La corne cassée

Afriquespoir n. 14
Avril -Juin 2001


 

        Avec environ 3 millions d’habitants, la République du Congo, est un des pays moins peuplés du continent. Langue nationale, le français, parlée pratiquement dans tout le pays, car enseignée à l’école dès le niveau des débutants. Plus deux langues parlées couramment: le munukutuba (= moi je dis) ou kikongo, qui a son fief dans la partie sud du pays, allant de Brazzaville jusqu’à la mer, prenant également en compte une portion de la République Démocratique du Congo et de l’Angola. Et le lingala, parlé de la capitale jusqu’aux confins nord du pays et dans près de la moitié de la République Démocratique du Congo, ainsi que dans une bonne partie de la Rép. Centrafricaine.
Sommaire AE14
Editorial
La tranche du gâteau
Es-tu du nord
ou du sud?

Les médicaments sont au Nord les malades au Sud
Tu as fait de ton mieux
Mécanicienne: pourquoi pas?
Nos forêts

Un jeu dangereux
Le Congo a fait un bond prodigieux en matière de presse, de la presse écrite spécialement. A part «La Semaine africaine», hebdomadaire catholique d’informations générales, qui est à la 43e année d’existence, tous les autres n’ont même pas encore soufflé leur dixième bougie.
Comme on le sait, tout début, dans tout domaine, connaît des balbutiements. C’est aussi le cas pour la presse écrite du Congo. Financés pour la plupart par des milieux politiques, ces titres arrivent difficilement à faire la part des choses entre l’objectivité dans le traitement de l’information et les prises de position de leurs commanditaires. Ce jeu dangereux a fait croire à plus d’un -et à juste titre- que la presse congolaise n’est pas étrangère aux hostilités qui ont endeuillé le pays durant près d’une décennie. «Il n’y a qu’à juger du lectorat de nos journaux», nous a expliqué Donatien Ngomba, technicien à l’Imprimerie Saint Paul où s’impriment la plupart des journaux brazzavillois, «outre la Semaine africaine qui est achetée par les deux tendances, la démarcation est nette. Il est inutile de se voiler la face: la presse congolaise souffle le chaud et le froid en même temps».
Une façon de dire en très peu
de mots tout le mal qui divise
le pays en deux camps et dont l’auteur s’appelle aussi: presse.

 

      Le clivage ethnique est ainsi tracé presque naturellement. Depuis les temps les plus reculés de la colonisation, cette démarcation existait. Jusque dans la capitale. Dans la partie nord de Brazzaville, on retrouvait les Bangala dans les arrondissements de Poto-Poto, Ouénzé, Moungali, Tala-Ngai … tandis que ceux du sud de la ville, Bacongo, Makelekele, Mfilou… regorgeaient de Bacongo et de Lari. A quelques exceptions près de part et d’autre.

Dès le départ

   L’histoire nous apprend aussi qu’en 1959 déjà, cette vie congolaise à la «je t’aime, moi non plus» avait conduit à des échauffourées nord-sud autour de deux leaders politiques, l'abbé Fulbert Youlou, sudiste, devenu par la suite premier Président de la République, et son challenger nordiste Jacques Opangault. Des morts n’ont pas manqué à cette altercation ethnique.   Même dans le domaine sportif, en football principalement, les deux clubs les plus prestigieux du pays, Diables noirs (sudistes) et Etoile du Congo (nordiste) obéissaient pratiquement à la même logique de division. Fait important à noter: en 1964, quand Moïse Tshombe, Premier ministre de la voisine République Démocratique du Congo, chassera tous les ressortissants du Congo-Brazza, les footballeurs venus de Kinshasa, nullement habitués à ce genre de cloisonnement, se sont pour la plupart fait enrôler dans des équipes modestes d’alors, principalement Patronage Ste Anne et Cara qu’ils ont réussi à hisser sur un piédestal très élevé du football tant congolais qu’africain.
M
ais tous ces faits sont catégoriquement réfutés par Matondo Kudu Turé, professeur de sociologie à l’université Marien Ngouabi de Brazzaville. Il estime que chaque société ayant son folklore, des quolibets que se lancent des adversaires ne peuvent provoquer une guerre. Le véritable problème, selon cet éminent professeur, se situe ailleurs, particulièrement au niveau des échéances électorales. Quand une ou plusieurs personnes se décident de créer un parti politique, argumente-t-il, elles doivent dès le départ se choisir un électorat. 
Et l’électorat le plus facile à obtenir, c’est sa propre ethnie. C’est justement ce tribalisme, cet ethnisme-là que nos cercles politiques cherchent à vilipender à tort ou à raison. Pour faire le parallèle, ajoute Matondo Kudu Turé, qui parmi nous pouvait croire un seul instant que Quattara, parce que nordiste, pouvait susciter un tel élan des nordistes ivoiriens. Au point qu’on a sérieusement craint une révolte, voire une révolution dans ce pays, tout simplement parce que leur candidat à la présidence de la République était rayé de la liste au seul motif d’être «nordiste» et «étranger».   
 
Et pourtant, conclut-il, n’est-ce pas que la Côte d’Ivoire nous était présentée comme un modèle de démocratie, où ne régnait aucun ombrage de tribalisme? Un pays où les résidents de nationalité étrangère, selon la terminologie officielle, sont évalués à 3 millions, auxquels il faut ajouter 2 millions de résidents d'ascendance étrangère!

"Nous pactisons"

   La solution pour éviter les guerres en République du Congo, suggère le professeur Matondo, c’est de créer une assiette de sociabilité beaucoup plus forte: les religions, les mariages nous offrent là de très belles occasions. C’est de ce brassage-là que nous avons besoin, lequel pourrait à la longue éliminer les clivages ethniques dont on se plaint tant en République du Congo.
  
On ne peut pas nier que l’école, les terrains de sport et quelques fois le lieu de travail favorisent admirablement la cohabitation nord-sud. Mais à la fin des cours ou du travail ou à la sortie des stades, chacun rentre dans son coin, le nordiste au nord et le sudiste au sud. Et la vie continue son bonhomme de chemin, le cloisonnement restant pratiquement opaque.
  
Le brassage des populations par les mariages, se présente certainement comme une solution au problème ethnique. Surtout dans la capitale. Mais c'est une voie parsemée d’épines.
  
La conviction du professeur Matondo, c'est-à-dire que la religion facilite le dépassement des divisions, est partagée aussi par Germain Lemba, président du Conseil paroissial de Sainte Marie de Ouénzé. 
  
"La cohabitation est totale chez nous, affirme-t-il. Au cours de nos messes, nous chantons et prions soit en lingala soit en kikongo bien que, pour le cas de notre paroisse, nous soyons situés en plein cœur du fief lingalophone de la capitale. Nous pactisons harmonieusement. Et Germain de citer le cas de ce paroissien bembe – sudiste – habitant l’arrondissement de Ouénzé principalement acquis au «nordisme». Après avoir fui la guerre en abandonnant sa parcelle, ce paroissien la retrouve à son retour occupée par un garagiste. Alors qu’il n’était pas encore revenu de son étonnement, voilà qu’un autre paroissien, nordiste pourtant, vient lui tendre une enveloppe: «C’est le produit du loyer de votre parcelle car, n'étant occupée par personne, elle aurait pu être pillée. C’est pourquoi, j’y avais placé ce locataire…»

   Des choses qui ne semblent arriver que dans les romans. L’on ne demande pas mieux qu’elles se multiplient davantage. 

 Patrick Monzemu Moleli

    afriquespoir@ic.cd