Hector Malot : Une peur

Hector MALOT

UNE PEUR

[ Publié dans Lectures pour Tous, janvier 1902, p. 369-372. ]





Il ne faut pas discuter de la peur, nous dit Blanchon, chacun a la sienne. Telle qui est ridicule pour celui-ci, est naturelle pour celui-là ; les uns ont peur d'une lame brillante, les autres d'une peau d'animal ; moi j'ai peur des bêtes à sang froid, même des lézards et des grenouilles ; que je me promène dans les champs, que dans une vaste plaine dénudée je rencontre une mare aux bords plats sans aucune surprise possible, que des grenouilles effrayées par mon pas sautent dans l'eau paisible, me voilà secoué de la tête aux pieds comme si j'avais reçu une décharge électrique. Ceci vous expliquera comment j'ai eu à Anvers une terreur dont je tremble encore en la racontant.

J'étais à Anvers pour copier une seconde fois le triptyque de Quentin Metzys, l'Ensevelissement du Christ. Certainement la Descente de croix, l'Assomption de Rubens sont des oeuvres admirables ; mais, au musée, l'Ensevelissement du Christ de Metzys est d'une force bien autre que le Christ à la paille de Rubens ; comme les fresques de Masaccio à la chapelle des Bronegui sont bien au-dessus des Loges de Raphaël.

Mais ce n'est pas des Primitifs qu'il s'agit, c'est de ma peur. Un jour que j'étais resté à travailler à ma copie jusqu'à la fermeture du musée, j'avais, en sortant, éprouvé le besoin de remuer les jambes et, descendant à l'Escaut, j'avais suivi son quai. La marée montante soulevait doucement les grands transatlantiques et les galiotes hollandaises aux listons verts. Sur le port encombré je flânais, sans me soucier de l'heure, regardant les gros chevaux flamands qui traînaient sans effort les plus lourdes charges, admirant le fleuve gris aux lointains vaporeux où se noyaient les rayons de cuivre du soleil couchant. Peu à peu les prairies basses et tendres des rives se perdirent dans la brume du nord répandue sur ce soir d'été ; je songeai à aller dîner. Il faisait sombre, l'eau des bassins devenait noire, et, dans cette demi-obscurité, je regagnai mon auberge située à côté du canal des Brasseurs. Une vieille maison qui ressemble beaucoup à celle de Plantin, que tout le monde connaît, une étroite rue qui sent à plein nez les salaisons, le goudron et la rogue. En arrivant, je trouvai le dîner de table d'hôte fini. Il était tard ; j'avais oublié l'heure dans la contemplation du doux ciel d'Anvers et de son fleuve qui caresse si délicatement le flanc des bateaux.

..............................................................................

Un seul voyageur, un retardataire comme moi, était dans la salle à manger. On mit nos deux couverts en face l'un de l'autre. En attaquant un premier plat refroidi à la sauve figée, j'examinai le soupeur avec la curiosité d'un peintre qui a devant soi un personnage inconnu à l'allure pittoresque. Qui ? Saltimbanque, homme civilisé, sauvage ? La figure était tannée et rougeâtre, la chevelure inculte, mais l'oeil énergique. Je n'étais pas à table depuis cinq minutes, que mon inconnu se mit à me parler ; au bout d'un quart d'heure, nous bavardions comme d'anciennes connaissances. J'appris qu'il arrivait des Indes et venait à Anvers pour essayer de vendre au Jardin Zoologique une collection de bêtes, des panthères, des tigres, des gazelles, des serpents. Devant cette confidence, il m'échappa une question éloquente :

« Vos bêtes sont ici avec vous ?

-- Les panthères, les tigres et les gazelles à l'écurie dans leurs cages ; les serpents dans ma chambre, oh ! bien raisonnables, enfermés à double tour et roulés au milieu de leur caisse de voyage. »

De petits frissons me couraient déjà sur la nuque.

« Vous allez passer la nuit ici ?

-- Assurément.

-- Et si vos serpents s'échappent ?

-- Ils dorment.

-- Les yeux ouverts ?

-- Dame, c'est leur manière. Mais je vous réponds qu'ils ne sont pas toujours aussi terribles qu'on le croit en Europe. Je connais une jeune fille qui, là-bas, a gardé un « cobra di capello » toute une nuit sous son oreiller.

-- L'aimable histoire !

-- Elle ne s'était aperçue de rien, si ce n'est que de petits mouvements inexplicables secouaient son oreiller. Au jour, en examinant son lit, elle découvrit un bonhomme de serpent fort sage qui leva la tête pour la regarder avec reconnaissance : la plus jolie bête qu'on pût imaginer. J'en ai plusieurs ; et aussi des cérastes et des crotales, à votre disposition, monsieur. Si vous vouliez les voir, ils en valent la peine ; ça n'a qu'un poumon, ça nage sans nageoires, ça marche sans pattes et c'est orné de deux cent cinquante paires de côtes.

-- Je vous remercie. Des bêtes qui n'ont qu'un poumon et deux cent cinquante paires de côtes, ça ne m'intéresse que de très loin.

-- Vous en auriez peur ?

-- Je vous crois ! et même je trouve criminel qu'on apporte ces bêtes dans notre pays ; elles peuvent s'échapper.

-- Et la science ?

-- Si elles sont nécessaires à la science, que les savants aillent les étudier sur place, qu'elles ne viennent pas s'offrir aux savants dans notre pays ! »

Malgré moi, la conversation continua encore quelque temps sur ce sujet, et ce fut ce soir-là que j'appris qu'avant de nous engloutir tout vivant les reptiles ont la précautionneuse coutume de nous lécher abondamment ; il paraît que ça passe mieux. J'avais froid quand je levai la séance. Ma chambre était la dernière au bout du corridor. J'y montai aussitôt et, la tête pleine des histoires de la soirée, je me déshabillai lentement, non sans avoir préalablement découvert mon lit, soulevé mes rideaux, ouvert mes armoires.

Pendant que je faisais mes ablutions, j'entendis du bruit dans la chambre à côté de la mienne et une voix me cria :

« Bonsoir, monsieur. J'entends que vous n'êtes pas encore couché. Dormez bien, aussi bien que moi qui ne me suis pas mis dans un lit depuis huit jours. »

L'homme aux « cobra di capello » !

Je fus sur le point de me rhabiller et de demander à changer de chambre. Cependant le dégoût de me mettre dans un nouveau lit qu'on me préparerait à la hâte, la gêne d'amour-propre d'avouer mes craintes enfantines, me retinrent. C'était trop bête et trop ridicule ; ces serpents endormis n'allaient pas traverser le mur ou descendre par la cheminée pour venir coucher avec moi. Me faisant violence, j'éteignis la bougie et gagnai mon lit, éloigné de toute la largeur de la pièce de la chambre aux serpents.

Je restai longtemps sans dormir, me tournant cent fois, nerveux, agacé de me sentir encore et malgré moi hanté par l'idée de ce voisinage. Sous la porte de communication des deux chambres dont j'avais assuré le verrou, je voyais filtrer un rayon de lumière et je redoutais le moment où il disparaîtrait. Sa bougie éteinte, mon collectionneur ne pourrait pas surveiller ses pensionnaires et il s'endormirait de ce sommeil de plomb qu'il m'avait annoncé. Elle disparut la petite lueur et aussi s'éteignirent les bruits de la maison.... Un silence morne, une nuit noire !

..............................................................................

Je m'endormis, mais d'un sommeil craintif et léger, d'un sommeil qui attend et qui guette. Combien de temps ai-je dormi ainsi ? Je ne l'ai jamais su : une heure, deux heures peut-être. Je fus tiré de cet état par un bruit qui m'arracha à l'instant aux indécisions du réveil en sursaut. Je savais où j'étais : mes frayeurs, mon voisinage, ma répugnance à me coucher, les histoires qui m'avaient impressionné, tout me revenait d'un même coup. Avec une pleine lucidité, et la tête libre comme si je n'avais pas dormi, mais le coeur battant, je m'assis sur le lit et j'écoutai.

C'était un bruit extraordinaire : une sorte de clapotement irrégulier, sourd, mat, qui cessait une seconde, puis reprenait, lent ou précipité, avec de temps à autre un flouc plus lourd suivi d'un silence. J'allongeai vivement le bras vers ma table pour prendre des allumettes, je ne les trouvai pas. J'avais laissé sur la cheminée la boîte et la bougie ; je tenais mon coeur à deux mains. Il battait trop fort ; les yeux écarquillés, je regardais.

Il faisait noir, noir comme dans un puits, et le bruit continuait maintenant un peu plus alangui, mais les floucs, au contraire, étaient plus fréquents et plus lourds. Un cri fou s'étrangla dans ma gorge : les serpents ! Mon sang s'arrêta dans mes veines. Terrifié, je voulais appeler, crier comme dans un rêve, je ne pouvais pas. Inondé de sueur froide, la mâchoire serrée, je retombai sur mon lit, étouffé d'angoisse.

Dans ma cervelle en tempête, qui cependant pensait net et voyait clair comme si elle était à un autre qu'à moi, je m'expliquais tout et je suivais les reptiles dans leur marche.

Ils s'étaient glissés sous la porte de communication, cette porte que j'avais regardée avant de m'endormir, et qui laissait passer des jets de lumière larges de deux doigts ; le clapotement et les floucs, c'était le rampement de l'animal qui tantôt allait doucement en cherchant sa direction, tantôt se dressait et retombait avec hardiesse, ayant senti ce qui l'attirait ; le son mat de la peau visqueuse sur le carreau, je le reconnaissais ; le frôlement lourd d'une chair vivante, je l'entendais. Et tout à l'heure, au milieu de mon lit, des reptiles glacés, monstrueux, s'allongeraient près de mon corps que bientôt ils enlaceraient, pendant que des langues baveuses et gluantes me lécheraient le visage. Littéralement j'étais à l'agonie.

Pourtant, dans le désordre de mes pensées, un souvenir me vint. Les reptiles, lorsqu'on ne les irrite pas et qu'ils ne sont pas affamés, n'ont qu'un besoin, qu'une idée : la chaleur. L'état de béatitude où elle les plonge les engourdit et ils peuvent rester longtemps inoffensifs. Par un effort désespéré je pus me redresser, et, saisissant ma couverture de laine, je l'enlevai pour la laisser tomber sur le carreau de la chambre. De quelle oreille j'écoutais ! Qu'allaient-ils faire ? Entendrais-je ? comprendrais-je ? Les nerfs tendus, je restais haletant.

Il est certain que le bruit s'affaiblissait et devenait plus paresseux et plus rare. Avaient-ils trouvé la couverture ?

Enfin, je n'entendis plus rien. Je poussai un soupir d'espoir, mon corps que la terreur avait cloué se détendit un peu ; je respirai plus facilement et j'essayai d'appeler, mais je ne reconnaissais pas ma voix ; elle était sourde et éteinte ; personne ne bougea et ne répondit ; alors je tentai de suivre un raisonnement, de m'arrêter à quelque chose. Ce que je compris tout de suite, c'est que jamais avant le jour je n'aurais la force de sortir de mon lit et de poser les pieds par terre. La pensée qu'en marchant je pouvais toucher ou heurter une bête hideuse dont le simple contact m'aurait anéanti ne me laissait aucun courage d'esprit. Me lever et fuir quand le jour viendrait et que je pourrais connaître le danger et l'éviter, -- oui ; aller en aveugle et en brave, -- non. Je devais rester grelottant, blotti dans un coin de mon lit, sans mouvement, de peur de rencontrer, en allongeant les bras ou les jambes, la peau lisse et ferme d'un serpent dont à chaque minute je pouvais prévoir l'enlacement.

..............................................................................

Ce n'est pas assez de dire que le jour fut long à venir. Enfin je vis, du côté des fenêtres, une blancheur d'aube, mais si pâle, si hideuse, qu'il fallait mon angoisse pour me le faire apercevoir. Cependant peu à peu elle s'affirma, doucement elle grandit, et je pus distinguer mes fenêtres. Le petit jour qui entrait me permettait déjà de reconnaître dans ma chambre des ombres, des formes, mais par terre comment fouiller des yeux le tas que faisait la couverture ? comment voir près de moi, dans l'ombre des rideaux, si rien n'avait bougé, si j'étais seul ?

Ah ! que je la trouvai belle la lumière qui entra franchement en glissant sur le carreau et éclaira jusqu'au coin le plus mystérieux de la pièce ! Depuis qu'il faisait à peu près clair, je surveillais la couverture ; maintenant je la voyais mieux. Rien d'inquiétant de ce côté. Très mince, elle était tombée affaissée, et aucun soulèvement n'indiquait qu'elle fût habitée. Mon petit tapis était bien plat devant mon lit, et autour de moi pas autre chose que mes draps froissés.

Avais-je eu une hallucination ?

De mon lit, je pris mes pantoufles, un pantalon, et, les ayant enfilés, j'osai me risquer. La couverture toujours flasque semblait un modèle de candeur. J'avançais malgré cela avec prudence, en me tenant du côté de la porte ; mais je n'avais pas hasardé trois pas que je compris tout. Ma cuvette pleine d'eau et restée par terre servait de tombeau à une souris. C'étaient ses efforts pour se sauver qui m'avaient éveillé ; c'était son agonie, cette longue et tragique noyade, qui m'avait terrifié.

Le soir, j'avais changé de logis.

La ressource éphémère Sommaire L'antre littéraire