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Peut-on ravaler l'ONU

ou doit-on faire du neuf ?

(1)

 

par André Lewin

président de l'Association française pour les Nations unies

 

 

La Société des nations, proposée par le président Wilson (dans ses "Quatorze points") pour préserver la paix après la première guerre mondiale, avait deux défauts majeurs:

-   plusieurs États importants n'en étaient pas membres;le sénat américain a rejeté la participation américaine; l'Union soviétique y est entrée tard (1934) et fut expulsée en 1939, l'Allemagne (entrée en 1926), le Japon, l'Italie, le Brésil en sont sortis volontairement ou par expulsion; l a Turquie ou le Mexique sont devenus membres seulement dans les années 30; composée de 42 membres à l'origine, dont 26 non européens, la SDN n'a rassemblé à son maximum que 57 membres
 
- les décisions y étaient prises à l'unanimité, ce qui équivalait à donner un droit de veto à tout le monde.
 

La SDN n'a empêché aucune conquête ni évité aucun conflit, tout au plus a-t-elle réglé quelques différends mineurs en Europe. Vingt ans après sa naissance éclatait la deuxième guerre mondiale.
 
Grâce notamment à Roosevelt, qui a fait les concessions nécessaires pour convaincre Staline d'y entrer,

 l'ONU a su éviter ces deux erreurs : elle est aujourd'hui pratiquement universelle (avec 191 États, elle reflète la société internationale); ses décisions sont prises à la majorité (soit par vote, soit par consensus), la voix des plus petits y vaut la voix des plus forts (sauf au Conseil de sécurité, où se trouvent les cinq membres permanents).
 
Mais les résolutions ne sont pas toujours respectées, même par les pays qui les votent; il n'y a pas de sanctions contre les récalcitrants; les discussions sont répétitives et les ordres du jour interminables; les discours sont souvent une langue de bois à l'intention des opinions des pays de ceux qui les prononcent. Il y a une prolifération de tâches et de programmes, pas de concentration des efforts sur quelques priorités.

Les opérations de maintien de la paix, dont certaines ont parfaitement réussi, perpétuent dans d'autres cas un statu quo précaire, empêchent certes les combats, mais ne débouchent pas toujours sur des solutions.
 
Il est peu probable que l'état présent du monde et les rapports de force actuels permettent de créer aujourd'hui une nouvelle institution totalement différente dans son organisation et son comportement.
 


L'ONU n'est finalement que la résultante de la volonté de ses membres. Conçue pour faire du monde ce qu'il devrait être, elle doit trop souvent se contenter de refléter ce qu'il est. L'idéal se heurte toujours au réel. Et il n'y pas toujours d'accord sur ce que devrait être l'idéal.
 

Si la Charte de 1945 était parfaitement respectée par tous, le résultat ne serait pas si mauvais, et il suffirait d'un sérieux ravalement pour obtenir une ONU viable. Je fais donc mienne la réflexion de Montesquieu : "Quand une chose bonne a des inconvénients, il vaut mieux supprimer les inconvénients que la chose."


Quelques idées cependant pour lui insuffler une nouvelle vigueur:



-   disposer d'une force militaire permanente à la seule disposition du secrétaire général, avec élargissement de sa capacité d'intervention autorisant dans des cas limites les opérations offensives.

Cette force serait complétée par des observateurs civils qui auraient mandat de veiller à une meilleure gouvernance, à la régularité des élections, à une bonne administration de la justice, et pourraient suspendre le résultat d'élections ou des modifications abusives des règles constitutionnelles ou électorales
 



-   compléter le financement du budget par l'instauration d'une taxe sur les mouvements spéculatifs de capitaux et sur les ventes d'armement, ainsi que par la confiscation des comptes en banque  alimentés par des trafics maffieux ou la corruption (les sommes récupérées étant partagées entre le pays d'origine et l'ONU)
 



-   élargir le conseil de sécurité en y introduisant comme membres permanents quelques pays en fonction de leur population et de leur contribution budgétaire (par exemple les cinq plus peuplés et les cinq plus forts contributeurs, en dehors des cinq permanents actuels et des dix non permanents qui resteraient élus comme actuellement)
 



-   inciter le secrétaire général à faire usage systématiquement de l'article 99 de la Charte qui lui donne
 le droit de saisir le conseil de sécurité de situations préoccupantes
 



-   contrairement à la pratique actuelle qui gomme souvent dans les rapports officiels de l'ONU les noms des pays, des dirigeants ou des sociétés qui contreviennent à la morale nationale ou internationale, pratiquent la corruption, pillent les ressources de leur peuple, les citer nommément, les déclarer illégitimes ou inéligibles, les transférer devant les juridictions pénales internationales,
 



-   la représentation des pays à l'ONU par les seulsgouvernements est en contradiction avec les premiers motsde la Charte "Nous peuples des Nations Unies"; il faudrait créer un organe à compétence assez large ouvert à la société civile (ONG, forces économiques, syndicales, sociales, culturelles et religieuses, chercheurs et universitaires, chefs traditionnels, prix Nobel, etc...) et dont l'avis serait obligatoirement requis sur certains dossiers
 



-   doter l'ONU d'un territoire (peut-être une île) où seraient amenés, au besoin par la force, les dictateurs, leaders ouchefs de bandes violant systématiquement les résolutions des Nations Unies, menaçant la sécurité des voisins et souvent celle de leurs compatriotes, foulant aux pieds les droits de l'homme, en attendant leur comparution devant les nouvelles juridictions pénales internationales
 



-   imaginer des sanctions effectives contre les pays qui ne respectent pas les résolutions, au minimum par une privation du droit de vote, par l'interdiction de siéger, et par des sanctions qui s'appliqueraient aux seuls dirigeants, non pas aux peuples qui les subissent, en fixant par ailleurs des délais impératifs au delà desquels des interventions militaires seraient automatiques.

Les régimes issus de coups d'États ou d'élections déclarées irrégulières seraient privés de droit de vote et de droit de parole à l'ONU mais n'en seraient pas exclus, de manière à pouvoir maintenir un dialogue et exercer des pressions sur eux.

Dans les cas les plus graves, un système de tutelle provisoire de l'ONU serait instauré
 



-   obtenir - si possible de manière de manière consensuelle une atténuation de la rigidité de quelques principes juridiques souvent invoqués et qui paralysent les opérations de maintien de la paix comme les actions humanitaires : souveraineté nationale, non intervention dans les affaires intérieures, conception rigide du rôle des frontières et de la nationalité.

Il faudrait pouvoir envisager une gestion condominiale de zones contestées, permettre des doubles nationalités ou des compétences superposées, généraliser le concept de droit d'ingérence (voire de devoir d'ingérence) en cas de situation humanitaire tragique, de violation massive des droits de l'homme, de menaces graves sur la sécurité des personnes et des biens, de risques de génocide, etc...
 



-   les pays qui interviendraient militairement, à l'extérieur de leurs frontières ou même dans certains cas à l'intérieur, sans un aval du conseil de sécurité, seraient publiquement blâmés et pour un certain temps mis au ban de l'organisation, en se voyant attribuer une sorte de "carton jaune" ou de "carton rouge", dont il faudrait définir la portée (juridique, financière et pratique), ou en se voyant décerner une sorte de "prix Nobel de la paix" à l'inverse.

 

1 ) Article paru  (en version abrégée) dans le New York Times du 15 mars 2003, sous le titre " If the UN were being created today", avec d'autres contributions rédigées par Andrei Kozirev et Jorge Castaneda , anciens ministres des affaires étrangères de Russie et du Mexique, Shashi Tharoor, secrétaire général adjoint de l'ONU, Dmitri Tenin, directeur adjoint au Centre Carnegie à Moscou, David Malone, président de l'Académie internationale de la paix, Thomas Frank, professeur émérite à l'université de New York, et Kishore Mahbubani, ambassadeur de Singapour auprès de l'ONU
 

André Lewin, ancien élève de l'École Nationale d'Administration (promotion Lazare-Carnot 1961), Docteur en droit international public, Diplômé de l'Institut d'Études Politiques de Paris, porte-parole du Secrétaire général des Nations Unies et directeur adjoint de la presse et des publications de l'ONU (1972 -1975), Directeur des Nations Unies et des Organisations internationales au ministère des affaires étrangères (1979-1983), ambassadeur en Guinée (1975-1979), en Inde (1987-1991), en Autriche (1991-1996) et finalement au Sénégal et en Gambie (1996-1999), Actuellement premier vice-président de l'Académie diplomatique internationale,  membre de l'Académie des Sciences d'Outre-mer, André Lewin est également Président de l'Association française pour les Nations Unies. Il est entre autres l'auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations Unies et la diplomatie multilatérale : "L'ONU, pour quoi faire ?", Gallimard, éditions Découvertes 1995; "La France et l'ONU depuis 1945", Arléa-Le Seuil, 1995. Il a collaboré à l'ouvrage de Jean-Pierre Cot et Alain Pellet "ONU : la Charte" (Bruylant-Economica, éditions 1985 -1991-nouvelle édition en cours), ainsi qu'aux Jurisclasseurs de droit international public (fascicules "La coopération internationale : son évolution et ses formes"  et "Les organisations internationales : Principes communs.")