LA NUIT
[ Nouvelle publiée dans La vie populaire, nø 18, 1er mars 1891, pp. 274 ss. ]
J'aime la nuit avec passion. Je l'aime comme on aime son pays
ou sa maîtresse, d'un amour instinctif, profond, invincible. Je
l'aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon
odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le
silence, avec toute ma chair que les ténèbres caressent. Les
alouettes chantent dans le soleil, dans l'air bleu, dans l'air
chaud, dans l'air léger des matinées claires. Le hibou fuit dans
la nuit, tache noire qui passe à travers l'espace noir, et,
réjoui, grisé par la noire immensité, il pousse son cri vibrant
et sinistre.
Le jour me fatigue et m'ennuie. Il est brutal et bruyant. Je
me lève avec peine, je m'habille avec lassitude, je sors avec
regret, et chaque pas, chaque mouvement, chaque geste, chaque
parole, chaque pensée me fatigue comme si je soulevais un
écrasant fardeau.
Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de
tout mon corps m'envahit. Je m'éveille, je m'anime. A mesure que
l'ombre grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort,
plus alerte, plus heureux. Je la regarde s'épaissir, la grande
ombre douce tombée du ciel : elle noie la ville, comme une onde
insaisissable et impénétrable, elle cache, efface, détruit les
couleurs, les formes, étreint les maisons, les êtres, les
monuments de son imperceptible toucher.
Alors j'ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de
courir sur les toits comme les chats; et un impétueux, un
invincible désir d'aimer s'allume dans mes veines.
Je vais, je marche, tantôt dans les faubourgs assombris,
tantôt dans les bois voisins de Paris, où j'entends rôder mes
soeurs les bêtes et mes frères les braconniers.
Ce qu'on aime avec violence finit toujours par vous tuer.
Mais comment expliquer ce qui m'arrive ? Comment même faire
comprendre que je puisse le raconter? Je ne sais pas, je ne sais
plus, je sais seulement que cela est. -- Voilà.
Donc hier -- était-ce hier ? -- oui, sans doute, à moins que ce
soit auparavant, un autre jour, un autre mois, une autre année --
je ne sais pas. Ce doit être hier pourtant, puisque le jour ne
s'est plus levé, puisque le soleil n'a pas reparu. Mais depuis
quand la nuit dure-t-elle ? Depuis quand ?... Qui le dira ? Qui le
saura jamais ?
Donc hier, je sortis comme je fais tous les soirs, après mon
dîner. Il faisait très beau, très doux, très chaud. En
descendant vers les boulevards, je regardais au-dessus de ma
tête le fleuve noir et plein d'étoiles découpé dans le ciel par
les toits de la rue qui tournait et faisait onduler comme une
vraie rivière ce ruisseau roulant des astres.
Tout était clair dans l'air léger, depuis les planètes
jusqu'aux becs de gaz. Tant de feux brillaient là-haut et dans
la ville que les ténèbres en semblaient lumineuses. Les nuits
luisantes sont plus joyeuses que les grands jours de soleil.
Sur le boulevard, les cafés flamboyaient ; on riait, on
passait, on buvait. J'entrai au théâtre, quelques instants,
dans quel théâtre, je ne sais plus. Il y faisait si clair que
cela m'attrista et je ressortis le coeur un peu assombri par
ce choc de lumière brutale sur les ors du balcon, par le
scintillement factice du lustre énorme de cristal, par la
barrière de feu de la rampe, par la mélancolie de cette clarté
fausse et crue. Je gagnai les Champs-Élysées où les cafés-concerts
semblaient des foyers d'incendie dans les feuillages.
Les marronniers frottés de lumière jaune avaient l'air peints,
un air d'arbres phosphorescents. Et les globes électriques,
pareils à des lunes éclatantes et pâles, à des oeufs de lune
tombés du ciel, à des perles monstrueuses, vivantes, faisaient
pâlir sous leur clarté nacrée, mystérieuse et royale les filets
de gaz, de vilain gaz sale, et les guirlandes de verres de
couleur.
Je m'arrêtai sous l'Arc de Triomphe pour regarder l'avenue,
la longue et admirable avenue étoilée, allant vers Paris entre
deux lignes de feux, et les astres! Les astres, là-haut, les
astres inconnus jetés au hasard dans l'immensité où ils
dessinent ces figures bizarres, qui font tant rêver, qui font
tant songer.
J'entrai dans le Bois de Boulogne et j'y restai longtemps,
longtemps. Un frisson singulier m'avait saisi, une émotion
imprévue et puissante, une exaltation de ma pensée qui
touchait à la folie.
Je marchai longtemps, longtemps. Puis je revins.
Quelle heure était-il quand je repassais sous l'Arc de
Triomphe? Je ne sais pas. La ville s'endormait, et des nuages,
de gros nuages noirs s'étendaient lentement sur le ciel.
Pour la première fois je sentis qu'il allait arriver quelque
chose d'étrange, de nouveau. Il me sembla qu'il faisait froid,
que l'air s'épaississait, que la nuit, ma nuit bien-aimée,
devenait lourde sur mon coeur. L'avenue était déserte
maintenant. Seuls, deux sergents de ville se promenaient auprès
de la station des fiacres, et sur la chaussée à peine éclairée
par les becs de gaz qui paraissaient mourants, une file de
voitures de légumes allait aux Halles. Elles allaient
lentement, chargées de carottes, de navets et de choux. Les
conducteurs dormaient, invisibles, les chevaux marchaient d'un
pas égal, suivant la voiture précédente, sans bruit, sur le
pavé de bois. Devant chaque lumière du trottoir, les carottes
s'éclairaient en rouge, les navets s'éclairaient en blanc, les
choux s'éclairaient en vert; et elles passaient l'une derrière
l'autre, ces voitures rouges, d'un rouge de feu, blanches d'un
blanc d'argent, vertes d'un vert d'émeraude. Je les suivis,
puis je tournai par la rue Royale et revins sur les boulevards.
Plus personne, plus de cafés éclairés, quelques attardés
seulement qui se hâtaient. Je n'avais jamais vu Paris aussi
mort, aussi désert. Je tirai ma montre. Il était deux heures.
Une force me poussait, un besoin de marcher. J'allai donc
jusqu'à la Bastille. Là je m'aperçus que je n'avais jamais vu
une nuit si sombre, car je ne distinguais pas même la colonne
de Juillet, dont le Génie d'or était perdu dans l'impénétrable
obscurité. Une voûte de nuages, épaisse comme l'immensité
avait noyé les étoiles, et semblait s'abaisser sur la terre
pour l'anéantir.
Je revins. Il n'y avait plus personne autour de moi. Place
du Château-d'Eau, pourtant, un ivrogne faillit me heurter, puis
il disparut. J'entendis quelque temps son pas inégal et sonore.
J'allais. A la hauteur du faubourg Montmartre un fiacre passa,
descendant vers la Seine. Je l'appelai. Le cocher ne répondit
pas. Une femme rôdait près de la rue Drouot : " Monsieur,
écoutez donc. " Je hâtai le pas pour éviter sa main tendue.
Puis plus rien. Devant le Vaudeville un chiffonnier fouillait
le ruisseau. Sa petite lanterne flottait au ras du sol. Je lui
demandai : " Quelle heure est-il, mon brave? "
Il grogna : " Est-ce que je sais. J'ai pas de montre. "
Alors je m'aperçus tout à coup que les becs de gaz étaient
éteints. Je sais qu'on les supprime de bonne heure, avant le
jour, en cette saison, par économie; mais le jour était encore
loin, si loin de paraître.
" Allons aux Halles, pensai-je, là au moins je trouverai de
la vie. "
Je me mis en route, mais je n'y voyais pas même pour me
conduire. J'avançais lentement, comme on fait dans un bois,
reconnaissant les rues en les comptant.
Devant le Crédit Lyonnais, un chien grogna. Je tournai par
la rue de Grammont, je me perdis; j'errai, puis je reconnus la
Bourse aux grilles de fer qui l'entourent. Paris entier
dormait, d'un sommeil profond, effrayant. Au loin pourtant un
fiacre roulait, un seul fiacre, celui peut-être qui avait passé
devant moi tout à l'heure. Je cherchais à le joindre, allant
vers le bruit de ses roues, à travers les rues solitaires et
noires, noires, noires comme la mort.
Je me perdis encore. Où étais-je ? Quelle folie d'éteindre si
tôt le gaz ! Pas un passant, pas un attardé, pas un rôdeur, pas
un miaulement de chat amoureux. Rien.
Où donc étaient les sergents de ville ? Je me dis : " Je vais
crier, ils viendront. " Je criai. Personne ne me répondit.
J'appelai plus fort. Ma voix s'envola, sans écho, faible,
étouffée, écrasée par la nuit, par cette nuit impénétrable.
Je hurlai : " Au secours ! au secours ! au secours ! "
Mon appel désespéré resta sans réponse. Quelle heure était-il
donc ? Je tirai ma montre, mais je n'avais point d'allumettes.
J'écoutai le tic-tac léger de la petite mécanique avec une joie
inconnue et bizarre. Elle semblait vivre. J'étais moins seul.
Quel mystère ! Je me remis en marche comme un aveugle, en tâtant
les murs de ma canne, et je levais à tout moment les yeux vers
le ciel, espérant que le jour allait enfin paraître ; mais
l'espace était noir, tout noir, plus profondément noir que la
ville.
Quelle heure pouvait-il être ? Je marchais, me semblait-il,
depuis un temps infini, car mes jambes fléchissaient sous moi,
ma poitrine haletait, et je souffrais de la faim horriblement.
Je me décidai à sonner à la première porte cochère. Je tirai
le bouton de cuivre, et le timbre tinta dans la maison sonore;
il tinta étrangement comme si ce bruit vibrant eût été seul
dans cette maison.
J'attendis, on ne répondit pas, on n'ouvrit point la porte.
Je sonnai de nouveau ; j'attendis encore, - rien !
J'eus peur ! je courus à la demeure suivante, et vingt fois
de suite je fis résonner la sonnerie dans le couloir obscur où
devait dormir le concierge. Mais il ne s'éveilla pas - et
j'allai plus loin, tirant de toutes mes forces les anneaux ou
les boutons, heurtant de mes pieds, de ma canne et de mes
mais les portes obstinément closes.
Et tout à coup, je m'aperçus que j'arrivais aux Halles. Les
Halles étaient désertes, sans un bruit, sans un mouvement, sans
une voiture, sans un homme, sans une botte de légumes ou de
fleurs. - Elles étaient vides, immobiles, abandonnées, mortes!
Une épouvante me saisit - horrible. Que se passait-il ? Oh !
mon Dieu ! que se passait-il ?
Je repartis. Mais l'heure ? l'heure ? qui me dirait l'heure ?
Aucune horloge ne sonnait dans les clochers ou dans les
monuments. Je pensai : " Je vais ouvrir le verre de ma montre
et tâter l'aiguille avec mes doigts. " Je tirai ma montre...
elle ne battait plus... elle était arrêtée. Plus rien, plus
rien, plus un frisson dans la ville, pas une lueur, pas un
frôlement de son dans l'air. Rien ! plus rien ! plus même le
roulement lointain du fiacre - plus rien !
J'étais aux quais, et une fraîcheur glaciale montait de la
rivière.
La Seine coulait-elle encore ?
Je voulus savoir, je trouvai l'escalier, je descendis...
Je n'entendais pas le courant bouillonner sous les arches du
pont... Des marches encore... puis du sable... de la vase...
puis de l'eau... j'y trempai mon bras... elle coulait... elle
coulait... froide... froide... froide... presque gelée...
presque tarie... presque morte.
Et je sentais bien que je n'aurais plus jamais la force de
remonter... et que j'allais mourir là... moi aussi, de faim --
de fatigue -- et de froid.