Modélisation
cranio-faciale des néandertaliens.
Implications
pour l'étude des origines du langage articulé.
1826ème
Réunion de la Société d'Anthropologie de Paris
11-13
Janvier 2001
Grande
Galerie de l'Evolution
Muséum
National d'Histoire Naturelle
Comparaisons avec les chimpanzés adultes.
Comparaisons avec les
hommes adultes.
Les néandertaliens
adultes ressemblent-ils aux jeunes humains nouveau-nés?
Comparaisons avec les chimpanzés et les hommes adultes
Comparaisons avec les jeunes humains du stade D et du stade C.
L'appréhension des caractères néandertaliens, y
compris leurs potentialités phonatoires, dépasse largement le cadre de la
définition paléontologique de l'espèce. En effet, l'espèce fossile ne se limite
plus à la reconnaissance de caractères anatomiques singuliers mais se place
désormais dans une perspective plus fondamentale qui est à la fois
ontogénétique et dynamique. Ce sont les particularités des trajectoires de
croissance qui définissent précocement ce qu'est un homme, un grand singe et
par conséquent, un néandertalien.
L'acquisition des facultés propres au langage
articulé s'inscrit pleinement dans ce contexte. L'installation de la
psychomotricité et de l'articulation mécanique de la parole est intimement liée
à la nature ontogénétique de l'espèce et bien entendu de l'individu considéré.
Ainsi, sommes-nous en droit d'attribuer des
capacités phonatoires humaines aux néandertaliens s'ils sont considérés comme
des représentants à part entière de notre propre espèce? Homo sapiens neandertalensis parlait-il comme
nous?
A contrario, si l'homme de Néandertal constitue une
espèce particulière, Homo neandertalensis, quelles étaient alors leurs
capacités phonatoires? Etaient-elles analogues aux nôtres, complètement
différentes, ou encore absolument inexistantes?
Les observations anatomiques, les analyses
architecturales (orthopédie dento-maxillo-faciale et morphométrie géométrique),
et les analyses génétiques soulignent avec force une identité ontogénétique
propre aux néandertaliens.
Leurs cinétiques cranio-faciales ont-elles conformé
un appareil phonatoire néandertalien identique à celui d'un homme adulte, ou au
contraire similaire à celui d'un grand singe adulte ou d'un jeune humain
nouveau-né, et enfin et surtout, ont-elle permis l'émergence d'un appareil
vocal unique respectant les particularités identitaires de l'homme de
Néandertal?
Les analyses
architecturales sont basées sur 14 points repères cranio-faciaux qui soulignent
les rapports fondamentaux existant entre l'appareil vocal et ses supports
osseux. Les configurations sont calculées par le moyen d'une superposition
procruste généralisée selon le critère d'alignement des moindres-carrés.
Dans cet exemple, notre analyse est basée sur trois
néandertaliens qui sont La Ferrassie, La Chapelle aux Saints et Teshik Tash.
Tous trois sont comparés aux individus consensuels chimpanzés et humains
adultes, ainsi qu'aux jeunes humains des stades D (période déciduale) et C (première
molaire permanente) pour le cas particulier de Teshik Tash.
Peut-on faire une analogie de conformation
(basicrânienne) entre l'homme de Néandertal et le chimpanzé d'une part, et
l'homme actuel d'autre part?
Comparaisons
avec le chimpanzé adulte.
A l'évidence, il existe une
différence nette entre les conformations des néandertaliens et la conformation
des chimpanzés adultes. Nous avons ici opposé deux types architecturaux
dont l'un est manifestement plus contracté ou plus fléchi, soulignant par
là-même l'existence de cinétiques ontogénétiques singulières dans chacun de ces
deux cas.
La base de ces hominidés est dans l'ensemble plus
fléchie que celle des chimpanzés, mais aussi plus trapue, marquant une
opposition plus forte avec les régions antérieures sphéno-ethmoïdo-frontales.
Le roulement occipito-temporal s'accompagne d'une exploitation accrue des
régions transversales avec une croissance de largeur de la base (distance inter
porions), mais aussi du nasopharynx souligné ici par la ligne inter épineuse.
Cette dernière migre alors en position plus postérieure et craniale soutenue
par la rotation pétro-temporale plaçant le styloïde en position médiale
postéro-craniale. Cependant, le nasopharynx n'est guère plus haut que celui des
chimpanzés. L'exploitation verticale des espaces pharyngés n'est pas réalisée
par le moyen de la cinétique crânienne.
Le palais des néandertaliens est plus trapu que
celui des grands singes mais aussi largement plus développé au niveau choanal.
Ces dernières sont très étirées vers l'arrière et sont contraintes par deux
processus ptérygoïdes dont la base est déplacée vers l'extérieur. Ils
supportent une fossette scaphoïde importante et pivotée également vers l'arrière
et l'extérieur. La face est effectivement plus large et plus haute avec un plan
de Francfort peu différent de celui des panidés dans ses dimensions
antéro-postérieures.
Comparaisons
avec l'homme adulte.
Dans l'ensemble, la
configuration néandertalienne est bien moins fléchie que celle des hommes
actuels.
La base est largement plus trapue mais au moins
aussi large que la notre. Là encore, l'exploitation des espaces verticaux n'est
pas réalisée. Le nasopharynx vaste latéralement est peu développé en longueur
et en hauteur.
Les dimensions du palais sont nettement supérieures
à celle d'un homme actuel. Leur maxillaire est très large postérieurement même si
la face est moins large et plus prognathe. Cette configuration est particulière
et ne répond pas au schéma classique rencontré chez les grands primates, les
hommes modernes et de nombreux hominidés.
En termes dynamiques, nous retrouvons les pôles
principaux actifs dans la construction cranio-faciale (et mandibulaire) des
néandertaliens. La cinétique crânienne (qui est la plus précoce) favorise le
roulement positif de l'occipital et du temporal. Le déplacement des structures
collatérales de la base et la flexion principale sont les témoins de cette
mécanique. Elle est opposée à la cinétique modelant le basicranium des grands
singes qui elle est négative depuis au moins l'âge de 18 mois. Elle est aussi
d'amplitude moindre que celle de l'homme moderne. Elle est donc à ce titre
particulière.
La cinétique faciale (plus tardive) favorise l'extension de la face qui se développe en hauteur et en avant accompagnant la rotation maxillaire. La rotation sphénoïdale est alors négative, comme celle observée chez les chimpanzés, mais dans des proportions moindres. Le fait marquant est qu'elle s'oppose à la cinétique crânienne. Il y a alors une discordance qui singularise les néandertaliens des grands singes qui développent des cinétiques négatives concordantes et de l'homme moderne dont le crâne est modelé par des cinétiques concordantes positives.
Les néandertaliens adultes ressemblent-ils aux jeunes humains nouveau-nés?
Certains auteurs (Philip Lieberman) ont considéré
que les néandertaliens avaient un basicranium analogue à celui des grands
singes adultes et des jeunes humains nouveau-nés. Nos propres recherches ont
montré que les architectures cranio-faciales des chimpanzés et des nouveau-nés
humains étaient très différentes (y compris la seule base du crâne). Nous savons
maintenant que les néandertaliens étaient distincts des chimpanzés. Alors
l'étaient-ils également des jeunes humains?
La confrontation des conformations illustre bien que
des différences profondes existent entre ces types
architecturaux. L'amplitude et l'occurrence des cinétiques sont
particulières. Les jeunes humains sont essentiellement modelés à ce stade par
la cinétique crânienne qui est positive alors que les néandertaliens sont
dynamiquement aboutis au niveau crânien mais aussi et surtout au niveau facial.
Comparaisons avec les chimpanzés et les hommes
adultes.
La contraction du néandertalien est bien plus
importante que celle du chimpanzé. Elle se manifeste au niveau crânien
(basicrânien) par une base allongée et surtout fléchie. Le roulement
occipito-temporal est important, même s'il n'atteint pas encore celui de
l'homme adulte. L'exploitation des régions postérieures n'est pas réalisée,
cependant l'espace dégagé est très important au niveau choanal. Le résultat est
un nasopharynx déjà large transversalement.
La rotation maxillaire n'est pas aussi importante
que chez l'homme. Teshik Tash est encore un jeune individu dont l'architecture
cranio-facial n'est que très peu influencée par la cinétique faciale.
L'extension remarquable des adultes n'est pas encore visible ce qui permet une
large exploitation nasopharyngée, bien supérieure à ce qu'elle sera plus tard.
Comparaisons avec les jeunes humains des stades D et C.
Au stade le plus précoce
(période déciduale) la conformation humaine est essentiellement marquée par la
cinétique crânienne. Le néandertalien est déjà plus contracté (parce qu'il plus
âgé) et la répartition des espaces nasopharyngés n'est pas équivalente. Les
régions collatérales sont sensiblement équivalentes mais les relations entre le
processus basilaire de l'occipital et le foramen magnum ne sont pas
analogues. Les insertions nasopharyngées sur cet os sont plus postérieures que
chez l'homme et surtout plus caudales vis-à-vis de l'ensemble de la base et du
palais. La base néandertalienne est toujours (c'est-à-dire même dans les stades
suivants) moins craniale que chez l'homme.
La face est plus haute, plus prognathe mais aussi
large que celle des jeunes humains. Les palais ont des proportions similaires
tout comme les processus ptérygoïdes qui sont cependant plus redressés chez
Teshik Tash
La comparaison avec un
consensus plus âge (stade C) montre que ces différences existent également
à ce stade. La cinétique faciale se met en place progressivement et contraint
de plus en plus la morphologie générale des crânes. Chez l'homme la flexion
s'accentue et les déplacements des structures sur les processus ptérygoïdes
soulignent que la rotation sphénoïdale est enclenchée. Ces derniers sont alors
plus développés que ceux de T. Tash.
Dans l'ensemble, Teshik Tash est toujours plus
contracté que le jeune humain. La base est aussi longue (et même un peu plus) que
celle de l'homme mais les différences dans la répartition des espaces
s'accentuent surtout postérieurement. Au niveau facial, le palais maintien ses
proportions générales, mais gagne en hauteur vers les choanes dans la mesure où
il faut compter maintenant sur l'émergence de la première molaire permanente.
* En termes d'architecture.
Les néandertaliens sont singuliers. Leur
architecture cranio-faciale est différente de celle d'un grand singe et d'un
homme quel que soit sont âge. Leur basicranium suit les mêmes principes et
reste singulier: il n'est jamais aussi plat que celui d'un chimpanzé, mais
reste également assez éloigné de la flexion humaine. Ils sont les témoins de
l'ontogenèse particulière d'Homo neandertalensis.
* En termes cinétiques.
Le roulement occipito-temporal est effectif chez les
néandertaliens et cela précocement. Il est positif et de forte amplitude (peut
être bien plus fort que ce qui existe chez l'homme). La cinétique faciale
existe également et devient rapidement (à partir de la M1) extrêmement
prédominante. C'est une dynamique d'extension qui réduit progressivement le
nasopharynx néandertalien au profit des régions antérieures (faciales et
buccales). Elle est à ce titre discordante et puissante probablement au point
de stopper voir inverser la cinétique crânienne.
Ces dynamiques identifient clairement les
néandertaliens soulignant leur singularité ontogénétique et donc spécifique.
* En termes phonatoires.
Le nasopharynx des néandertaliens adultes est vaste
transversalement, c'est-à-dire au moins autant que celui d'un homme adulte. Il
est cependant peu profond et étiré vers l'arrière. Il est supporté par une base
peu craniale dans les premiers stades et trapue mais gardant les marques de la
flexion déciduale. Il s'insère postérieurement plus caudalement que chez
l'homme par rapport au palais et au foramen magnum. Le styloïde occupe
une position sensiblement équivalente à celle d'un homme à la fois latéralement
et dorsalement. Il est cependant plus cranial par rapport à la base (résultat
de l'extension). En se rapprochant du palais (et du voile du palais), le
nasopharynx néandertalien devient plus grand (surface) que celui de l'homme
(mais pas en volume).
La cavité buccale est bien plus spacieuse, plus
longue, plus haute et plus large hébergeant une langue certainement moins
trapue que celle de l'homme actuel. Sa mobilité est déjà importante dans la
mesure où rien ne limite ses déplacements. Elle se poursuit par un voile du
palais également bien plus développé aussi bien transversalement que
longitudinalement.
L'os hyoïde ne peut être situé aussi haut que celui
d'un chimpanzé mais n'est pas non plus aussi bas que chez l'homme actuel
c'est-à-dire que dans le meilleurs des cas, il occupe la position laryngée d'un
jeune humain d'une dizaine d'année (C3). L'agencement des structures
phonatoires n'est pas équivalent à celle que peut supporter le crâne humain
actuel. Il faut bien reconnaître alors une architecture propre aux
néandertaliens dont l'appareil vocal est déjà capable d'émettre de nombreux
sons dont la conformation sera essentiellement linguale. Il n'a alors plus rien
à voir avec le "système deux tubes" mammalien.