SAGESSE OBLIGE...
[ Nouvelle publiée dans Les Amours Faciles, Paris, Librairie Centrale, 1866, p. 137-155. Orthographe du texte. ]
SAGESSE OBLIGE...
MORCEAU DE PHILOSOPHIE TRANSCENDANTE
La conversation du sage ne doit pas être absolument amusante, -- s'il
tourne, comme on le dit, sept fois sa langue dans sa bouche avant que de
parler.
Aussi vit-il seul, et ne cause-t-il le plus souvent qu'avec lui-même.
Voici la situation :
Baltimore fait la cour à Céline Blandin depuis neuf mortelles semaines.
Il pensa d'abord triompher facilement de ses dernières résistances, mais il
a rencontré des obstacles tout à fait inattendus.
-- D'abord la vertu... la vertu chez une élève du Conservatoire de la
classe de chant !
Bizarre !
Ensuite un père concierge et cordonnier, qui préfère l'honneur à
l'absinthe ;
Étrange !
En troisième lieu, une mère de cantatrice ! qui n'attend pas avec une
fébrile impatience l'occasion de remplacer le tartan traditionnel de sa fille
chérie par un cachemire, fût-il offert de la main gauche.
Curieux !
Et, enfin, deux frères qui, n'ayant pu mordre à la cordonnerie, sont entrés
chez un agent de change, où ils exercent le bel état de remisier ; dissipés,
viveurs, sceptiques, ils rient volontiers de tout, sans oublier pourtant de
braquer un oeil sur les allures de leurs clients véreux et l'autre sur la
conduite de leur jeune soeur.
Inouï !
Je ne classe pas parmi les obstacles une soeur aînée de Céline, qui fait
journellement le tour du lac dans un panier à salade qu'elle tient de la
munificence d'un jeune prince russe, dont les femmes disent beaucoup de mal,
parce qu'elles en pensent beaucoup de bien.
Mais revenons à notre sage.
Baltimore a enlevé Céline un peu malgré lui, un peu malgré elle, et, au
milieu de la nuit, sur une route déserte, il voit arrêter le fiacre de poste
qui porte ses amours.
« Voulez-vous épouser ma soeur ? lui crie un frère de Céline flanqué de la
maman Blandin et d'un révolver.
-- Voulez-vous épouser ma soeur ! continue l'autre frère de Céline, escorté
de M. Blandin père et de deux pistolets d'arçon. »
Baltimore reste stupide comme le héros de Corneille.
Quand il a repris ses sens, il songe qu'il a toujours été un sage, -- bien
qu'il soit pris en flagrant délit de folie.
Sagesse oblige, il le sait ; aussi le nombre et le calibre de ses ennemis
ne peuvent le dispenser de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de
répondre oui ou non à cette double question de Damoclès :
-- Voulez-vous épouser ma soeur ?
Baltimore a parfaitement compris que le Solon qui a inventé ces sept tours
de langue n'a pas eu d'autre but que de lui permettre de faire sept
raisonnements solides.
Il commence ce petit travail qui lui donnera le temps de peser le fort et
le faible de la situation difficile que l'entraînement des passions lui a
créée.
Faut-il que j'épouse Céline ? Est-il plus prudent de refuser l'offre de sa
main que l'on me fait si courtoisement ?
J'ai trente-sept ans... Dois-je laisser encore quelques lambeaux de mon
coeur aux ronces de la rue des amours faciles, je veux dire de la rue Bréda ?
Dois-je, au contraire, chanter résolûment le De profundis de ma vie de
garçon ? Il me reste douze mille livres de rente : -- c'est peu pour vivre
seul, -- mais c'est assez pour vivre à deux. Cependant s'il nous vient des
enfants, à moi ou à ma femme, nous ne serons pas millionnaires avec mille
francs par mois. -- Mais en me mariant à mon gré, que de grosses dépenses je
supprime ! Je crois que je dirai :
« OUI ! »
Céline est une adorable personne, d'une distinction parfaite et
véritablement au-dessus de sa condition. -- Certes, elle vaut bien les
mijaurées qui me mangeraient trente mille francs par an, sous prétexte que
leur auguste père m'a donné cinquante mille écus en mariage.
Les dépenses d'une femme sont toujours en raison de la dot qu'elle a
apportée.
Mais la famille de Céline ?... voilà le revers de la médaille. Avec ma
petite fortune, je ne peux pas faire une position à toute la tribu des
Blandin ! -- Je ne peux pas non plus laisser le père de ma femme pendu à son
cordon.
Gendre d'un portier, d'un concierge même, -- c'est impossible ! En
prononçant ce mot de trois lettres : oui, -- je me donne un beau-père, une
belle-mère, deux beaux-frères et une belle-soeur... une belle-soeur surnommée
Mexico, parce que cette ville a été prise sans coup férir. -- Si je la
consigne, elle se vengera en me perdant ma femme ; et si je ne la consigne
pas, elle me la perdra aussi ! Que faire ? Je n'ai qu'une ressource, dire :
« NON ! »
Cependant Céline est la raison en personne. Elle m'a dit bien des fois :
« Aussitôt que je serai engagée à l'Opéra, je ne verrai plus ma soeur. Elle me
fera bien le sacrifice qu'elle voulait faire à l'Opéra, -- et après tout,
quand une femme veut se perdre, elle trouve toujours quelqu'un pour lui donner
des mauvais conseils ; -- mais je connais les principes de Céline, ils sont
solides ; -- elle sait que pour une Mexico qui vole à la fortune dans son
coupé de Binder, il y en a cent qui vont à l'hôpital à pied avec des bottines
à jour.
Ce qui m'épouvante sérieusement, c'est le nombre considérable de
célibataires qui conspire incessamment contre le bonheur des maris. -- Eh !
n'ai-je pas été célibataire ? n'ai-je pas fait la cour à des femmes dont les
maris étaient affreux et ridicules ? -- Ai-je toujours réussi ? -- Non. --
Quelquefois j'ai échoué, -- rarement, -- mais quelquefois.
Décidément, je vais dire :
« OUI ! »
Est-ce que le mariage n'est pas un état un peu monotone ? J'aime peut-être
trop éperdûment Céline pour que mon amour soit durable ? Peu de passions
violentes résistent au mariage.
Mais, pour être heureux, la passion est inutile ; -- je dirai plus, elle
est nuisible.
Combien de fois n'ai-je pas entendu affirmer que, pour trouver le bonheur
en ménage, -- il faut ne pas s'aimer, -- et nous nous aimons !
Nous aimons-nous ?
On m'a assuré encore qu'en amour il n'y a jamais qu'un des deux patients
qui aime.
J'aime ! donc Céline ne m'aime pas.
Mais alors pourquoi se laisse-t-elle enlever ?
C'est donc un calcul ?
Elle rêve une position.
Peut-être est-elle d'accord avec sa famille ? -- Qui sait si elle n'est pas
la tête de tous ces bras qui me mettent des révolvers sur la gorge ?
̉tre Mme Baltimore, ce n'est rien pour la fille d'une duchesse, c'est
énorme pour la fille d'une portière !
Mais, mademoiselle Blandin, vous n'êtes pas encore arrivée à votre but, --
car je vais dire :
« NON ! »
Si Céline ne m'aimait pas, aurait-elle refusé pour moi le prince Romuald de
Sainte-Ursule, qui a tout pour plaire à une jeune femme dont il veut faire son
héritière, une grande fortune, un grand nom et un grand âge !
Mais, si je me décide à épouser Céline, son instinct de femme ne lui
dira-t-il pas que le bonheur promis par l'amant n'est pas le même que celui
que donne le mari ?
Qui donc m'empêchera d'être en même temps le mari et l'amant de ma femme ?
-- Je suis encore de force à l'aimer pour deux ; -- mais s'il fallait l'aimer
pour trois ?..................................................................
Et le monde ? -- Pourrais-je y mener ma femme ? Pourquoi non ? -- Je n'y
mènerai pas ma belle-soeur Mexico, voilà tout. S'il n'y avait ici personne,
j'avouerais que j'ai eu un premier accès de goutte. Courez donc au bal avec un
chausson de castor ! Je passerai mes soirées chez moi avec mes enfants. -- Des
enfants, voilà encore une source de terreurs éternelles. Quand ils sont
malades, on est plus malade qu'eux ! Mais quand ils sont guéris, quelle joie
de les faire sauter sur ses genoux en rêvant pour eux des royaumes et des
études de notaire, pendant que leur mère fait de la musique ! Elle est
très-bonne musicienne, ma femme. Tiens, ma femme ! ces deux mots sont doux à
prononcer : ma femme ! ma femme ! Certes, je vais dire :
OUI !
Oui, Céline a tout ce qu'il pour devenir une grande artiste comme la Patti,
et, pour moi, elle va renoncer aux triomphes qu'elle a rêvés.
Pendant les trois premiers quartiers de la lune de miel, elle ne souffrira
pas trop de son sacrifice, mais plus tard..... Pour tromper son ennui, elle
voudra se distraire, courir de bal en bal, de fête en fête, notre petite
fortune n'y suffira pas ; -- elle dépensera d'autant plus d'argent qu'elle
n'avait rien en se mariant.
Les dépenses d'une femme sont toujours en raison inverse de la dot qu'elle
a apportée.
Et si elle voulait absolument débuter, -- aurais-je le courage de lutter
contre sa volonté ?
-- Oui !
Mais contre ses larmes ?
-- Non !
Je serais malheureux comme les petites pierres du chemin, car je serais
jaloux de tout : du public, qui se permettrait de l'admirer ; de la rampe, qui
doublerait l'éclat de son idéale beauté ; -- du bouquet que je lui jetterais,
du ténor transi qui lui baiserait la main en pensant à sa rentrée en ut
majeur ou en si mineur, et même du chef de claque, qui l'applaudirait sans
la regarder.
Ce serait un enfer ; -- mieux vaut renoncer à quelques jours de bonheur :
-- je vais dire :
NON !
Je suis ridicule, en vérité. -- D'abord, rien ne me dit que Céline voudra
débuter ; et quand elle débuterait, est-ce qu'il n'y a pas de fort honnêtes
femmes au théâtre ?
J'en pourrais citer dix, vingt même.
Je ne le ferai pas, parce que les autres me traîneraient devant les
tribunaux.
Résumons-nous.
D'abord, répondons à cette question :
Pourquoi se marie-t-on ?
-- Pour faire comme son père.
-- Pour se sauver de l'isolement.
-- Pour se faire soigner quand on est malade.
-- Pour déshériter ses collatéraux.
-- Pour ne pas être tué comme un lapin de garenne.
C'est mon cas.
Napoléon Ier a dit : « Si l'homme ne vieillissait pas, je ne lui voudrais
pas de femme. »
Mais l'homme vieillit, et vite encore : -- donc il doit se marier.
Ceci admis, il ne s'agit plus que de savoir si je suis mûr pour le mariage.
Je penche pour l'affirmative.
J'ai beaucoup étudié les femmes, et je puis me vanter avec orgueil d'avoir
perdu mon temps moins que personne, -- car je sais que je ne les connais pas.
C'est énorme ! je puis donc dire :
OUI !
Son soliloque transcendant terminé, Baltimore s'exprima ainsi en s'écoutant
parler :
« Avant de répondre, messieurs, à votre double question, qui n'en fait
qu'une, j'ai dû, suivant le précepte du sage, tourner sept fois ma langue dans
ma bouche, j'ai fini, et je suis prêt à vous obéir.
« Oui, je veux épouser mademoiselle votre soeur. Mais, croyez-le bien,
messieurs, c'est le raisonnement qui me conduit à accepter votre aimable
proposition et non votre arsenal.
-- Eh bien, retournons à Paris, nous n'avons plus rien à faire ici, dit
Céline du fond de la voiture, où elle attendait avec une tranquillité parfait
le dénoûment de l'aventure. »
Elle était bien jeune, cependant elle connaissait déjà assez les hommes
pour savoir que lorsqu'ils raisonnent à propos d'une passion, ils trouvent
aisément sept prétextes pour faire des énormités.
Trois semaines après cette nuit mémorable, Céline était Mme Baltimore, et
M. et Mme Blandin n'étaient plus concierges.
LUNE DE MIEL
PREMIER QUARTIER
Mme Baltimore ne pense qu'à aimer son mari ; -- elle néglige sa famille,
et perd la clé de son piano.
Céline raccommode le linge de son mari, qu'elle appelle mon époux, et se
fait présenter dans quelques familles bourgeoises ; elle admire éperdûment les
petites demoiselles qui chantent mal, de peur qu'on ne découvre qu'elle chante
bien.
Quelques amies de Mme Baltimore, qui ne sont pas dignes de porter son
cahier de musique, débutent au Théâtre-Italien avec un certain succès ; --
elle devient rêveuse, se rapproche de sa famille et retrouve la clé de son
piano.
Céline chante, chante encore, chante toujours, -- et, après avoir beaucoup
chanté devant sa glace, elle demande la permission de chanter devant le
public. -- Baltimore refuse en déposant sur ses blanches épaules un baiser et
un cachemire de deux mille écus. Le démon du théâtre fuit devant cette arme
puissante, -- je ne parle pas du baiser ; -- mais il reparaît bientôt, et
Céline revient à la charge. Baltimore la fait taire en attachant à son cou un
collier de perles dignes d'une reine. -- Toutes les fois que la passion des
planches se réveille chez madame, monsieur l'endort avec des bijoux de prix.
-- Elle se réveille si souvent qu'un jour, après deux ans de ménage, lorsque
sa femme s'écrie pour la centième fois : -- Je veux débuter ! -- le pauvre
homme, a bout d'arguments de toute espèce, est obligé de courber le front et
de dire : Ainsi soit-il !
Baltimore est mari de cantatrice dans l'acception la plus triste du mot,
c'est-à-dire que son petit patrimoine s'en étant allé au pays des songes, --
il vit des appointements de sa femme, la signorina Coelina Blandini.
Je tiens cette histoire de Baltimore lui-même ; il riait beaucoup en me la
racontant, peut-être parce qu'il avait envie de pleurer.
Le raisonnement a été donné à l'homme pour l'aider à faire des sottises.