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Un jeu dangereux
Le Congo
a fait un bond prodigieux en matière de presse, de la presse écrite
spécialement. A part «La Semaine africaine», hebdomadaire
catholique d’informations générales, qui est à la 43e
année d’existence, tous les autres n’ont même pas encore soufflé
leur dixième bougie. Comme
on le sait, tout début, dans tout domaine, connaît des balbutiements.
C’est aussi le cas pour la presse écrite du Congo. Financés pour
la plupart par des milieux politiques, ces titres arrivent
difficilement à faire la part des choses entre l’objectivité dans
le traitement de l’information et les prises de position de leurs
commanditaires. Ce
jeu dangereux a fait croire à plus d’un -et à juste titre- que la
presse congolaise n’est pas étrangère aux hostilités qui ont
endeuillé le pays durant près d’une décennie. «Il n’y a qu’à
juger du lectorat de nos journaux», nous a expliqué Donatien Ngomba,
technicien à l’Imprimerie Saint Paul où s’impriment la plupart
des journaux brazzavillois, «outre la Semaine africaine qui est achetée
par les deux tendances, la démarcation est nette. Il est inutile de
se voiler la face: la presse congolaise souffle le chaud et le froid
en même temps».
Une façon de dire en très peu de
mots tout le mal qui divise le
pays en deux camps et dont l’auteur s’appelle aussi: presse.
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Le
clivage ethnique est ainsi tracé presque naturellement. Depuis les temps
les plus reculés de la colonisation, cette démarcation existait. Jusque
dans la capitale. Dans la partie nord de Brazzaville, on retrouvait les
Bangala dans les arrondissements de Poto-Poto, Ouénzé, Moungali,
Tala-Ngai … tandis que ceux du sud de la ville, Bacongo, Makelekele,
Mfilou… regorgeaient de Bacongo et de Lari. A quelques exceptions près
de part et d’autre.
Dès
le départ
L’histoire nous apprend aussi qu’en 1959 déjà, cette vie
congolaise à la «je t’aime, moi non plus» avait conduit à des échauffourées
nord-sud autour de deux leaders politiques, l'abbé Fulbert Youlou,
sudiste, devenu par la suite premier Président de la République, et son
challenger nordiste Jacques Opangault. Des morts n’ont pas manqué à
cette altercation ethnique. Même dans le domaine sportif, en football
principalement, les deux clubs les plus prestigieux du pays, Diables noirs
(sudistes) et Etoile du Congo (nordiste) obéissaient pratiquement à la même
logique de division. Fait important à noter: en 1964, quand Moïse
Tshombe, Premier ministre de la voisine République Démocratique du
Congo, chassera tous les ressortissants du Congo-Brazza, les footballeurs
venus de Kinshasa, nullement habitués à ce genre de cloisonnement, se
sont pour la plupart fait enrôler dans des équipes modestes d’alors,
principalement Patronage Ste Anne et Cara qu’ils ont réussi à hisser
sur un piédestal très élevé du football tant congolais qu’africain.
Mais
tous ces faits sont catégoriquement réfutés par Matondo Kudu Turé,
professeur de sociologie à l’université Marien Ngouabi de Brazzaville.
Il estime que chaque société ayant son folklore, des quolibets que se
lancent des adversaires ne peuvent provoquer une guerre. Le véritable
problème, selon cet éminent professeur, se situe ailleurs, particulièrement
au niveau des échéances électorales. Quand une ou plusieurs personnes
se décident de créer un parti politique, argumente-t-il, elles doivent dès
le départ se choisir un électorat.
Et l’électorat le plus facile à obtenir, c’est sa propre ethnie.
C’est justement ce tribalisme, cet ethnisme-là que nos cercles
politiques cherchent à vilipender à tort ou à raison. Pour faire le
parallèle, ajoute Matondo Kudu Turé, qui parmi nous pouvait croire un
seul instant que Quattara, parce que nordiste, pouvait susciter un tel élan
des nordistes ivoiriens. Au point qu’on a sérieusement craint une révolte,
voire une révolution dans ce pays, tout simplement parce que leur
candidat à la présidence de la République était rayé de la liste au
seul motif d’être «nordiste» et «étranger».
Et pourtant, conclut-il, n’est-ce pas que la Côte d’Ivoire
nous était présentée comme un modèle de démocratie, où ne régnait
aucun ombrage de tribalisme? Un pays où les résidents de nationalité étrangère,
selon la terminologie officielle, sont évalués à 3 millions, auxquels
il faut ajouter 2 millions de résidents d'ascendance étrangère!
"Nous pactisons"
La solution pour éviter les guerres en République du
Congo, suggère le professeur Matondo, c’est de créer une assiette de
sociabilité beaucoup plus forte: les religions, les mariages nous offrent
là de très belles occasions. C’est de ce brassage-là que nous avons
besoin, lequel pourrait à la longue éliminer les clivages ethniques dont
on se plaint tant en République du Congo.
On ne peut pas nier que l’école, les terrains de
sport et quelques fois le lieu de travail favorisent admirablement la
cohabitation nord-sud. Mais à la fin des cours ou du travail ou à la
sortie des stades, chacun rentre dans son coin, le nordiste au nord et le
sudiste au sud. Et la vie continue son bonhomme de chemin, le
cloisonnement restant pratiquement opaque.
Le brassage des populations par les mariages, se présente
certainement comme une solution au problème ethnique. Surtout dans la
capitale. Mais c'est une voie parsemée d’épines.
La conviction du professeur Matondo, c'est-à-dire que
la religion facilite le dépassement des divisions, est partagée aussi
par Germain Lemba, président du Conseil paroissial de Sainte Marie de Ouénzé.
"La cohabitation est totale chez nous,
affirme-t-il. Au cours de nos messes, nous chantons et prions soit en
lingala soit en kikongo bien que, pour le cas de notre paroisse, nous
soyons situés en plein cœur du fief lingalophone de la capitale. Nous
pactisons harmonieusement. Et Germain de citer le cas de ce paroissien
bembe – sudiste – habitant l’arrondissement de Ouénzé
principalement acquis au «nordisme». Après avoir fui la guerre en
abandonnant sa parcelle, ce paroissien la retrouve à son retour occupée
par un garagiste. Alors qu’il n’était pas encore revenu de son étonnement,
voilà qu’un autre paroissien, nordiste pourtant, vient lui tendre une
enveloppe: «C’est le produit du loyer de votre parcelle car, n'étant
occupée par personne, elle aurait pu être pillée. C’est pourquoi,
j’y avais placé ce locataire…»
Des choses qui ne semblent arriver que dans les romans.
L’on ne demande pas mieux qu’elles se multiplient davantage.
Patrick Monzemu Moleli |