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CHAPITRE 2.

 

 

Echanges, Regroupements, Enrichissements :

La naissance.

 


LA CULTURE VILLANOVIENNE.

LA COLONISATION GRECQUE.

LE SEUIL DE L'HISTOIRE.

L'ETRURIE ET LA MEDITERRANEE.

 

 

La civilisation étrusque n'est donc pas arrivée toute prête dans le train de prétendus envahisseurs ; elle n'est pas davantage développée spontanément dans un milieu clos : elle est née et s'est définie, comme d'ailleurs toutes les civilisations, de rencontres et de contacts.

 

Aussi il convient d'esquisser un tableau des échanges, des contacts et de leurs conséquences dans l'Italie moyenne, vers la fin du VIIIème siècle avant JC. Cela peut sembler hasardeux, mais cette tâche est beaucoup moins aléatoire qu'il ne paraît. Nous disposons en effet d'un nombre important de données, en apparence disparates, mais qui une fois rassemblées convergent de manière significative. Nous constatons qu'en moins d'un siècle apparaissent en Italie du sud des comptoirs grecs, puis des cités, que se développent sur la côte de l'Italie moyenne des zones minières et marchandes, que se créent des villes et des ports peuplés d'autochtones et d'étrangers, qu'émergent des aristocraties locales qui étalent un luxe tout nouveau, enfin qu'une langue, qui sans la rencontre d'une autre langue écrite fût demeurée inconnue, se fixe par l'écriture faisant ainsi entrer dans l'histoire le peuple qui s'exprime par sa voix. Ces faits économiques et géographiques, ces transformations techniques, ces mutations sociales, ces manifestations d'une culture enfin perceptible et identifiable sont liés, observons les bien : ce sont là tous les événements qui accompagnent une naissance.

 

LA CULTURE VILLANOVIENNE.

Ou la formation du milieu.

 

L'âge du bronze, en Italie, semble d'abord peu différencié, mais très vite des régions se dessinent, des groupements s'affirment, les grands ensembles historiques se mettent en place : la plaine du Pô, le mezzogiorno, l'intérieur et enfin la côte tyrrhénienne. Petit à petit, à partir de la fin du XIIème siècle, les caractères de la culture dite "apenninique" qui s'étaient étendue à toute l'Italie, se différencient, et, tandis que ceux-ci se survivent dans de nombreuses régions, on voit apparaître sur des habitats nouveaux, dans ce qui deviendra l'Etrurie, un faciès culturel original dont le caractère majeur est la pratique de l'incinération. Sur toute cette région on rencontre de vastes nécropoles comparables aux "champs d'urnes" de l'Europe moyenne. La population semble se stabiliser, se sédentariser, devenir agricole. Les habitats se fortifient : les conditions d'une progression sont réunies.

 

Il convient ici de présenter très brièvement ce pays.

 

L'Etrurie intérieure septentrionale s'articule autour de la vallée de l'Arno et sur la haute vallée du Tibre. Ce pays de collines et de petites montagnes est alors moins prospère que les deux autres régions, le sud et la côte. Les groupes humains y semblent plus rares, les productions plus pauvres. La zone la plus active semble être la "Val di Chiana", cette grande voie naturelle qui conduit de la moyenne vallée de l'Arno (Arezzo) à la moyenne vallée du Tibre (Pérouse). Sur la côte toutefois, la région qui regarde vers l'Ile d'Elbe apparaît déjà comme relativement active.

 

La côte, celle de la Maremme latine et toscane, est déjà marécageuse et malsaine, mais certainement beaucoup moins qu'elle ne le sera sous l'empire romain et moins encore qu'elle ne l'était au siècle dernier. Un lac, qui est aujourd'hui asséché, occupait la région au nord de l'Ombrone. C'est sur les bords de ces eaux intérieures que s'élevèrent les cités de Vétulonia et de Rusellae. Les habitats se dressent alors sur de petites hauteurs à quelque distance du rivage, au-dessus des marais et à l'abri de la piraterie qui devait infester la mer tyrrhénienne. La zone est plus céréalière que ne l'est au sud la région des volcans. Ultérieurement, dans les périodes critiques, les villes de cette région fourniront du blé à Rome.

 

Au nord de Rome enfin, la région la plus méridionale, celle des monts de la Tolfa et des Allumiere, est volcanique. De hautes collines, des lacs, des sources qui surgissent partout, des pentes fertiles favorisent l'implantation de communautés rurales qui s'installent naturellement sur les hauteurs. Dès la fin de l'âge du bronze, le peuplement est dense et évolué. Les villes et villages y seront perchés et défendus presque naturellement. La richesse agricole y est évidente dès l'aube du premier millénaire, et les relations aussi bien maritimes que terrestres avec les régions plus méridionales sont évidemment aisées. Cette région confine à ce que l'on nommera le pays Falisque, riverain du bas Tibre qui présente longtemps une culture analogue.

 

Dès la fin de l'âge du bronze, c'est à dire vers le Xème siècle, la grande région où se développera la civilisation étrusque semble ainsi partout peuplée et organisée, des groupements villageois existent, avec leur chef, leurs groupes dominants, ancêtres des "gentes", dont on retrouve les résidences dans des fouilles d'un grand intérêt, comme à Luni sul Mignone, ou les sépultures, comme à Crostoletto di Lamone. C'est dans cette population agricole, sédentaire et hiérarchisée, que se développe la culture que l'on appelle villanovienne parce qu'on l'observa pour la première fois, voici 150 ans, sur le site de Villanova près de Bologne. Vers le milieu du IXème siècle, elle se définit très clairement, avec des éléments communs que l'on rencontre sur une zone très vaste et dans des populations qui résultent de la fusion de rameaux ethniques très divers.

 

Un semis de villages, distants d'une dizaine de kilomètres les uns des autres, recouvre tout le futur territoire étrusque. Les habitants demeurent dans des cabanes ovales ou presque rectangulaires, faites de bois et d'argile. Les traces de leurs piquets sont parvenues souvent intactes et grâce aux urnes cinéraires de terre-cuite qui reçoivent les cendres des morts, nous pouvons imaginer aisément les demeures des vivants qui leur servirent de modèles. Un village de ce type se trouvait sur le sommet méridional du Palatin à Rome. La tradition antique voulait y voir la cabane de Romulus, et Auguste, qui se présentait comme le second fondateur de Rome, avait tenu à habiter tout près. A Tarquinia, les fouilles de la zone de Monterozzi ont permis d'identifier un village composé de nombreux habitats. Quatre cabanes ont été fouillées avec rigueur, deux sont ovales, deux rectangulaires. La différence de taille entre les cabanes d'un même village ne suggère pas de différences sociales très considérables et les urnes des sépultures confirment cette impression.

 

L'usage des urnes-cabanes pour les sépultures est caractéristique du sud de l'Etrurie et des collines du Latium où elles forment l'un des nombreux éléments du mobilier funéraire accompagné généralement de vases divers, d'un brûle-parfum, de figurines d'armes et d'outils et parfois d'une statuette assez fruste représentant symboliquement le défunt qui retrouverait ainsi son corps.

 

Ailleurs, les cendres des défunts sont déposées dans des vases "biconiques" d'argile grossière (l'impasto), dont la décoration s'enrichit et se diversifie lentement. Des objets complémentaires accompagnent ces urnes ; le couvercle en est un casque de métal ou simplement une imitation en terre-cuite qui évoque la fonction guerrière du défunt, ce peut être aussi une écuelle renversée qui désigne sans doute la fonction domestique de la défunte. De plus on trouve, tant au nord qu'au sud de l'Etrurie, et très régulièrement, des objets de parure : fibules de toutes formes, bijoux encore très simples, rasoirs, gourdes ou armes dont le nombre ou la qualité sont autant d'indices d'une différenciation sociale certaine, mais encore de faible importance.

 

La richesse est alors exclusivement rurale. Diodore de Sicile, à l'aube de notre ère, nous décrit les productions du pays qui n'ont sans doute guère changé de nature en huit siècles :

 

"La terre qu'habitent les Tyrrhéniens porte toutes sortes de céréales, et, grâce à une exploitation intensive, ils ne manquent jamais d'aucun fruit ; ceci non seulement suffit à leurs besoins, mais encore leur procure l'abondance et le luxe. Ainsi ils dressent des tables luxueuses deux fois par jour, ils disposent de toutes sortes de choses d'un luxe excessif, ils s'étendent sur des lits de couleur gaie et ont, à portée de main, une multitude de coupes d'argent de toutes formes, tandis que des échansons en grand nombre les servent..." (Diod.Sic. V,40,3).

 

Vers la fin de la période le nombre des objets de métal ne cesse d'augmenter : d'abord rares, ils deviennent courants vers l'aube du VIIIème siècle. Bien plus, tandis que se multiplient ces objets coûteux et que dans les tombes les plus riches, certaines urnes elles-mêmes, qu'elles soient biconiques ou cabanes, sont exécutées en tôle de bronze, les sépultures les plus simples semblent devenir plus modestes encore. Elles ne sont plus accompagnées que d'offrandes miniatures. Tout se passe comme si les différences sociales s'accentuaient, comme si un facteur nouveau venait accélérer l'évolution d'une société rurale relativement statique.

 

Des indices éloquents nous sont fournis par toute une série de vases à l'aspect surprenant datant du troisième quart du VIIIème siècle. Ne nous attachons qu'à l'un d'entre eux : il provient d'une tombe de Vulci, il a la forme exacte des ossuaires biconiques villanoviens, mais il porte un décor rouge foncé qui se détache sur la couleur claire de l'argile et où les familiers de la céramique grecque reconnaîtront sans peine tout le répertoire des peintres de vases de l'île d'Eubée. Que le vase, venu d'un atelier villanovien, ait été peint par un Grec immigré, ou, ce qui serait un indice encore plus troublant, que des artisans locaux aient adopté des motifs grecs, importe peu dans l'immédiat. Ce qui est certain, c'est qu'à partir du dernier tiers du VIIIème siècle, le contact avec le monde grec s'est établi assez étroitement pour faire prévaloir à Vulci, mais aussi à Caere, à Viterbe et dans la zone des mines de Vetulonia, le goût des Grecs d'Eubée et des Cyclades. Que s'est-il donc passé ?

 

LA COLONISATION GRECQUE.

Ou la rencontre et l'enrichissement.

 

Les Grecs n'ont jamais ignoré les côtes de l'Italie, ils les fréquentaient dès le second millénaire. Tout l'âge du bronze, jusqu'à l'effondrement de la civilisation mycénienne au lendemain de la guerre de Troie, a été une période d'intenses navigations vers l'ouest. Il n'est pas d'année qui n'apporte sa glane d'objets ou de tessons mycéniens retrouvés sur les rivages de l'Italie. Le golfe de Tarente, certes, a été très fréquenté par les marchands mycéniens comme en témoignent les trouvailles de Scoglio del Tonno, mais aussi l'Adriatique où ils ont sans doute fait naître les industries d'art de Frattesina (au sud de Venise) et naturellement la côte tyrrhénienne. La longère du chef de village de Luni sul Mignone (que les archéologues anglais nomment long house) a livré des fragments de vases mycéniens, et les pérégrinations d'Ulysse se situent pour une bonne part en vue des rivages de l'Italie. L'âge sombre de la Grèce, aux lendemains de la guerre de Troie et des catastrophes devenues la source de tant de mythes, cette période de décadence dont on imagine qu'elle engendre un repli complet, n'est peut-être pas celle d'une rupture absolue avec les côtes de la Méditerranée occidentale. De toutes manières le souvenir des navigations vers l'ouest n'est pas éteint et la route est de nouveau ouverte peu avant 770. Nous savons en effet que les Grecs venus de l'île d'Eubée, et plus particulièrement des cités de Chalcis et d'Erétrie fondent alors dans l'île d'Ischia, le comptoir de Pithécusses qui, jusqu'à ce que les Phocéens se lancent à leur tour dans l'aventure coloniale, demeurera la plus lointaine des fondations grecques. Que viennent chercher ces Grecs ? Fuient-ils la famine ? Le surpeuplement de leurs territoires exigus ? Sont-ils poussés par ce que l'on a appelé "la faim de terres" (Stenochoreia) ? Sont-ils chassés par quelque révolution politique ? Non, ces causes joueront plus tard, elles seront déterminantes au VIème siècle. A la période qui nous occupe, ce ne sont pas des terres ou une nouvelle patrie que cherchent les aventuriers de la première colonisation grecque. Christophe Colomb convoitait l'or de Cathay et une route commerciale vers l'Inde des épices, les Chalcidiens et les Erétriens poursuivent de même une route vers des matières premières indispensables à la métallurgie renaissante : l'étain, le cuivre et surtout le fer. Ces richesses minérales sont les plus précieuses du temps, essentielles à l'économie, elles le sont davantage à la guerre, condition de la survie collective : ce sont des denrées stratégiques. Les Phéniciens ont ouvert depuis peu vers l'Espagne et ses minerais des routes de même nature. Mais, plus près, le territoire entre Arno et Tibre, qui deviendra l'Etrurie, recèle des trésors minéraux : l'île d'Elbe extrait toujours ce même minerai de fer qui en fit dans l'antiquité une capitale de la sidérurgie.

 

Les anciens sont unanimes sur ce point. Virgile s'en faisait l'écho :

"Populonia avait donné six cents jeunes gens entraînés à la guerre, et de son côté l'île d'Ilva (Elbe), généreuse en mines de fer inépuisables, trois cents". (Virg. Enéide,X,172).

 

Pline l'ancien le répétait un siècle plus tard :

"Là se trouve l'île d'Ilva (Elbe), avec ses mines de fer, elle a cent miles de périmètre et se trouve à dix miles de Populonia ; les Grecs la nomment Aethalia". (Pline, NH,III,VI,81).

 

Diodore de Sicile de son côté nous en donne une excellente description :

"Au-delà de la cité que les Tyrrhéniens nomment Populonia, il y a une île que l'on nomme Aithaleia. Elle se trouve à environ cent stades de la côte et doit son nom à la fumée (aithalos) qui stagne en nappe épaisse au-dessus d'elle. C'est que cette île contient un grand gisement de minerai de fer que les habitants extraient afin de le fondre et de le couler ; elle possède une grande quantité de ce minerai. Ceux qui travaillent le minerai creusent la roche et brûlent dans des fourneaux fort ingénieux les fragments de minerai qui ont été brisés ; dans ces fourneaux ils font fondre les morceaux au moyen d'un feu très violent et ils coulent le métal en geuses de taille modérée qui ont un peu l'apparence de grosses éponges. Ces lingots sont achetés par des marchands qui payent en argent ou en nature et qui les transportent à Dicaearcheia (petite cité grecque au nord de Naples, près de Pouzolles) ou dans d'autres lieux de marché où d'autres marchands achètent ces cargaisons et, avec l'aide d'une multitude d'ouvriers forgerons qu'ils ont rassemblés, fabriquent des objets de fer de toutes sortes". (Diod.Sic. V,13,1).

 

Voilà ce que viennent chercher les pionniers de la colonisation grecque qui, comme les prospecteurs du far-west américain, ouvrent la route pour un peuplement tout différent, et c'est la raison de leurs toutes premières installations, où souvent d'ailleurs, comme dans l'île d'Ischia, ils cohabitent avec des marchands orientaux ou phéniciens.

 

La fondation du comptoir de Pithécusses par des colons grecs venus de l'île d'Eubée (vers 770), puis celle de la cité de Cumes (vers 740) sur le continent, engendrent bientôt le contrôle du détroit de Sicile par la fondation de Messine (qui se nomme alors Zancle), puis de Rhégion (Reggio di Calabria) : toute la route maritime qui va vers l'Etrurie est ainsi entre les mains des Grecs de Chalcis et d'Erétrie.

 

Mais pourquoi s'arrêtent-ils ainsi au niveau de la Campanie ? Il n'y a là aucun minerai. Sans doute ont-ils souhaité aller plus au nord jusqu'aux régions de production, peut-être l'ont-ils tenté, comme l'avaient fait sans doute au temps de leur splendeur les Mycéniens de Pylos qui semblent bien avoir connu Aithaleia, c'est à dire l'île d'Elbe. Le géographe Strabon, au tournant de notre ère, rapporte une légende étrange qui semble témoigner de navigations très anciennes :

 

"Il y a à Aithaleia un port dit Port-Argo. Ce nom, prétend-on, vient de celui de la nef Argo. Jason en effet aurait touché cette côte quand, à la prière de Médée, qui voulait voir la déesse, il cherchait la résidence de Circé. On prétend même que les graviers multicolores que l'on trouve sur le rivage (des nodules métalliques) ne sont rien d'autre que ce que les Argonautes avaient raclé sur leur corps au moyen de leurs strigiles et qui par la suite a durci". (Strabon, V,2,6).

 

Pourtant les Grecs de l'âge historique ne se sont pas implantés sur ces rivages. Il faut sans doute imaginer qu'ils en ont été empêchés par les Villanoviens / Etrusques eux-mêmes, désireux de garder au moins partiellement le contrôle de leurs marchés, ou par d'autres commerçants (on songe aux Phéniciens). Peut-être plus simplement les productions, ou une partie d'entre elles, prenaient-elles le chemin de l'actuelle autoroute du soleil et descendaient-elles vers la Campanie par la voie de terre, plus sûre, faisant au passage la fortune de roitelets péagers comme ceux de Préneste. Il est difficile d'en décider. Quant au troc, d'abord avantageux pour les Grecs, il dut très vite s'établir sur des bases d'autant plus équilibrées que les échanges ne peuvent pas avoir eu lieu sous le contrôle exclusif de l'acheteur.

 

Ce qui est certain, et parfaitement perceptible, c'est d'une part le développement presque immédiat de la métallurgie avec pour conséquence directe l'enrichissement visible d'une frange de la population, de l'autre la pénétration très rapide des goûts, des modes, des produits, le plus souvent luxueux, apportés par les marchands grecs, et l'arrivée d'artisans formés en Grèce propre qui travaillent dans le cadre de cette société hier encore presque autarcique et aujourd'hui ouverte à tous les courants de la Méditerranée.

 

Toutefois, alors que cette transformation affecte, de manière plus ou moins profonde, l'ensemble des territoires situés au sud de l'Arno, toute la zone nordique de la culture villanovienne, celle de la plaine du Pô et des contreforts septentrionaux de l'Apennin, semble échapper à cette évolution. Sous des noms locaux (Bennacci, Certosa), le villanovien évolue sinon en vase clos, du moins en dehors des courants évoqués plus haut. C'est que cette région ne paraît pas avoir entretenu avec la mer tyrrhénienne des relations suivies et que les trafics adriatiques, encore mal connus il est vrai, ne paraissent pas avoir eu un rôle comparable. A contrario, ce retard de la plaine du Pô met en évidence l'importance décisive des contacts avec l'hellénisme.

 

Ainsi la première colonisation grecque joue le rôle d'un véritable catalyseur. La période qui la précède immédiatement avait été marquée par les progrès des techniques agricoles, par les formations de villages, par l'apparition de productions artisanales encore élémentaires. L'ouverture d'échanges avec une civilisation en pleine expansion eût pu provoquer l'assimilation de la culture villanovienne, voir sa disparition. On ne s'étonnera jamais assez du fait que ce contact, au lieu de détruire la culture autochtone, permit au contraire à la civilisation étrusque de naître. Les exemples d'un semblable processus ne sont pas fréquents.

 

C'est qu'en fait la transformation semble prise en main par cette aristocratie rurale dont nous avions perçu plus haut la lente et modeste élévation. Ce sont les chefs de villages qui deviennent marchands ou maîtres de forges, comme le firent plus près de nous certains landlords anglais ou les nobles du Japon des Meiji. Les ressources des mines ou du commerce s'ajoutent à celles des terres et les stimulent, apportant ce supplément qui permet de passer du stade de la subsistance à celui de l'accumulation, cette ouverture qui engendre les désirs d'expansion, les nécessités d'organisation et les besoins culturels.

 

LE SEUIL DE L'HISTOIRE.

ou l'âge de l'écrit.

 

L'apport le plus remarquable des Grecs d'Occident est, sans aucun doute possible, celui de l'alphabet. Nul ne songe plus aujourd'hui qu'il ait pu être emprunté directement par les Etrusques aux Phéniciens ; en revanche on ne s'accorde guère sur les cheminements et les procédés de constitution à partir de modèles grecs qui pourraient être d'origines variées. Mais il est évident que l'apparition de l'écriture est elle aussi le résultat des contacts marchands que nous avons évoqués. Il n'est pas d'exemple d'élaboration de l'écriture pour des raisons autres qu'économiques. C'est ainsi qu'étaient apparues à Suse les bulles enveloppes et les "calculi" destinés aux échanges commerciaux. De la même manière, la nécessité de fixer le langage et les comptes des transactions avec les Grecs a dû se faire sentir dès les premiers contacts et l'outil a été bien naturellement le même que celui des acheteurs de minerai. Nous ne possédons actuellement aucune trace d'écrit datant de ces premiers contacts mais seulement des modèles d'alphabets, sorte d'aide-mémoire à l'usage des apprentis secrétaires et comptables.

 

Le plus ancien de ces abécédaires est celui qui est inscrit sur le bord d'une tablette d'ivoire provenant de Marsiliana d'Albegna. Il date de l'aube du VIIème siècle (quoiqu'on ait tenté, à tort nous semble-t-il, de le faire remonter au IXème siècle). Il servait de modèle pour inscrire dans la cire des mots et des comptes. Cet alphabet comporte 26 lettres alors que la langue étrusque ne compte que 22 sons et que la consonne F a été traduite ultérieurement par un signe inusité des Grecs le 8, qu'employaient en revanche les Lydiens. Cinq lettres sont donc complètement inutiles, comme le sont le plus souvent sur nos machines à écrire les touches # ou $ qui pourtant y figurent presque toujours. C'est que cet alphabet, dont les lettres sont classées selon l'ordre phénicien (voir le chapitre 4), est un outil à tout faire où les utilisateurs puisent en fonction de leurs besoins. Il sert à transcrire la langue des Grecs de Chalcis et de Cumes et celle de leurs fournisseurs, les Villanoviens. Or cette dernière langue, dont les premières inscriptions conservées remontent au milieu du VIIème siècle, est l'Etrusque. Comme nous ne percevons aucune rupture de quelque nature que ce soit entre la période où nous connaissons pas encore d'inscriptions et celle où l'écrit devient courant, il semble évident que les Villanoviens parlaient l'étrusque et que nous nommons Etrusques des Villanoviens qui savent écrire, des Villanoviens qui ont emprunté, pour les besoins de leurs transactions, par un canal ou un autre, un alphabet grec occidental ayant de forts caractères chalcidiens.

 

Les textes à caractère commercial ont disparu : ils devaient être inscrits sur des supports périssables et ils étaient sans doute peu nombreux. Mais très vite, cette écriture acquit d'autres fonctions. Il est certain qu'elle servit à marquer la propriété de terres ou d'objets : ce sont les marques des bornes et surtout des vases où les propriétaires tiennent à faire figurer leur nom. Très vite aussi elle eût un usage funéraire et servit aux épitaphes. Enfin la codification des pratiques religieuses et rituelles se fixa par l'écriture et les "livres" de la "discipline étrusque" (infra Chapitre 4.) furent sans doute parmi les premiers textes d'importance de la langue étrusque. Nous verrons plus loin que d'autres devaient suivre.

L'accès à l'écriture, conséquence directe du contact commercial avec les Grecs d'occident, fait ainsi entrer les Etrusques dans l'histoire entre la fin du VIIIème siècle et les débuts du VIIème.

 

L'ETRURIE ET LA MEDITERRANEE.

ou la rencontre avec l'Orient.

 

L'adoption d'une écriture inventée par les Phéniciens, colportée par les Grecs et adaptée localement pour traduire une langue qui ne doit que bien peu aux uns et aux autres, apparaît comme symptomatique de la civilisation étrusque naissante : elle se dote d'un outil venu d'ailleurs qui lui sert à son propre développement.

 

Mais c'est dans tous les domaines qu'elle agit ainsi et surtout dans celui des formes et du goût. La culture villanovienne avait développé un art original, local, celui des bicônes et des urnes cabanes, celui de petites figurines issues directement de la culture apenninique, celui des décors géométriques qui naissent spontanément dans toutes les cultures balbutiantes. Ainsi des motifs en svastika, en croisillons, en méandres, en bâtons rompus, s'étaient agrégés et transformés pour acquérir une fonction représentative. Cette évolution était locale, cette invention ne devait rien à des emprunts extérieurs et les caractères de cet art "géométrique" villanovien différaient profondément des productions contemporaines d'Athènes ou de Corinthe.

 

Le contact avec les marchands grecs et peut-être phéniciens arrête net cette genèse de l'imagerie locale. Aussitôt, alors que les formes (le bicône) n'ont pas encore eu le temps de changer, alors que les rites funéraires demeurent identiques, le décor venu de Grèce est adopté. Nous avons évoqué ces vases à motifs eubéens et aux formes encore villanoviennes. Les potiers bientôt adoptent à leur tour les modèles venus de Grèce, et des artisans immigrés ouvrent dans les ports des ateliers qui, avec une certaine maladresse, s'évertuent à imiter les produits venus de leur cité d'origine. Ils viennent de Grèce continentale, certes, mais aussi d'Ionie, des îles et d'abord de Rhodes ; ils viennent des côtes du proche-orient, de Syrie, de Phénicie. Il semble bien probable que ces artisans ne soient, dans un premier temps, que les domestiques des plus riches personnages de la contrée (Cf.infra, Chapitre 8). Mais ils modifient le goût de leurs maîtres, ils les ouvrent à des besoins nouveaux, ils les accoutument à rechercher des produits de valeur, des objets rares, d'origine lointaine et exécutés dans des matières précieuses.

 

Les marchands phéniciens sont, dans tout le bassin de la Méditerranée, les colporteurs de ces produits. Ils en fournissent aux dévots des grands sanctuaires grecs, Delphes ou Olympie. Ils en vendent aux roitelets des principautés de Chypre et aux dynastes d'Anatolie. Les bouleversements qu'engendre en orient la conquête assyrienne multiplient les ventes d'objets précieux. Bronzes venus de l'Ourartou, aux confins du Caucase, ivoires de Syrie, Oeufs d'autruches d'Afrique, ors du Soudan, ambre ayant transité par la Mer Noire constituent leurs trésors. La pacotille égyptisante complète ces assortiments de merveilles orientales qui éblouissent les acheteurs d'Italie et deviennent des symboles prestigieux de la richesse et de la puissance.

 

L'afflux de ces objets orientaux provoque un saut qualitatif de la production artisanale locale et engendre le développement d'un art qui assume les fonctions traditionnelles de la société locale, mais dans un langage formel nouveau, varié et continuellement stimulé par les relations qui se sont établies. L'apport des modèles orientaux joue, dans le domaine des arts, le rôle de l'écriture dans celui du langage.

 

Cet enrichissement, dans le domaine des formes comme dans celui de l'écrit, témoigne de l'existence de nouvelles structures sociales. Il en est certes le produit, mais aussi le support tant il est vrai que la possession de l'écrit, comme celle d'un luxe prestigieux et ostentatoire, sont alors les outils du pouvoir.

 

 

Chapitre 1

Chapitre 3

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