CHAPITRE I.
Mythes, mystères, mirages :
le faux problème des origines.
LES MYTHES ORIGINELS.
Tout le problème des origines se trouve ainsi faussé, les données falsifiées, les sources sollicitées
Gardons-nous de croire qu'une semblable attitude a été exclusivement celle des hommes de l'antiquité qui avaient à compter avec des cités étrusques tantôt hostiles et tantôt alliées, et dont il importait, dans des écrits de propagande et selon les besoins de la cause, de prouver que l'origine était tantôt barbare, tantôt honorable ; l'éveil des nationalités et des nationalismes, les mouvements idéologiques depuis la fin du XVIIIème siècle ont largement emboîté le pas des falsificateurs antiques et ont donné à leurs explications une autre forme et une autre portée.
Pourquoi donc s'est-on posé ces questions précisément à propos des Etrusques ? Pourquoi n'a-t-on jamais cessé de les poser ? Pourquoi ont-elles semblé si longtemps légitimes ? L'obscurité de la langue, l'incapacité à la comprendre et à la parler sont sans aucun doute responsables de cette atmosphère de mystère génératrice de toutes les erreurs et de tous les mensonges dont nous allons parler. Qui s'est jamais demandé d'où venaient les Ombriens ou les Osques ? Leur langue ne paraissait pas aux Romains fondamentalement étrangère, aussi la question ne se posait pas. Les Grecs ne s'interrogeaient pas non plus sur l'origine des Macédoniens. En revanche la Grèce, puis Rome n'ont jamais véritablement admis que dans leur domaine géographique ait pu exister une civilisation avancée, mais fragile, originale, mais ouverte à toutes les influences et en particulier aux leurs, irréductible en un mot en dépit de sa familiarité. La reconnaissance inévitable de cette différence a été imposée par la langue et explique la permanence de la question.
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Les cités coloniales grecques étaient fondées, après mûre réflexion, par des hommes que désignaient leur sagesse, leur naissance ou leur autorité : les Oecistes. Les contemporains de la colonisation et ceux de l'apogée de ces cités finirent par estimer qu'il n'y avait pas de cité sans fondateur, pas d'Etat sans Oeciste. Athènes, dont la naissance remonte à la nuit des âges obscurs, estima qu'elle était une fondation de Thésée, et Thèbes aurait été crée par Cadmos. Les Romains eux-mêmes, imitant leurs voisins grecs, se fabriquèrent un héros fondateur, Romulus, dont ils firent dériver le nom de celui de leur ville. En vertu du même système, tout peuple avait un père, un héros fondateur, un Oeciste. Les Etrusques qui, par la langue et le niveau de culture, tranchaient si vivement sur leurs voisins ne pouvaient que venir d'ailleurs, et ce peuple issu d'une migration, comme les colons grecs du haut archaïsme, ne pouvait qu'avoir été conduit par un chef, comparable aux Oecistes, un guide, mythique lui aussi : l'archegétès.
Hérodote, le père de l'histoire (+/-484-421), a enquêté sur tous les peuples de son temps. Décrivant les populations d'Asie mineure, il en arrive à parler des Lydiens (I, 94) et d'une terrible famine qui aurait sévi dans leur pays sous le roi mythique Atys, petit-fils de Zeus, peu de temps avant la guerre de Troie (fin du XIIIème siècle).
"Comme la famine au lieu de faire relâche devenait encore plus grave, le roi partagea l'ensemble des lydiens en deux groupes dont il tira au sort l'un pour rester, l'autre pour quitter le pays ; il se mit lui-même à la tête du groupe désigné pour demeurer sur place, et à la tête du groupe qui devait partir il mit son fils, nommé tyrrhénos. Ceux des lydiens qui furent désignés pour quitter le pays descendirent à Smyrne, construisirent des bateaux, chargèrent sur ces vaisseaux tout ce qu'ils possédaient d'objets de valeur et s'éloignèrent par mer en quête d'un territoire et des moyens de vivre, jusqu'à ce qu'ayant côtoyé beaucoup de peuples, ils arrivassent chez les ombriens ; là, ils établirent des villes, qu'ils habitent jusqu'à maintenant. Mais ils changèrent leur nom de lydiens contre un autre, tiré de celui du fils du roi qui les avait conduits ; prenant pour eux-mêmes son nom, ils s'appelèrent tyrrhéniens".
Nous retrouvons dans ce passage très célèbre d'Hérodote tous les ingrédients du récit mythique : l'époque légendaire précédant la guerre de Troie, l'ascendance divine (Atys fils de Manès et petit-fils de Zeus), le nom du fondateur, tiré du nom grec des Etrusques (Tyrrhenoi), le tout mêlé aux souvenirs de la colonisation grecque des VIIIème et VIIème siècles, de la faim de terres qui jette sur les côtes d'Italie, de Sicile et jusqu'à Marseille des émigrants qui ont quitté leur cité-mère. Telle était, selon Hérodote, l'opinion des Lydiens. Lui est plus réservé et il n'ignore pas l'opinion de ceux qui estimaient que les Etrusques vivaient en Italie avant même l'arrivée des Pélasges.
Denys d'Halicarnasse écrit lui aussi en grec, mais cette fois à Rome, dans le milieu lettré des débuts du règne d'Auguste. Son acquis culturel et ses préoccupations politiques sont différents de ceux d'Hérodote. Mais, comme lui, il puise dans les auteurs anciens de la Grèce d'Asie, en particulier dans Hellanicos de Mytilène et Hécatée de Milet. Pour ces historiens ioniens, les Etrusques pourraient descendre de ces Pélasges auxquels nous faisions allusion. C'est un peuple à dire vrai assez mal connu et à l'existence légendaire, mais dont l'origine est presque hellénique ; il serait arrivé en Italie centrale à l'âge imprécis des grandes migrations (peut-être au moment de l'invasion dorienne, vers la fin du second millénaire) et s'y serait installé. (D.Hal. I, 28).
Strabon le géographe se faisait l'écho d'une opinion qui tentait d'unifier la tradition hérodotéenne et celle des Ioniens. Il puisait ses informations chez un certain Anticlide. Celui-ci estimait que les Tyrrhéniens d'Hérodote étaient des Pélasges : ils auraient également peuplé les îles de Lemnos et d'Imbros assez proches de l'Asie mineure, dans le nord de la mer Egée. Une tradition de la seconde moitié du Vème siècle prétend que ces mêmes îles auraient été occupées par des "Tyrrhéniens". (Strab. V, 2, 4).
Tite-Live, dans le passage qu'il consacre aux invasions gauloises, signale l'existence d'Etrusques dans la vallée du Pô et jusqu'aux Alpes et, à ce propos, évoque une certaine parenté avec les Rhètes :
"Ces colonies (étrusques) occupèrent tout le pays, du Pô jusqu'aux Alpes, sauf l'angle occupé par les Vénètes qui habitent tout autour du golfe. Les peuplades des Alpes, en particulier les Rhètes, ont sans doute même origine ; mais la nature des lieux les a rendus si sauvages qu'il ne leur reste rien de leur lointaine origine, sinon leur accent, lequel n'est même pas pur. (V, 33, 11)".
On s'est, bien à tort, prévalu de ce texte qui, nous le voyons, ne parle que d'une influence vers le nord, pour suggérer, à la suite d'un certain Nicolas Frérét, qui écrivait sous Louis XV, une absurde origine nordique des Etrusques à laquelle Tite-Live n'avait évidemment nullement pensé.
Les Etrusques, eux, s'estimaient autochtones. L'un des mythes les plus significatifs de l'opinion qu'ils avaient de leurs origines est certainement celui de l'apparition du devin, prophète et législateur, qui dictera les livres rituels. Un paysan de Tarquinia, labourant son champ, vit apparaître dans le sillon un enfant ayant la sagesse d'un vieillard : il se nommait Tagès, et, à Tarquinia du moins, on lui attribue la révélation de ce code de la religion étrusque qu'est l'Etrusca Disciplina. Comment ne pas songer devant ce récit à celui de la naissance d'Erichtonios qui, à Athènes, né lui aussi du sol, symbolise pour les Athéniens leur enracinement et leur autochtonie ?
Denys d'Halicarnasse, après avoir examiné toutes les opinions qui avaient cours en son temps, se rallie finalement à l'idée de l'autochtonie :
"En fait, ceux-là ont chance d'approcher beaucoup plus de la vérité qui déclarent que le peuple étrusque n'a émigré de nulle part et a toujours été là". (I, 25).
Et dans le même passage bien connu, mais dont le bien fondé a été récemment contesté, il nous apprend que les Etrusques se nommaient eux-mêmes Rasenna :
"Eux-mêmes, d'après le nom d'un de leurs chef Rasennas, se nomment de la même manière". (I, 30, 3).
Mais la belle objectivité que l'on croit percevoir sous la plume de Denys n'est peut-être pas aussi désintéressée qu'il semblerait : toute son uvre tend en effet à démontrer que les Romains sont d'ascendance grecque et que les rapports étroits, culturels et politiques, qui se sont établis entre eux et les Grecs sont ainsi légitimes, car à aucun moment les Romains ne peuvent avoir été considérés comme des barbares. Il convenait naturellement que leurs voisins et adversaires étrusques fussent autochtones et de la sorte suspects de barbarie !
Telles étaient les diverses positions des anciens. On voit combien elles dépendaient des schémas légendaires plus que des certitudes, et des opinions plus que des faits. A cet égard, contentons-nous de citer les déformations et les manipulations des légendes : le tyran Denys de Syracuse est, au début du IVème siècle, en guerre contre les cités étrusques de la côte ; un historien qui travaille à son service, Philistos, va se charger de retourner la légende des origines ; pour lui ce sont les ennemis des Etrusques qui descendent de ces Pélasges, cousins des Grecs ; leur faire la guerre est donc un acte philhellénique. Inversement, des Gercs, ennemis de Denys, dont l'opinion se retrouve sous la plume de Theopompe, s'appliqueront à montrer que celui-ci ne défend nullement la cause de l'hellénisme puisqu'il combat les Etrusques, considérés pour l'occasion comme descendants des Pélasges et cousins des Grecs !
Ainsi dès l'antiquité, le problème de l'origine des Etrusques relève de la désinformation.
Or, c'est sur ces données, déjà bien fragiles, que les modernes n'ont cessé de surenchérir. Les préoccupations théologiques, politiques ou idéologiques, n'ont cessé de jouer, et l'on voit successivement se dessiner en filigrane derrière les conclusions des savants, les luttes des Médicis, les aspirations philosophiques du siècle des lumières finissant, les courants nationalistes du Risorgimento, hostiles à l'Autriche et à la Papauté, les fantasmes mussoliniens et les influences marxisantes.
L'une des plus étranges parmi les nombreuses théories des origines, est celle qui reprend les propositions d'Hérodote, mais en leur appliquant une correction d'apparence archéologique. Les Etrusques seraient bien venus d'Asie mineure et plus particulièrement de Lydie, toutefois non dans ces temps lointains et inconnus du second millénaire, mais au même moment que les Grecs de la colonisation ou un peu avant, en même temps que les Phéniciens de Carthage. Les "preuves" archéologiques de cette origine orientale seraient à chercher dans l'existence d'une style "orientalisant" et dans la présence d'objets orientaux, très nombreux vers le début du VIIème siècle. Il est à peine besoin de dire qu'il ne s'agit nullement d'une preuve et que ces objets aussi bien que ce style se répandent au même moment dans toute la Méditerranée. Le commerce intense de ce VIIème siècle explique largement et les importations et les modes qui en découlent en Italie, comme la fortune des "compagnies des Indes" engendre en Europe le goût des chinoiseries dans l'art rococo vieillissant.
L'hypothèse d'une invasion orientale au début de l'âge orientalisant est donc complètement insoutenable ; toutefois des faits de structure demeurent, surtout dans la mentalité religieuse, qui suggèrent des contacts profonds avec le monde de l'Asie antérieure. Il est certain en particulier que les pratiques de divination par l'examen du foie des victimes sacrifiées évoquent le monde mésopotamien ; est-ce suffisant pour se rallier à l'opinion d'Hérodote ?
En suivant Denys d'Halicarnasse et son opinion sur l'autochtonie, les risques des historiens modernes semblent moindres. Mais là aussi, l'esprit des système et les conclusions hâtives ont donné naissance à des positions insoutenables. Pour certains, les Etrusques ne sont que les derniers éléments de communautés méditerranéennes préhistoriques pratiquant l'inhumation et se prolongeant de manière presque souterraine jusqu'à l'époque historique où elles resurgissent, intactes. A ces communautés s'opposeraient des Indo-européens, arrivés au tournant du second et du premier millénaire, qui brûlent leurs morts et qui ne seraient autres que des "Italiques" porteurs de la culture dite villanovienne (dont nous aurons à parler longuement). Cette thèse de la "résurgence" des autochtones, qui fut longtemps en faveur, ignore deux faits majeurs : l'absence de rupture entre les cultures de l'âge du bronze et celle de l'âge du fer, c'est à dire entre les "Villanoviens" et les Etrusques, et la parfaite concordance géographique entre les aires de développement de ces cultures.
La plupart des hypothèses contemporaines sur l'origine des Etrusques sont le fruit de spéculations philologiques rendues possibles par notre relative méconnaissance de la langue. C'est à ce niveau que les mythes des origines rejoignent les "mystères" de la langue. Ecartons d'emblée les théories absurdes qui posent comme principe que toute langue inconnue est nécessairement parente de toute autre langue inconnue... On peut sur ce thème, relever hélas ! D'innombrables variantes aussi péremptoires que sensationnelles. Les évidentes influences des langues indo-européennes sur l'Etrusque ne doivent pas non plus nous faire conclure à une origine indo-européenne (?) de ce peuple, mais viennent au contraire confirmer la longue cohabitation avec des voisins différents : Osques, Sabins, Ombriens et naturellement Latins et Grecs. Mais cette constatation même doit conduire à une réflexion de méthode : la langue étrusque est le résultat du mélange d'un substrat original et d'apports ultérieurs dus aux voisinages les plus anciens et aux contacts les plus récents. Ne peut-il en être de même pour le peuple étrusque lui-même ?
Les Grecs estimaient qu'il s'agissait là d'un ethnos, ce qui, pour eux, est une forme de groupement politique et non une race. La langue latine désignait globalement les Etrusques sous le terme de nomen etruscum, dont le sens est du même ordre et désigne ceux qui posent l'acte volontaire de se considérer comme Etrusques. Nous avons au contraire à l'égard du problème une attitude raciste héritée des modes de pensée des années 1900/1940 ; en posant le problème de l'origine de ce peuple, nous supposons l'unicité ethnique du peuplement, et la question qui pouvait se justifier dans la pensée mythique des anciens s'avère incohérente dans la nôtre.
La critique des thèses du passé oblige à la prudence. Aussi, les explications actuelles, toutes très conciliantes, rencontrent-elles un assez large accord : le temps des grandes querelles sur les origines semble bien révolu, celui des positions de compromis lui a succédé.
C'est au grand étruscologue italien Massimo Pallottino que l'on doit d'avoir mis un point final à ces querelles de clercs : on peut étudier historiquement la formation de la civilisation étrusque, il est vain de vouloir lui donner une origine car les faits en notre possession sont rares et pauvres.
Matériellement, il y a continuité de culture entre le dernier âge du bronze et les débuts de l'âge du fer, c'est à dire entre les habitants autochtones de l'Italie moyenne et les Etrusques. Partout où nous rencontrons une culture villanovienne (aussi bien en Etrurie propre que dans la plaine du Pô ou au sud de Salerne), la civilisation étrusque se développe tôt ou tard. Cette absence de rupture prouve sans aucun doute l'absence d'invasion massive ou même brutale : les villanoviens sont des "proto-étrusques". Partout ailleurs, sur le territoire italien qui ne connaît pas la culture villanovienne, on rencontre au contraire des populations italiques, d'origine indo-européenne, qui semblent être venues d'Illyrie ou d'Albanie, s'être répandues en vagues successives et n'avoir jamais fait que voisiner avec ceux qui devaient devenir les Etrusques.
Mais la civilisation matérielle est-elle seule significative et, pour expliquer certains faits de structure, ne peut-on imaginer l'arrivée d'éléments extérieurs ?
On a retrouvé dans l'île de Lemnos de singulières inscriptions funéraires antérieures à la conquête de l'île par les Athéniens (510). La langue qu'on y peut lire ne ressemble qu'à l'Etrusque. De même, l'Etrusque ne ressemble qu'au Lemnien. Qu'on en juge, un personnage y est indiqué comme étant mort à 40 ans ; présentons au-dessous la même expression en étrusque :
(Lemnos) SIALCHVEIS AVIS. (à l'âge de 40 ans).
(Etrurie) SEALCHISC AVILS.
En nous bornant à ce simple exemple, on pourrait estimer que la langue de Lemnos n'est qu'un dialecte étrusque et imaginer la présence de quelques commerçants ou pirates tyrrhéniens installés dans l'île. En fait il n'en est rien, les deux langues sont parentes, elles ont même origine, mais se sont séparées voici très longtemps et ont évolué chacune de son côté en gardant une partie de leurs racines communes et sans doute leur structure grammaticale. La parenté "orientale" semble ici indéniable, mais il faut la placer à une date très haute, sans doute au second millénaire.
C'est également vers la fin du second millénaire qu'on trouve en Asie mineure un dieu hittite du nom de TARKU, archétype probable du roi étrusque TARCHON, qui fut le fondateur légendaire de Tarquinia. On pourrait multiplier ces indices de ce type : mais contentons-nous d'un dernier exemple.
Des sources égyptiennes datant du règne de Ramsès III (XIIème siècle), énumèrent les peuples "de la mer", autrefois soumis, mais devenus petit à petit menaçants et qui ne seront que difficilement contenus en plusieurs batailles. Ceux que les textes nomment : Tr^s.w, ne seraient-ils pas les Tyrsennoi (ou Tyrrhenoi) d'Hérodote ?
Il n'y a pas de fumée sans feu, les anciens n'avaient pas tort en évoquant une origine orientale dont le souvenir était enraciné dans la tradition et le caractère "étrange" des Etrusques n'était pas seul responsable de cette légende. La civilisation étrusque pour s'être développée comme une suite logique de la culture villanovienne a reçu, sans doute en plusieurs étapes, de nombreux apports extérieurs ; la langue est peut-être l'un d'entre eux, encore qu'il soit impossible de le prouver. En revanche, bien des éléments de la religion dérivent certainement de ces contacts et de ces emprunts. Pour expliquer les apports extérieurs il est inutile d'imaginer une immigration de masse ; quelques noyaux actifs peuvent suffire à transformer les caractères les plus visibles d'une culture naissante. Qui donc oserait expliquer la civilisation gallo-romaine par une "invasion massive" de Romains ? L'arrivée des Francs ou des Normands ont-elles été massives ? L'arbre généalogique d'une civilisation, comme celui des individus, se ramifie à l'infini vers les origines ; se trouver un ancêtre, c'est choisir de faire prévaloir une lignée en négligeant toutes les autres. Au concept d'origine il faut manifestement substituer celui de formation. On voit alors se construire, sous de multiples influences, une culture ouverte à tous les courants de la Méditerranée, y puisant avec discernement, adoptant telle forme ou telle coutume et négligeant telle autre, en un mot se définissant autant par ses choix que par ses refus. C'est cette construction qui la rend si passionnante.
Le problème des origines n'est pas un problème scientifique : il n'a jamais été résolu que par le mythe ou la foi. C'est donc sans regret que nous l'abandonnons pour tenter de comprendre la naissance d'une civilisation.