[Extrait du Feuilleton du Journal des Débats du samedi 1er Vendémiaire an
XII.
L'orthographe et les notes du texte ont été reprises. ]
Le pampre vert se décolore ;
La feuille sèche sur l'ormeau ;
Plus tard la languissante aurore
Vient blanchir le front du coteau.
Des flots abondans de rosée
Réparent la terre épuisée
Par les feux brûlans de l'été.
Un froid brouillard de nos campagnes
S'élève au sommet des montagnes,
Sur les ailes du vent porté.
A l'amoureux et doux ramage
Des Amphions de nos forêts,
Des noirs corbeaux, des tristes geais
A succédé le cri sauvage.
Dans l'air qu'obscurcit leur passage,
En phalanges se déployant,
D'une armée aux cieux se mouvant,
Leur ordre présente l'image.
De la froidure et des autans,
Sinistre et trop certain présage,
Leur aspect attriste les champs.
Précieux tribut de l'automne,
Déjà dans la cuve foulé,
Le fruit du fils de Semelé,
Le raisin fermente et bouillonne.
De son sein a déjà coulé
Le nectar qu'au riche on destine ;
Déjà de la source voisine,
Au marc grossier le flot mêlé,
D'un vin plus pâle offrant l'image,
Forme au pauvre un moins doux breuvage (1)
De sucs généreux dépouillé.
Je vois l'olive mûrissante
Rembrunir sa verte couleur :
Bientôt (ô prodige enchanteur !)
Bientôt la meule gémissante
Extraira de sa peau sanglante
L'or pur d'une douce liqueur.
Brillante et paisible lumière,
Qui, sans nuire aux yeux les éclaire,
Elle supplée au jour qui fuit :
A nos maux baume salutaire,
Elle les calme et les guérit ;
Elle est utile au fils d'Apelle ;
Mille arts empruntent ses bienfaits :
A son secours Comus l'appelle,
Pour communiquer à nos mets
Un goût, une saveur nouvelle.
Né sur ces rivages heureux,
Je te rends grace, ô Providence,
D'avoir de ce don précieux
Enrichi la belle Provence,
Protège contre les frimas,
Contre Borée et sa furie,
L'arbre frileux cher à Pallas,
Ce doux trésor de ma patrie.
Avide de son fruit amer,
La messagère de l'hiver,
La grive déjà le becquette.
Caché dans la verte retraite (2)
Que des dépouilles d'un vieux pin,
Il se construisit de sa main,
Le chasseur vigilant la guette :
Le chant perfide des appeaux,
Près du tube fatal l'attire ;
Le plomb, à travers les rameaux
Vole, l'atteint : la grive expire.
Tout joyeux, le chasseur n'aspire
Qu'à compter des succès nouveaux.
Mais quel objet frappe ma vue !
Derrière ce mont sourcilleux
Un point noir monte vers les cieux ;
Grandit, s'allonge, et sombre nue
Couvre d'un voile ténébreux
De nos champs la vaste étendue.
Le feu croisé de mille éclairs
A travers les flancs du nuage
S'ouvrant un rapide passage,
En serpentant cour dans les airs.
Le roulement sourd du tonnerre,
De monts en monts se répétant,
Trouble seul le calme effrayant
Qui règne au ciel et sur la terre.
Rasant le sol, d'un vol léger,
L'oiseau qui pressent la tempête,
Va, dans le creux d'un noir rocher,
Chercher une sûre retraite.
A peine a-t-il fui le danger,
La nue éclate : l'Empyrée
Un instant se découvre aux yeux.
La pluie en flots impétueux
Tombe sur la terre altérée.
Dans la ferme tout est rentré :
Le loisir que donne l'orage
A divers soins est consacré.
Tout s'y livre, tout le partage ;
L'un arrondit de son côté (3)
La figue douce et bienfaisante,
Que la fermière prévoyante
Fit sécher au soleil d'été.
Sa main avec art la place
Sur des couches d'un vert laurier,
Dans une corbeille où l'osier
Au jonc flexible s'entrelace.
L'autre élevé sur des gradins,
Au plancher d'une chambre obscure,
Suspend de doux, de frais raisins (4)
Qui font, durant l'âpre froidure,
Revoir l'Automne en nos festins.
De la cendre et de la chaud vive,
Combinant les sels alkalins,
L'un y plonge la verte olive (5).
Dépouillé de ses sucs amers,
Le fruit plus doux bientôt augmente
Les richesses de nos desserts,
Où règne, en dépit des hivers,
Une variété charmante.
L'autre, dans l'argile ou l'airain (6)
Qu'échauffe une flamme brillante,
Au jus bouillonnant du raisin,
Confit la poire succulente,
Le coin[g] d'or, la pomme odorante,
Trésors cueillis dans son jardin.
Dans un grand vase fume encore,
Non loin de là, ce vin sucré (7),
Qui par les flammes épuré,
D'un jaune brillant se colore :
V[i]eilli, du nectar enchanteur
Que Malaga donne à la France
Il a le parfum, la saveur ;
Et cette heureuse ressemblance
Trompe et charme plus d'un buveur, etc.
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DEMORE, membre de l'Athénée de Lyon,
sous-commissaire de marine à Toulon.
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NOTES
(1) La piquette, boisson ordinaire de nos paysans provençaux.
(2) Chasse à la grive dans la cabane.
(3) Les figues marseillaises séchées au soleil sur des claies.
(4) Les raisins pendus.
(5) L'olive à la picholine.
(6) La confiture connue sous le nom de Cotignac.
(7) Le vin cuit.