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Philosophie des arts martiaux vietnamiens : 

entrevue réalisée par la revue Art & Combat 

avec le Maître Pham Xuan Tong

On n'invente pas un art, dit le maître Pham Xuan Tong. Ce qui est crée est le résultat d'un apprentissage et d'un vécu personnel. Ainsi, le Qwan-Ki-Do, fruit des efforts personnels du maître n'est qu'un affluent d'un long fleuve qui charrie de multiples courants de la culture vietnamienne. Mais c'est ce message de la tradition séculaire revisitée à l'aune des temps modernes qu'a tenu à délivrer Pham Xuan Tong. Le Vietnam, souligne-t-il, est ce pays qui en dépit des souffrances passées reste pourtant celui du sourire et de la joie de vivre. Sans religion ou philosophie particulière, la cohésion du pays depuis le début de son histoire s'est faite autour du culte qu'il voue aux autres êtres. 

Les cinq éléments :

Si la culture chinoise, à travers le confucianisme et le taoïsme a pu exercer de l'influence sur la façon de penser des Vietnamiens, il n'en demeure pas moins que leur façon de vivre est imprégnée de poésie. Ils chantent avec la poésie, précise Pham Xuan Tong. Il existe même un jeu fort populaire, le Tha-To, où l'éloquence est non seulement recherchée mais fait aussi l'objet des paris les plus fous.

Cette théorie qui met en correspondance les éléments de la nature se retrouve dans différents domaines de la société vietnamienne. Prenons la nourriture, par exemple: le métal correspond à la mer, le feu au piment, la terre à la saveur aigre, le bois à la saveur douce. Dans la stratégie militaire, le fort correspond au métal, l'armée est modulable comme le bois, l'infiltration dans les rangs ennemis correspond à l'eau, la bonne tactique au feu et le climat à la terre, Lorsque tous ces éléments sont réunis, alors seulement peut-on mener une attaque correcte. Ceci, explique le maître Pham Xuan Tong, était déjà clairement illustré dans un ancien traité de stratégie militaire, le Ky Tap Chien Phap. Dans les arts martiaux, il en va de même... 

Si vous connaissez la technique, alors vous êtes dur et fort comme le métal, si votre corps est modulable et souple, vous êtes semblable au bois, si vous êtes capable de pénétrer les défenses de l'adversaire de manière imprévisible, alors vous êtes comme l'eau, si vous pouvez anéantir l'adversaire à votre convenance, vous êtes comme le feu, enfin si votre esprit est serein et déterminé comme la terre, votre attaque sera couronnée de succès.

 

La cosmogonie : 

D'où vient cette théorie de la correspondance des éléments? Elle est fortement influencée par la science de l'empereur chinois Phuc Hy, qui vivait selon la légende il y a cinq mille ans, dit Pham Xuan Tong. Il aurait mis au point le principe des chiffres binaires: Hado, Lac Thu. Le monde est représenté sous forme de traits. Le premier trait représente l'espace, le trait du milieu les êtres et le dernier la terre. Si il y a harmonie du ciel, de la terre et des êtres. alors la vie existe. C'est le Bagua des chinois et le Bat Quai des Vietnamiens. Selon cette cosmogonie, en ce temps-là, deux gaz se disputaient. Un gaz représentait l'élément positif et l'autre l' élément négatif. Lassés de se disputer, ils finirent par s'attirer et s'aimer... 

de la non-forme, de l'espace sortirent le Yin et le Yang, éléments positifs et négatifs. Mais à leur tour, aucun de ces deux éléments ne voulut céder, chacun voulant dominer l'autre. Ces deux forces se développèrent jusqu'à envahir tout l'univers. Aussi, chacun fut forcé de tenir compte de l'autre, le positif du négatif et vice-versa. Les deux forces, pour pouvoir maintenir l'équilibre de cette opposition, donnèrent naissance à leur tour à deux petites forces opposées... Puis, les deux gaz se mirent à tourner et dans la rotation, l'état gazeux se transforma en liquide au centre et de l' état liquide il devint solide. A partir de la non-forme, nous aboutîmes au chiffre 5 et à partir de ce chiffre, tous les chiffres de l'univers apparurent...

 

La notion d’harmonie : 

Au delà de ces considérations, note le Maître Pham Xuan Tong, ce qu’il est important de se souvenir, c’est que c’est le plus petit chiffre qui est le plus fort, le Un. Il représente le Tout et domine sur le physique. Donc, dans le principe du Qwan-Ki-Do comme dans beaucoup d’arts martiaux vietnamiens, c’est l’harmonie entre la force et la souplesse qui prime. En vietnamien, cela s’appelle Am Duong Tuong Thoi. Mais, dit le maître, nous n’utilisons le principe de la force que lorsque notre esprit le juge nécessaire. Le reste du temps, nous misons exclusivement sur la souplesse. Car, pour reprendre une image chère à Lao Tseu, le philosophe chinois, la langue est molle, on la conserve jusqu'à la mort, alors que les dents, elles, s'effritent à l'usage et toment... Mais dire que la souplesse prime sur la force ne revient pas à dire que la souplesse est meilleure que la force. La souplesse permet de propulser la force, ce qui équivaut à agir par le non-agir. En d'autres termes, donner des coups est une chose, en recevoir en est une autre, étant donné que recevoir ne fait de plaisir à personne (en principe!). Par conséquent, estime Pham Xuan Tong, moins on donne de coups et moins on en recevra. Dans la pratique du Qwan-Ki-Do, l'harmonie des gestes, la puissance de la frappe et la technicité doivent amener l'adepte vers un raisonnement pacifique. La compétition est conçue comme permettant au pratiquant d'exprimer des connaissances loyalement, selon une réglementation adéquate qui vise la formation de l'homme vrai et non pas seulement de l'homme fort. L’épreuve a par conséquent valeur de test, un moment de vérité qui permet de comprendre le plaisir de l'harmonie gestuelle en se défoulant. Mais la compétition, dit maître Pham, n'est qu'une partie de l’École Qwan-ki. D'ailleurs, il n'existe pas de compétition individuelle. Au travers de la compétition par équipes, le participant est censé retrouver le sens de la vie communautaire. C’est également un moyen d'éviter la « championite » qui détruit l’esprit de la pratique. Le but de tout cela étant de faire prévaloir les valeurs de reconnaissance et de mérite, valeurs qui, estime maître Pham, tendent malheureusement à disparaître actuellement... 

Droit et devoir : 

Ces valeurs qui sont inculquées petit à petit au pratiquant de Qwan-ki-Do représentent à la fois un message de paix et un devoir envers la société, dit maître Pham. Une autre façon, plus attractive, d'appliquer le vieil adage: Mens Sana ln Corpore Sano (Un esprit sain dans un corps sain). Souvent, constate maître Pham, les gens disent: «J’ai droit! ». Est-ce que de temps en temps, on ne pourrait pas dire aussi: "J'ai le devoir? Mais si on parvient à équilibrer équitablement droit et devoir, alors on parvient au principe d'harmonie et beaucoup de solutions qui étaient jusque là sans réponses se trouvent résolues. En termes de pratique martiale, cela signifie que le pratiquant doit apprendre à se contenir et à se maîtriser, pour, étape après étape, monter les barreaux de l’échelle de la connaissance de soi et des autres. Autrefois, au Vietnam, sous la dynastie des Tran ( 1225-1400), existaient des universités formant des diplômés en arts martiaux. Ceci a perduré jusqu'à la colonisation. Donc, la nécessité de former un homme véritablement accompli, par la pratique martiale, ne date pas d'hier... 

Le maître vietnamien :

Pour les Vietnamiens, explique Pham Xuan Tong, le maître se dit Thay. C’est celui qui réunit en lui une certaine connaissance. Outre les arts martiaux, il a étudié la philosophie (Vo Ly) et la médecine (Vo Y).

Il utilise les plantes médicinales et est capable de donner des soins aux adeptes qui ont pu être blessés au cours d'un assaut… Mais cette connaissance lui sera d'une grande utilité pour secourir également ses congénères malades. De nombreux maîtres d'arts martiaux vietnamiens sont également digipuncteurs, rebouteux et on les surnomme parfois même « les médecins aux pieds nus ». Ainsi. pour Maître Pham Xuan Tong. le maître n'est pas celui qui frappe le plus fort mais celui qui suit la Voie, Vo Dao et qui recherche la sagesse (Wu Tao en chinois). 

 

Vulgariser le Qwan-Ki-Do:

Dans un monder de progrès scientifique, qui bouge et évolue sans cesse, il faut adapter l’art martial pour faire connaître la culture vietnamienne. C’est le credo du maître Pham Xuan Tong, qui regroupe dans les vingt-quatre pays où le Qwan-Ki-Do est présent, une vingtaine de milliers de pratiquants. Si le contenu de l’art reste immuable, les formes, elles, évoluent. Il faut, estime maître Pham, être en mesure de présenter au public la discipline sous ses attraits les plus spectaculaires. Car il est impossible, par des mots ou par démonstrations interposées, de présenter de manière exhaustive l'étendue technique de l'art.

 

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