L'occasion nous est donné

Afriquespoir n. 14
Avril -Juin 2001


Globalisation: un mot extraordinaire, génial, puisqu’il donne l'impression que nous sommes tous en train de marcher  – main dans la main – vers la terre promise. C'est un mensonge, car cette globalisation laisse beaucoup de gens aux bords du chemin.
Sommaire AE14
Editorial
La tranche du gâteau
Es-tu du nord
ou du sud?

Les médicaments sont au Nord les malades au Sud
Tu as fait de ton mieux
Mécanicienne: pourquoi pas?
Nos forêts

Taxe Tobin

   Proposée en 1972 par l'Américain James Tobin, prix Nobel d'économie (1981):
que les transactions financières - équivalentes à 1500 milliards de dollars par jour - soient taxées. Selon diverses estimations,
cette taxe sur les spéculations financières pourrait apporter annuellement entre 100 et 280 milliards de dollars; avoir pour effet de redonner aux États un peu d'autonomie dans leur politique monétaire nationale; rendre aux citoyens des capacités de résistance aux effets pervers de la mondialisation.

 

 

 

        Je vois d'un œil favorable la globalisation si elle concerne la culture, les voyages, l'amitié, la cuisine, l'art. Mais ce n'est pas ce dont nous parlons ici. Il y a une globalisation fondée sur ce que j'appelle la non-sainte trinité. Il y a d'abord une utopie négative, encouragée par les grandes entreprises multinationales industrielles et financières: la liberté absolue des investissements, la liberté absolue des flux des capitaux et la liberté absolue des tous les biens et services, y compris les organismes vivants. Le but de tout cela est de placer toutes les activités humaines dans le marché et d'en faire des objets de commerce, y compris la santé, l'environnement, la culture, etc. 

Des chiffres

   La globalisation est en train de pousser la richesse vers le haut, tant à l'intérieur des pays que dans les relations entre pays. Dans les dernières vingt années les inégalités à l'intérieur des pays n'ont pas cessé d'augmenter. 85% de la population vit maintenant dans des pays où les inégalités ne font qu'augmenter: Chine, Russie, Europe de l'Est, mais aussi les pays occidentaux, USA compris. 

   Il n'est pas inutile de rappeler quelques données. On utilise souvent l'image de la coupe de champagne renversée: elle représente les 20% de la population mondiale détenant 82% des ressources, alors que le 20% plus pauvre doit survivre avec 1,3% des ressources. Les inégalités sont en train de devenir obscènes. 485 milliardaires contrôlent l'équivalent de la moitié de la richesse mondiale. Trois parmi ces milliardaires contrôlent l'équivalent du produit national brut de 48 pays. Des chiffres qu'il faut retenir, puisque les conséquences sont là, terribles, insupportables pour beaucoup d'êtres humains.

   Nous avons assisté récemment à de grosses crises financières provoquées par les investisseurs financiers au niveau mondial. D'abord le troupeau électronique, puisqu’ils se conduisent comme un troupeau: ils flairent l'air et tous décident, avec un ensemble impressionnant, d'investir et de spéculer là où la situation n'est pas trop bonne. 

   Puis, ce qui arrive quand il y a une crise financière et le FMI intervient pour dire à un pays ce qu'il doit faire pour redresser sa situation: les règles imposées par le FMI tuent les gens ordinaires. Au Mexique, par exemple, après la crise financière de 1995, 28.000 petites entreprises firent faillite, car elles n'étaient pas en condition de supporter les taux d'intérêts imposés pour l'assainissement de la situation. On dit qu'actuellement la moitié de la population mexicaine vit au-dessous de la ligne de pauvreté.

   En Indonésie, après la crise financière, 20 millions d'individus que l'on considérait comme "classe moyenne" se sont retrouvés violemment placés dans une situation de pauvreté. En Russie, après la chute du socialisme, il n'y a plus de règles et l'on parle de 50% de la population vivant dans la pauvreté. Nous savons que tous les Programmes de Réajustement Structurel ont exercé une influence néfaste dans les domaines de la santé, de l'éducation, des services sociaux qui ont vu leurs budgets réduits. 

La dette

   Il est important de rappeler que la dette n'est pas un problème financier: elle est un problème politique. Si on effaçait aujourd'hui même la dette des pays les plus pauvres, le système financier ne s'en apercevrait presque pas. La dette est extrêmement utile aux pays du Nord et elle fonctionne mieux que le colonialisme, puisqu’elle n'a besoin ni d'une armée, ni d'une administration, ni des structures de contrôle des gens. D'ailleurs, elle n'a pas besoin des gens.  Les avantages politiques de la dette sont très grands. En premier lieu, on continue de garder très bas les prix des matières premières. En plus elle offre l'avantage de pouvoir contrôler les différents gouvernements à travers le réajustement structurel. La fin de la guerre froide rend cela encore plus évident et grâce à cette unique idéologie qui est en train de rallier tous les pays de la terre. 

   Après avoir étudié pendant 15 ans le problème de la dette, ma conclusion est la suivante: la situation actuelle ne diminuera pas les souffrances des gens. Nous savons que la mortalité enfantine augmente, que la mortalité lors de l'accouchement augmente, que les systèmes sanitaires font faillite, que le problème de la terre est toujours là. 

   Avec toute probabilité, c'est le Mozambique qui a connu la situation la plus tragique: lors des alluvions, la réponse du FMI a été qu'il ne devait pas payer 100 millions de dollars, mais seulement 73. Il n'est plus question d'expliquer la situation, mais de changer radicalement les relations.

   Puisque c'est l'action politique qui compte, nous devons savoir qui sont les managers qui contrôlent les gouvernements en ce moment-ci. Le pouvoir caché qui est derrière le trône, ce sont les multinationales financières, qui ne gouvernent pas directement, mais à travers la Banque Mondiale, le FMI et l'OMC. Les Nations Unies mêmes ont été engagées et le Secrétaire Général a récemment signé un accord global avec les 50 principales multinationales, dont certaines ont des records pour ce qui concerne la violation des droits humains et de l'environnement. Le système assure le bien-être de 10% de la population mondiale, mais pas pour le reste.

Qui a le droit?

   Ce qui est en train de changer est aussi la question politique fondamentale: pendant de longs siècles le problème principal a été celui de la "hiérarchie", c'est-à-dire de savoir où se place chaque individu. Au cours des 100 dernières années une autre question fondamentale s'est imposée: savoir qui s'empare de la tranche du gâteau et de quelle tranche. Ces deux questions demeurent importantes, mais il y en a une troisième, aussi fondamentale: qui a le  droit de survivre et qui ne l'a pas?

Il y a des centaines de millions d'individus qui ne contribuent d'aucune manière au marché, ni comme producteurs ni comme consommateurs: est-ce qu'ils ont, eux, le droit à vivre?

   Cela nous permet de mieux comprendre quels devraient être les objectifs politiques. La première exigence est la formation de coalitions nationales fortes, travaillant à travers les gouvernements nationaux. 

En deuxième lieu, nous avons besoin d'un commerce équitable et solidaire et non pas d'un commerce libre. Le commerce international a besoin de règles, mais pas des règles actuelles. Surtout l'éducation, la santé, la culture ne peuvent pas faire partie du marché. Il faut taxer les marchés financiers. La disponibilité d'argent que les gouvernements ont pour les projets de développement ne fait que diminuer chaque année, alors qu'il y a une quantité énorme d'argent qui circule dans les marchés financiers, équivalent a 1500 milliards de dollars par jour.

   On a besoin d'une taxation tant avec le projet Tobin qu'en taxant les fusions entre grands groupes économiques. Il est fondamental de rendre les multinationales responsables de toutes leurs actions, afin d'éviter ce qui est arrivé au Nigeria. Il est nécessaire d'effacer la dette des pays du Tiers Monde et de réduire le pouvoir de la Banque Mondiale et du FMI. On a déjà enregistré quelque victoire, il est possible de changer les règles du jeu: l'Accord Mutilateral sur les investissements a été défait. On a réduit la valeur de la section agricole de la Monsanto et les gens n'accepteront plus de produits génétiquement modifiés. Les gens doivent savoir que ce système n'est pas inévitable. Dieu n'a jamais dit à Moise sur le Sinaï: "Tu globaliseras le monde et tu seras neo-libéral". Il est très important de dire non, de résister et de faire des propositions.

   On est appelé à faire ce que personne n'a jamais fait dans l'histoire: construire ensemble la démocratie internationale. Nous l'avons fait au niveau national depuis des siècles. Mais jusque-là, personne n'a jamais fait la démocratie internationale. C'est un travail difficile, mais aussi un défi exaltant.

Susan George

    afriquespoir@ic.cd