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Institut International d'Anthropologie

VIII° COLLOQUE DU C.I.R.S.S.

Tombouctou   (Nov. 2000)



M. Alain QUELLA-VILLEGER


René Caillié dans le patrimoine culturel malien.

 

 

Lors du colloque organisé par la Société de Géographie de Paris pour célébrer le bicentenaire de la naissance de René Caillié, en novembre 1999, l'un des intervenants, poursuivant une réflexion sur le développement touristique malien, proposa René Caillié comme «héros à exploiter» dans le cadre d'une «stratégie de mise en marché (1)» .

Ma position sera sans doute plus nuancée, et je n'ai d'ailleurs aucune légitimité pour donner, en la matière, quelque conseil que ce soit, mais je souhaite ici rappeler combien il est vrai que René Caillié occupe une place originale et forte dans le patrimoine culturel malien et, d'ailleurs, point exclusivement tombouctienne. Caillié ne fut ni un touriste ni un colonisateur, c'est dire que son aventure d'explorateur, pionnier de l'africanisme, mérite l'intérêt des chercheurs et la considération du public.
 


Comme son début, sa fin de vie a été réécrite : mythe de l'homme qui, après la grande aventure, retourne à la terre matricielle, à la province natale pour mourir paysan. Cette soi-disant morale de l'enracinement masque chez ce Caillié, au demeurant devenu notable (grâce à son prix de la Société de Géographie) mais mortifié par l'ennui d'une «position monotone», la volonté farouche de repartir dans l'Afrique intérieure (ses lettres de 1836-1837 en attestent). Si sa santé le lui avait permis, Caillié n'aurait pas été l'homme d'une unique et singulière aventure et d'ailleurs il voulut, à la fin de sa vie, revenir à Tombouctou, mais la maladie et la mort l'en empêchèrent.

Sa vie peut se raconter comme un triptyque : il y a avant, pendant, après. Au milieu figure donc l'exploration africaine, elle-même ternaire, car il faut compter avec deux "tentatives" infructueuses (1816-1817, 1818-1819) avant la grande aventure finale (1824-1828). En fait, rien ne prouve que Caillié soit vraiment parti pour explorer ; on le sait d'abord au service d'une maison d'import-export en quête de colportage et de commerce («pour tenter fortune avec une petite pacotille», dit-il). L'explorateur est né sur place en quelque sorte, au contact de l'inconnu tout proche.

«Dans leur obsession, Caillié et Laing furent tous deux esclaves de Tombouctou», écrivit Robin Maugham (3). Rien n'est moins sûr. Le mythe de l'idée préconçue et obstinée d'atteindre coûte que coûte Tombouctou n'est pas accrédité par l'emploi du temps de Caillié, ni par ses propos dans son récit. Il y a beaucoup d'hésitations, des séjours aux Antilles (semble-t-il), deux retours en France sur lesquels nous ne savons presque rien, une initiation à l'islam et à l'arabe chez des Maures Braknas et enfin, en 1825, au Sénégal même, après avoir eu connaissance de l'Encouragement lancé par la Société de Géographie de Paris, publié en mars, un objectif nouveau, nommé dans son récit le 11 mai 1825 seulement : Tombouctou. Deux ans encore sont nécessaires avant le vrai départ, à Boké le 19 avril 1827.

L'itinéraire de ce périple est bien connu. Il peut être minutieusement reconstitué grâce aux notations précises de l'explorateur lui-même dans son récit de voyage, et de nouvelles précisions ont été apportées lors du Colloque René Caillié par Yves Boulvert (pour la partie guinéenne) et Jacob Oliel (trajet de Tombouctou au Tafilalet par le Sahara). Quant au parcours malien, il trace une véritable coupe sud-nord menant de Sikasso à Araouane et Teghazza.

En fait, René Caillié fut d'abord un géographe. La question est d'abord de définir ce qu'était au début du XIXè siècle la géographie. La Société de Géographie, fondée en 1821, est instituée «pour concourir au progrès de la géographie, elle fait entreprendre des voyages dans les contrées inconnues ; elle propose et décerne des prix», et publie un bulletin largement nourri des informations et missives de correspondants dispersés (Gérardin, Delaporte ou Cochelet en font partie). Dans ses Remarques, Jomard place immédiatement l'ouvrage sous le label de la «science géographique», donnant alors une définition de cette discipline, qui est l'étude des rapports entre l'homme et son espace. La géographie doit fournir des documents et des informations sur «la situation respective des lieux, leur position topographique et leurs distances relatives, ou sur les productions naturelles et la géographie physique des pays ; soit sur la population, le commerce, la navigation intérieure, l'industrie et l'agriculture ; soit encore sur les moeurs, les coutumes, le culte, les superstitions et le langage des peuples, ou enfin sur la conformation physique des habitants ; en un mot […] qu'elle intéresse le géographe et le naturaliste, l'historien ou l'homme livré au commerce et à l'industrie. C'est en effet dans ces résultats positifs que consistent le mérite et l'utilité d'une relation de voyage». Vaste programme, synonyme d'exploration et d'inventaire érudit, qui relève, aujourd'hui, de plusieurs disciplines scientifiques, et en préfigure quelques autres.

Là encore, il faut se reporter à l'Encouragement de 1824 pour bien comprendre la finalité avouée du voyage de Caillié, et plus largement aux objectifs mêmes de la Société de Géographie, qui valorise alors «le concept de géographie commerciale, c'est-à-dire d'une géographie tournée vers la satisfaction des désirs du négoce européen» (D. Lejeune). Sa géographie est à visées commerciales, mais strictement commerciales. Il croit en des échanges avec les populations indigènes, et non à leur exploitation éhontée. Lorsqu'il fixe pour comptoir possible Bamako, il n'en préfigure pas moins la place économique de l'actuelle capitale du Mali.

Au demeurant, géographie commerciale ne veut pas dire géographie coloniale; c'est prématuré. Les sociétés de géographie sont avant tout issues des sociétés de pensée du siècle des Lumières, donc par essence romantiques et «aucunement utilitaires» (D. Lejeune) -- notion toute relative. La géographie est encore dans la période héroïque des voyages de découvertes. Le «géographe» est en fait homme de cabinet et de bibliothèque, et l'homme de terrain, qui récolte l'information, est désigné «voyageur» : «L'explorateur voit le monde. Le géographe organise rationnellement la connaissance du monde (4)»  : Dichotomie bien réductrice, que pourfend sans doute Caillié en faisant porter sur son acte de mariage la profession de «voyageur-géographe».

René Caillié est, de fait, homme collecteur de savoirs inédits, homme de connaissance. Nous n'avons pas dit «grand» scientifique ou «savant» pour laisser à ces mots leur latitude universitaire ou pionnière, mais force est de placer Caillié dans la «communauté» scientifique qui émerge avec la Révolution française, et qui inclut la géographie et des hommes comme Jomard, “parrain” de Caillié. Si Georges Cuvier, prototype de cette élite montante (5), intronise en quelque sorte notre homme le 5 décembre 1830, Jomard fait plutôt partie de la génération dite «d'Arago», mais tous mettent alors en place une pensée scientifique interdisciplinaire (à la fois érudition et méthode de recherche) héritée des grandes valeurs philosophiques du XVIIIè siècle, et qui vise à une culture encyclopédique (tendance héritée de Condorcet). Caillié, entre de tels patronages, et sous les auspices d'une Société de Géographie, elle-même outil institutionnel d'un nouveau pouvoir scientifique parisien, ne peut que se faire l'écho d'une vision scientifique théorique et utilitaire visant à un certain positivisme (la confiance dans le progrès) et à mettre l'homme au coeur de la connaissance. De ce point de vue l'approche géographique, ethnographique, botanique, économique de René Caillié ne pouvait que rencontrer leurs désirs.

Où, peut-être, Caillié joue plus encore sur ce qui l'éloigne du patronage des Jomard et Cuvier, c'est lorsqu'il se distancie d'une certaine morale patriotique de la science (qui la rend politique) car, malgré quelques formules déférentes envers les autorités qui l'ont accueilli et chaperonné, Caillié insiste sur la dimension européenne et planétaire du savoir. René Caillié a choisi son camp, et le dit avec fermeté : «Les intérêts de la science ne sont ni Anglais, ni Français, ni Chinois : les découvertes utiles appartiennent au Monde» (Le Moniteur, 6 mai 1830).

Ce faisant, Caillié est un destructeur de mythes, à commencer par Tombouctou. Le chanteur malien Ali Farka Touré se plaint encore aujourd'hui que Tombouctou apparaisse comme une sorte de bout du monde, de fin du monde (civilisé) (6)  et il est notoire que, de Bruce Chatwin à Paul Auster, la littérature américaine contemporaine se fait volontiers l'écho caricatural d'un tel déni de justice (7). Or, Caillié est responsable d'avoir lui-même dégonflé l'image de la ville mirifique. Grâce à une description exacte et fine, eu égard au court séjour et aux contraintes méthodologiques de son périple en terre musulmane, il a rapporté une moisson d'informations excellentes et un portrait de la ville particulièrement saisissant.

Les Africains ont généralement été sensibles à l'attitude de Caillié, et l'historien J. Ki-Zerbo a par exemple été frappé de voir combien «Caillié insiste sur l'hospitalité africaine, et combien de fois il témoigne pour l'humanisme africain». Le fait est qu'il a révélé, avec une générosité et une tolérance non feintes, et toute la force de son humilité, une Afrique plurielle. Son enthousiasme à dire la diversité est frappante. De ce point de vue, il peut devenir, pour notre époque volontiers globalisatrice et mondialisante, un guide précieux de l'altérité, des différences, de la relativité -- laquelle, plus qu'elle ne devrait séparer les hommes, les unit dans leur espace commun.

Si le mythe de Tombouctou comme «non-lieu» a la vie dure, ce n'est pourtant pas la faute à René Caillié qui, jusqu'au bout, fit l'effort de la vérité, en ethnologue pionnier (ou pré-ethnologue). Curieusement pourtant, bien que pourfendeur d'une vision idéalisée de Tombouctou eldorado, s'il a démystifié la cité des sables, il n'a pas pu la démythifier. Elle reste donc un lieu touristique qui a gardé la magie de ses mystères.

A l'issue d'une instrumentalisation de sa vie motivée par des intérêts fort divergents (comme je l'ai étudié par ailleurs : héros scolaire, républicain, parfait paysan du Poitou, héros colonial, et même héros du Gouvernement de Vichy, etc.), est-il imaginable qu'un nouvel usage apparaisse faisant de Caillié le précurseur d'un tourisme culturel bien pensé, et lui donnant ainsi une valeur marchande ? Qui sait ?

Le fait est que parcourir le Mali sur les traces de Caillié ne manquerait pas de pertinence, faisant écho à la diversité du pays, des régions méridionales à la boucle du Niger et au désert, épargnant le pays Dogon qu'il ne fréquenta pas, mais incluant Bamako où il n'alla pas mais qu'il cita pour être une capitale évidente des échanges. Un tourisme sportif façon trekking n'est pas non plus dénué de sens, eu égard à l'exploit physique enduré par le marcheur, à ce titre respecté par Théodore Monod.

Et puis surtout, si tourisme il doit y avoir, Caillié est le premier à nous avoir enseigné le respect du patrimoine du pays hôte. A la question de savoir si son aventure individuelle doit être ici considérée «comme un viol ou comme un hommage» (J.-P. Dubarry), la réponse me semble parfaitement claire. René Caillié, venu incognito et en ami, n'a rien voulu déstabiliser. A ce titre, il montre le chemin d'un tourisme alternatif, qui s'appuie sur une éthique du développement respectueuse des hommes comme des identités. La touristification de la planète par les pays riches devrait conduire à promouvoir un nouvel humanisme comparatiste, soucieux de ne tomber ni dans la diversité des ressemblances ni dans l'érosion des différences. René Caillié est emblématique, sans faire d'anachronisme dangereux, de cette attitude partenaire et non parasite.

Madame Halatine, Ministre malienne de l'Artisanat et du Tourisme, a, ici même, évoqué le Mali comme un véritable «trésor culturel», or René Caillié en est un des modestes joyaux. Et je souscris pleinement aux propos tenus dans sa ville natale, à Mauzé le 27 juin 1999, par Mme Aminata Traoré, alors Ministre malienne du Tourisme et de la Culture, à savoir que Caillié est «un exemple pour la jeunesse du monde» et «pour une culture de la paix».
 
 
 


Bibliographie


Le récit de voyage de Caillié fait l'objet d'une édition de poche (La Découverte ; sans les annexes), et d'un fac-similé en cinq volumes (Neuilly s/Seine, éd. Altaïr, 2000).

Alain Quella-Villéger : René Caillié ? Une vie pour Tombouctou, Poitiers, éd. Atlantique- Editions de l'Actualité scientifique, Poitiers, 1999, 222p. (Prix H. Duveyrier 2000 de la Société de Géographie de Paris).

Actes du Colloque René Caillié, Paris, 20 novembre 1999, Société de géographie de Paris, Acta géographica n°123, automne 2000. Notamment, A. Quella-Villéger : «René Caillié, mythes et réalités : de l'aventure à l'inventaire».

A. Quella-Villéger : «Du Nil exotique au nihil touristique», in Franck Michel (ouvrage collectif sous la dir. de) : Tourismes, touristes, sociétés, Paris-Strasbourg, L'Harmattan-Histoire et Anthropologie, 1998.
 


 



(1) Jean-Pierre Dubarry : "Tombouctou : réflexion sur l'importance et le traitement touristique des mythes", Colloque René Caillié (1999), communication à paraître séparément dans Acta Geographica. (retour)
 
 


(2) Nouvelles éditions africaines, 1977. (retour)
 


(3) Les Esclaves existent encore (traduction de The Slaves of Timbuktu, 1961), Paris, Ed. Universitaires, 1966.(retour)
 


(4) André-Louis Sanguin, Acta Geographica, Paris, "175è anniversaire de la SGP (retour)
 


(5) Voir Nicole et Jean Dhombres, Naissance d'un pouvoir : sciences et savants en France (1793-1824), Paris - Bibliothèque historique Payot, 1989, 938 p. (retour)
 


(6) For some people, when you say "Timbuktu", it is like the end of the world, but that is not true. I am from Timbuktu, and I can tell we are right at the heart of the world" (CD Talking Timbuktu, 1994). (retour)
 


(7) Du premier, dans Anatomie de l'errance (1970), où il est précisé que dire "il est parti pour Tombouctou" signifie "il a perdu la raison", ou dans Tombouctou (1999) du second. Tombouctou, "symbole de l'envers de l'au-delà ou simple blague" (Charlotte de Montigny, "Le retour du désert", in Littératures et temps colonial, colloque 1997, Edisud, 1999).
"Un mot exotique et rigolo", est-il indiqué au dos de la pièce de théâtre consacrée à Caillié : Rester partir - Une passion sous les tropiques, par Bernard Chartreux (Paris, Edilig, 1982) (retour)
 

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