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Dans
ce pays, comme en Touraine, les vicissitudes de l'atmosphère dominent la vie
commerciale. Vignerons, propriétaires, marchands de bois, tonneliers,
aubergistes, mariniers sont tous à l'affût d'un rayon de soleil; ils tremblent
en se couchant le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gelé pendant la
nuit; ils redoutent la pluie, le vent, la sécheresse, et veulent de l'eau, du
chaud, des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le ciel et
les intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaie tour à tour les
physionomies.
Honoré de Balzac - Eugénie
Grandet  |
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Monsieur
Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et les effets ne
seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont point, peu ou prou,
vécu en province. Monsieur Grandet, encore nommé par certaines gens le père
Grandet, mais le nombre de ces vieillards diminuait sensiblement, était en 1789
un maître-tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter.
Honoré de Balzac - Eugénie
Grandet  |
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Monsieur
Grandet jouissait à Saumur d'une réputation dont les causes et les effets ne
seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont point, peu ou prou,
vécu en province. Monsieur Grandet, encore nommé par certaines gens le père
Grandet, mais le nombre de ces vieillards diminuait sensiblement, était en 1789
un maître-tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter.
Honoré de Balzac - Eugénie
Grandet  |
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Madame
Grandet était une femme sèche et maigre, jaune comme un coing, gauche, lente;
une de ces femmes qui semblent faites pour être tyrannisées. Elle avait de gros
os, un gros nez, un gros front, de gros yeux, et offrait, au premier aspect,
une vague ressemblance avec ces fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni
suc. Ses dents étaient noires et rares, sa bouche était ridée, et son menton
affectait la forme dite en galoche.
Honoré de Balzac - Eugénie
Grandet  |
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- Je
n'ai plus mon or.
- Tu
n'as plus ton or! s'écria Grandet en se dressant sur ses jarrets comme un
cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui.
- Non,
je ne l'ai plus.
- Tu
te trompes, Eugénie.
- Non.
- Par
la serpette de mon père !
Quand
le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
- Ma
fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre trésor.
- Mon
père, si vous me faites des présents dont je ne sois pas entièrement maîtresse,
reprenez-les, répondit froidement Eugénie en cherchant le napoléon sur la
cheminée et le lui présentant.
Grandet
saisit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.
- Je
crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ça! dit-il en faisant
claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent. Vous méprisez donc votre
père, vous n'avez donc pas confiance en lui, vous ne savez donc pas ce que
c'est qu'un père. S'il n'est pas tout pour vous, il n'est rien. Où est votre
or?
- Mon
père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère; mais je vous ferai
fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez assez souvent dit
que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a
plu d'en faire, et soyez sûr qu'il est bien placé...
Honoré de Balzac - Eugénie
Grandet  |
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- Vous
l'aviez encore le jour de votre fête, hein?
Eugénie,
devenue aussi rusée par amour que son père l'était par avarice, réitéra le même
signe de tête.
- Mais
l'on n'a jamais vu pareil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui
alla crescendo et qui fit graduellement retentir la maison. Comment! ici, dans
ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura pris ton or! le seul or qu'il y
avait! et je ne saurai pas qui? L'or est une chose chère. Les plus honnêtes
filles peuvent faire des fautes, donner je ne sais quoi, cela se voit chez les
grands seigneurs et même chez les bourgeois; mais donner de l'or, car vous
l'avez donné à quelqu'un, hein? Eugénie fut impassible.
-
A-t-on vu pareille fille! Est-ce moi qui suis votre père? Si vous l'avez placé,
vous en avez un reçu...
-
Étais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait? Était-ce à moi?
- Mais
tu es un enfant.
-
Majeure.
Abasourdi
par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, jura; puis trouvant enfin
des paroles, il cria:
- Maudit
serpent de fille! ah! mauvaise graine, tu sais bien que je t'aime, et tu en
abuses. Elle égorge son père !
Honoré de Balzac - Eugénie
Grandet  |
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Le
lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion
d'Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours dans son petit jardin. Il
avait pris pour cette promenade le moment où Eugénie se peignait. Quand le
bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait derrière le tronc de l'arbre,
restait pendant quelques instants à contempler les longs cheveux de sa fille,
et flottait sans doute entre les pensées que lui suggérait la ténacité de son
caractère et le désir d'embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le
petit banc de bois pourri où Charles et Eugénie s'étaient juré un éternel amour,
pendant qu'elle regardait aussi son père à la dérobée ou dans son miroir.
Honoré de Balzac - Eugénie
Grandet  |