), Deslauriers à Frédéric au début du roman…Et le roman conclut sur
l’itinéraire des deux amis en disant que l’un avait « rêvé l’amour, [l’autre] avait rêvé le pouvoir »
La fin du roman dresse le bilan d’une
rêverie, et non d’une vie !
L’une des conséquences du tempérament
rêveur des protagonistes est bien l’absence d’héroïsme. Flaubert dans son roman
rejoint la même lecture que fait Marx de cette époque , c’est à
dire une « époque aussi
pauvre en héros qu’en événements »[9]
Et si Frédéric « finit par accepter que [la réalité]doive toujours lui échapper », c’est en
partie en raison de sa mollesse, de son impuissance à réagir aux exigences du
devoir historique et social : Dans un premier temps il échoue à son examen
de droit, ensuite il renonce à ses projets artistiques, enfin il « [se]
réforme » ! à sa manière comme il déclare à Rosannette. Cette
déclaration de la « réforme » amoureuse ( énoncée sur le ton enjoué
et badin par Frédéric et sur le ton de l’ironie par le narrateur ) est, peu de
temps après, suivie par « la désertion » vers Fontainebleau. A ce
climat de lâcheté générale –quelques exceptions cependant, comme Dussardier dont la mort figure
symboliquement la fin inéluctable de l’élan épique - s’ajoute tous les vices
dont le roman démontre le caractère contagieux. En dernier lieu, le style finit
par gommer les marques de l’individualité et la singularité du héros par des
désignations pronominales (on –il), qui de toutes manières ne font que
reprendre en instantané toutes les catégories qui se dérobent à
l’identification du héros : la profession ,l’habitat, tout comme la
fortune. Mais de façon encore plus systématique, le parcours de chaque personnage
de ce roman est marqué par une dégradation, que celle-ci soit sociale,
financière ou morale.
Si tel est le destin univoque de la
plupart des protagonistes, le roman n’échappe pas à cette
dégradation : d’un côté une
réalité fuyante, de l’autre côté les héros manquent de prise sur le réel. De ce
fait, le roman semble à son tour souffrir
d’une difformité qui se manifeste à plusieurs niveaux :
D’abord, le récit qui commence comme un
roman d’apprentissage finit très tôt par saboter toute entreprise édifiante. Frédéric
ne finit nullement ses études en droit, et son initiation aux arts plastiques
demeure un projet tout comme la composition musicale ou encore l’écriture
romanesque. Par ailleurs, le programme narratif contenu dans le titre n’est
point mené à son terme : On aura vu comment Frédéric passe d’une femme à
une autre en fonction des circonstances, du profit immédiat, et ce surtout à
partir de la fin de la deuxième partie. Deux références sont à rapprocher du
titre mais ne concernent à aucun moment Frédéric : une première fois il
s’interroge sur la personne à laquelle Rosannette « devait… son
éducation » (ch.1. III- p.406), et dan l’autre passage,
paradoxalement, c’est Frédéric lui-même qui fait l’éducation de Louise
Roque : « Il se mit à lui faire des lectures… » (ch.6,I-p.128)
Entre donc un roman d’apprentissage dont le sujet est chaque fois différent, un
roman de mœurs qui s’inscrit plutôt dans une tradition satirique, et un roman
sentimental qui fait éclater la trame narrative en une série de relations dont
l’enchevêtrement nuit à l’unité et à la lisibilité de l’œuvre, L’éducation sentimentale brouille les
indices de lisibilité, et « distend
la formule du roman jusqu’aux limites de sa dissolution »[10].
Rien de moins naturel surtout que Flaubert, cité par les Goncourt, affirme que
« l’histoire, l’aventure d’un roman, ça
m’est bien égal. » Comment donc cette menace sur le livre, ou
comment ce « livre sur rien » puisse s’écrire et encore signifier. A
défaut d’une aventure, Flaubert ne se laisse-t-il pas séduire par l’aventure
des signes ?
L’une des problématiques centrales de
l’œuvre de Flaubert, et plus particulièrement dans L’éducation sentimentale est de savoir comment concilier le Vrai et
le beau.[11] Mais si le
vrai est d’emblée impossible du fait du regard souvent subjectif( car relatif
aux personnages) et en raison de la fugacité de la réalité qui doit constituer
la matière diégétique , que reste-t-il au romancier sinon la tentative
suicidaire de représenter le beau, mais un beau sans sujet ! Mais qu’est-ce
le Beau ? « le Beau est le beau »
dira Pécuchet dans le roman posthume! Si Flaubert avait un moyen pour
pallier l’insuffisance de la fable, c’est bien en enflant les parties
descriptives du roman et en intégrant au sein de son récit plus de discours que
la nécessité romanesque ne le présuppose. Enfin, c’est par une mise en abyme du
texte lui-même que Flaubert réussi ce que Georges Lukacs appelle « la
force affirmatrice d’une forme parfaitement accomplie »[12]
La modernité de Flaubert tient aussi de cette place particulière qu’occupe
dans son œuvre l’objet[13].
Ce dernier n’est pas un accessoire, que les besoins de la vraisemblance dictent
au romancier, mais comme le substitut de cette être qui manque
d’envergure ; il en est l’expression métonymique. Le coffret de Mme Arnoux
est l’expression emblématique de la réalité de la passion dans le roman. Il
passe en fait entre trois mains et figure l’amour chaste et fidèle quand il est
un bien de Mme Arnoux. Mais dès qu’il passe aux mains de la maréchale, il
renvoie à la souillure de l’adultère, et voit sa fonction dégradée. Au terme du
roman, il est vendu aux enchères- ce qui lui fait perdre toute valeur
symbolique- et n’a désormais de valeur que financière . A côté de ce
coffret, le roman consacre plusieurs endroits pour la description des
objets ; que ceux-ci appartiennent au domaine de L’Art ou à celui de
l’univers bourgeois et aristocratique. Mais que signifie cet intérêt
particulier quasi-fétichiste pour les objets : Sur le plan de l’histoire,
il constitue un témoignage de l’œuvre sur la mentalité de l’époque :
l’objet est un signe de richesse, et il est ostensiblement montré ; que
celui-ci soit un bien foncier (les Arnoux), industriel (les Dambreuse) ou
culturel (Pellerin). Par contre, sur le plan de l’écriture romanesque, il n’est
pas tant un signe de richesse qu’un moyen pour le texte de réaliser cette
richesse sur le plan esthétique. En même temps que la description de l’objet
permet au roman de combler la vacance du réel , elle lui permet de renvoyer à une histoire qui se passe de protagonistes.
Celle qui dit le triomphe de l’accessoire sur l’essentiel. L’éducation sentimentale nous fait alors passer de l’histoire d’une
génération à celle d’une civilisation : celle du produit consommé. Et
comme signe fort de cette consomation abusive le discours, qui se manifeste
dans le roman dans tous ses états.
Si les dialogues posaient à Flaubert–selon ses propres dires- d’énormes problèmes de rédaction, c’est
certainement du fait qu’il était conscient du volume narratif qu’ils
occupent ; menaçant ainsi un équilibre déjà fragile. En fait « l’histoire
d’un jeune homme », est faite plus de discours que de récit. La
vacance du réel , l'impuissance à agir sur le monde réduit la plupart de
protagonistes à afficher des convictions qu'ils n'assument que rarement. Le
passionné Frédéric comble le vide que crée l'absence de l'objet du désir par un
discours du délire et de l'hallucination amoureuse. Les verbes
"songer", "penser" abondent dans le texte. Mais ce qui suscite
le plus la prolifération du discours est sans doute le rapport à l'Histoire. En
fait, la plupart des scènes à caractère historique sont sous forme de dialogues
où sont rapportés les événements sur le mode d'un discours rapporté, d'une
histoire que l'on a entendu dire, de rumeurs colportés par le peuple. Par
ailleurs, même les scènes historiques vécues par les protagonistes ne sont pas
restituées par le regard impartial d'un narrateur omniscient; bien au contraire
elles passent par le regard subjectif des uns et des autres. Ce croisement des
regards est mieux à même d'introduire un point de vue critique sur la réalité.
Ainsi, la scène de la prise du Palais des Tuileries est restituée sous le feu
de deux regards diamétralement opposés: L'un admiratif, celui de Frédéric;
l'autre sarcastique, celui de Hussonnet:
-"
ce peuple me dégoûte" dit
Hussonnet, tandis que pour Frédéric, " le
peuple [est] sublime" (p.362; ch.1,III partie) l'un ne voyant dans
les émeutes qu'une réplique dégradée de la Révolution de 1789 (tout le passage
reprend les clichés de cet événement historique, mais de façon dégradée), alors
que l'autre n'y voit que la répétition
"sublime" du même rendez-vous historique. Ainsi loin de rendre
compte d'une réalité objective, le discours relativise toute prétention à la
vérité unique, il rend le déchiffrement des signes une entreprise aléatoire,
voire impossible; car comme le souligne M. Foucault dans Les Mots et les Choses, l'équivalence signe / signifié n'est plus.
Le discours révèle par ailleurs le caractère versatile des personnages, la
dégradation dont ils sont victimes sur le plan moral, l'hypocrisie ambiante
comme c'est le cas pour M. Dambreuse qui dit à Frédéric qu' "enfin,
plus au moins, nous sommes tous
ouvriers". Mais le narrateur tient à souligner la fausseté de cette
déclaration en la faisant précéder d'un discours indirect libre: "Un
système si bon, un roi si sage! Etait-ce possible!" (p.368) où l’hyperbole
trahit le cynisme du paysan embourgeoisé.
Cette parole ne manque pas de donner
au récit son ton mordant, et en même temps de lui donner consistance. Car au
fur et à mesure que les personnages perdent la prise sur la réalité, le
discours tend à se substituer à leur action. Cette abondance du texte en parole
où s'incarne la niaiserie et la bêtise trouve évidemment son apothéose dans la locution du "patriote
de Barcelone" qu'introduit Regimbard au Club de l'intelligence. Cette scène digne du théâtre de l'absurde
met en valeur la fonction ornementale de la parole, et peuple le roman de ce
qui fait défaut au récit historique: un héros capable de mener les foules.
Le roman de Flaubert atteint comme le
dit Georges Lukacs une forme
parfaitement accomplie lorsque le roman met en abyme son propre fonctionnement
au ch.4 de la II partie. la scène du duel avec De Cisy et le récit auquel elle
donne lieu mettent en évidence le caractère creux de l'héroïsme auquel
prétendent les protagonistes. Au Style qui fait défaut dans la réalité, le
romancier substitue le style; à la grandeur que désire incarner et Frédéric et
De Cisy, le narrateur oppose l'article de Hussonnet: "Une poulette et trois cocos". De la même
façon que le journaliste soumet l'événement à sa verve ironique et à son style
sémillant, le narrateur dénonce les velléités d'action chez ses personnages. Le
roman de Flaubert porterait bien le titre du journal du bohême Hussonnet : Le Flambard. une
onomastique aussi riche en sens que l’est le nom de son créateur.
Si d'un côté le motif du duel est
dérisoire, et que le déroulement de la confrontation révèle cette absence de
héros dont parle Marx (op.cit) le travail de l'artiste, de l'écrivain produit
une œuvre finie, dont les portées dépassent la simple vindicte. Flaubert de la
même façon aura écrit un roman qui ne présente point de personnage héroïque. Si
l'article commente une confrontation à peine entamée, le roman de Flaubert
raconte une éducation sentimentale qui n'a pas eu lieu. Il place l'ensemble du
récit entre une énorme parenthèse que les personnages utilisent dans le dernier
chapitre: " Ils l'avaient
manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, celui qui avait rêvé le
pouvoir" entre ce moment du passé où eu lieu le rêve et le moment
présent s'étale un Vide, un Néant dont
l'Histoire elle-même se ressentit. Le pari de Flaubert aura semble-t-il réussi puisqu'il
adonné forme à ce vide en produisant cette œuvre dont les signification
dépassent cette brève réflexion.
[1] in Stendhal Flaubert p. 209.
[2] Il s’agit ici d’une
conclusion de Jeanne Bem dans Clefs pour
L’éducation sentimentale et qui se trouve légitimée par notre sujet, car
comment se ferait écrire un roman sans que celui-ci face référence à une
réalité où se meuvent des personnages et où se déroule une histoire. Flaubert
aura lui-même parlé de « roman sur rien » qui se tiendrait uniquement
par « la force du style ».
[3] Exception faite de
Dussardier, tous les personnages de l’E.S semblent chacun à sa manière un
anihéros.
[4] Gilles Deleuze in Proust et les Signes.
[5] Le premier verbe ou action dont
le sujet est Frédéric dans le roman est justement le verbe contempler ;
« A travers le brouillard, il contemplait… »
(p.19, Ed. Pocket Classiques- celle du concours)
[6] Cf. chapitre III du premier
livre de La Chartreuse de Parme où le
héros Fabrice ne peut rien voir sur le champ de bataille à cause de la fumée.
[7] « La ville était en révolution. On disait que M. Frédéric allait
épouser Mme Dambreuse » III,ch.5- p.500.
[8] Les exemples de ces
alliances hybrides et contradictoires sont nombreux dans le roman : Marie
Arnoux et son mari, l’art et l’industrie dans
l’art industriel, « hu »
et « sonnet » dans hussonnet, Frédéric et Rosannette…
[9] in Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.
[10] Yvan Leclerc, L’éducation sentimentale coll. P.U.F
[11] C’est le sujet du passage auquel on a déjà fait référence (p.72)
du roman.
[12] Cf. Théorie du roman, le chapitre
intitulé « Le romantisme de la désillusion »
[13] Cf. L’étude de Claude
Duchet, Roman et objet:l’exemple de Madame Bovary in Travail
de Flaubert