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CHAPITRE 3.
Naissance de la Cité Le synoecisme et l'exemple grec. La société. |
La tradition historiographique antique attribue aux Etrusques les techniques et les rites de fondation des Cités. Plutarque, dans le passage très connu où il évoque la fondation de Rome, s'en fait l'écho :
"Romulus avait fait venir de Tyrrhénie des hommes pour le guider et lui enseigner en détail les rites et les formules à observer, comme dans une cérémonie religieuse. Le fondateur, ayant mis à sa charrue un soc d'airain, y attelle un buf et une vache, puis il les conduit en creusant sur la ligne circulaire qu'on a tracée, un sillon profond. Des hommes le suivent qui sont chargés de rejeter en dedans les mottes que la charrue soulève, et de n'en laisser aucune au dehors... Là où l'on veut intercaler une porte, on retire le soc, on soulève la charrue et on laisse un intervalle". (Vie de Romulus, 11, 1-3).
Ce rite de fondation était qualifié d'étrusque et les villes ainsi fondées étaient réputées plus légitimes et plus sacrées que d'autres.
Il est certain que le prestige de ces rites ne tenait pas seulement à leur codification dans ces libri rituales où ils n'avaient été étroitement réglementés qu'assez tard, vers les débuts du second siècle, il découlait surtout de leur ancienneté présumée : pour les Romains, en effet, les Etrusques avaient fondé les premières villes de l'Italie. En fait il semble très probable que les rites eux-mêmes, les cérémonies d'inauguration (la prise des auspices) comme celles dont parlent Plutarque ou Denis d'Halicarnasse à propos de la fondation de Rome, les règles de tracé et de disposition, les obligations de l'urbanisme sacré, ne sont que le résultat de codifications postérieures à l'apparition du phénomène urbain qu'elles réglementent a posteriori en s'inspirant sans doute de fondations coloniales étrusques ou même grecques créées ex nihilo. L'antiquité des rites, du moins sous la forme transmise par la tradition, n'est nullement certaine ; en revanche les Etrusques n'ont sans doute pas usurpé la réputation de fondateurs des premières villes italiennes.
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Pourtant gardons-nous de confondre deux aspects du phénomène. Le passage du stade de villages aux familles groupées et hiérarchisées à celui des organismes urbains concentrés et la transformation de ces derniers en cités/états dominant un territoire se fait en moins d'un siècle, du moins dans la région côtière. Mais il importe de distinguer nettement ces deux étapes qui, selon les zones et les conditions locales, sont plus ou moins rapprochées, plus ou moins complètes.
Les phénomènes de synoecismes.
Encore une fois, c'est l'exemple romain, décalqué de prototypes étrusques, qui nous servira de point de départ. On s'accorde presque unanimement sur les conditions de la fondation de Rome : des habitats plus ou moins anciens, mais distincts, établis sur les collines qui entouraient la vallée marécageuse du forum ont donné naissance à un regroupement. On peut placer cet événement à la date traditionnelle de la fondation : 753.
Ce cas, pour être l'un des mieux connus, est loin d'être isolé. Bien plus, le synoecisme que la tradition attribue à Romulus ne fait sans doute que répéter des regroupements semblables qui ont eu lieu auparavant dans le secteur de l'Etrurie méridionale. Le village de Monterozzi, à Tarquinia, commence par s'étendre, d'autres villages de même nature se regroupent, les nouvelles agglomérations s'installent presque toujours sur des hauteurs faciles à défendre, dans des sites d'acropoles, de préférence à peu de distance de la mer. Dès l'aube du VIIème siècle, ces regroupements ont eu lieu à Caere, Vulci, Tarquinia et Veies. Ce sont les aristocraties en cours de constitution qui ont certainement pris l'initiative de ces groupements d'habitats : ils permettent un meilleur contrôle de la clientèle, des dépendants et des serviteurs qui vivent dans l'ombre des grandes familles. Ils permettent surtout de concentrer les sources de richesses autour des ports qui expédient les précieux minerais et les métaux déjà affinés, de s'en assurer le monopole, d'en commencer le traitement grâce à une abondante main d'uvre et donc d'en accroître la valeur. Ils permettent aussi d'organiser de manière plus rentable l'exploitation des richesses agricoles qui demeurent déterminantes et de tenir les grands nuds de communications terrestres et maritimes.
Cette urbanisation naissante, aux mains de l'aristocratie qui la contrôle, est à la fois la conséquence et l'outil d'un dynamisme commercial et artisanal. Nous percevons bien ces transformations à la fois au travers des sources écrites et de la documentation archéologique. Celles-ci témoignent de l'arrivée en Etrurie d'assez nombreux artisans grecs. Le cas le plus célèbre est celui de cet aristocrate de Corinthe, Démarate, chassé par la révolution que mène le tyran Cypsélos (657), et qui s'installe à Tarquinia avec ses propres artisans, selon l'usage souvent attesté plus tard dans d'autres secteurs de la Méditerranée, pour y commercer et y construire une nouvelle fortune. C'est Denys d'Halicarnasse qui donne sur ce point les meilleurs renseignements, tirés sans doute des annales romaines :
"Un homme de Corinthe nommé Démarate, de la famille des Bacchiades avait navigué vers l'Italie pour y faire commerce et il y avait conduit son navire de transport et ses propres marchandises. Après les avoir vendues dans les ports des cités étrusques qui étaient alors les plus florissants d'Italie, et s'étant procuré de notables bénéfices, il ne voulut plus toucher d'autres ports mais continua ses trafics dans les mêmes eaux transportant les marchandises étrusques chez les Grecs et les denrées grecques chez les Etrusques. De la sorte il s'enrichit beaucoup. Au moment de la révolution de Corinthe, quand le tyran Cypselos chassa les Bacchiades, estimant qu'en raison de ses richesses et de son appartenance à l'aristocratie il ne pouvait plus vivre en sûreté sous la tyrannie, il prit ce qu'il pouvait emporter de ses biens et quitta Corinthe par mer ; comme en raison de ses activités commerciales il avait de nombreux et excellents amis chez les Etrusques, et en particulier à Tarquinia, une cité qui alors était grande et florissante, il s'y installa et épousa une femme d'illustre famille". (III,46).
Pline l'ancien complète le tableau :
Démarate...était accompagné des artisans Eucheir (La belle main), Diopos (le chef ou le géomètre) et Eugrammos (celui qui écrit ou dessine bien) qui transmirent en Italie la technique de la sculpture en terre-cuite. (NH, XXXV, 152).
Ces récits ne sont pas de simples légendes ; ils font clairement allusion à des faits avérés soit par des sources historiques, soit par des données de l'archéologie. Nous y relevons d'abord l'existence d'aristocraties étrusques qui, dans des cités florissantes, s'adonnent manifestement au commerce lointain. Cette classe entretient avec les commerçants grecs qui appartiennent eux aussi à l'aristocratie, des relations d'hospitalité (ce sont ces "amis" auquel le texte fait allusion). On perçoit l'importance capitale du commerce corinthien, et l'archéologie vient confirmer que c'est durant ces années que les produits céramiques corinthiens importés en Etrurie sont les plus beaux et les plus nombreux. On y trouve également mention du fret de retour : les produits, les denrées étrusques qui prennent le chemin des cités grecques sont la monnaie d'échange des aristocrates étrusques. Enfin on voit se créer dans la dépendance d'un aristocrate grec, un ou des ateliers d'origine corinthienne où des artisans qui ne sont sans doute que des esclaves désignés par leur surnom d'atelier, travaillent la terre cuite à la manière grecque, afin de la vendre sur place.
Ce document éloquent n'est parvenu jusqu'à nous que parce que Démarate est le père de Tarquin l'ancien et lié par conséquent à l'histoire de Rome qui, seule, intéresse nos sources. Combien d'autres marchands, fondateurs de lignées plus obscures, resteront inconnus ? En effet les premiers artisans grecs, venus sans doute des Cyclades, produisent déjà dans les cités côtières, avant le milieu du VIIème siècle, des céramiques à décors de "hérons" inspirées par des modèles de leur patrie. Surtout on connaît depuis longtemps des quantités impressionnantes de petits vases fabriqués en Etrurie et qui veulent imiter les produits corinthiens. Ils sont exécutés par des ateliers que l'on nomme "étrusco-corinthiens" et qui, initialement du moins, doivent avoir été dirigés par des immigrés grecs.
Il faut ainsi imaginer ces villes de la première moitié du VIIème siècle bourdonnantes d'activité. Ce ne sont sans doute que des agglomérations de modestes masures de pisé où il existe encore des cabanes, mais elles sont pleines d'ateliers indigènes et grecs, d'entrepôts et de maisons de commerce, de marchands et d'artisans. Des fouilles menées à Acquarossa, un peu postérieures il est vrai à cette période, montrent des maisons privées agglomérées en un village d'assez petites dimensions. Il est très probable que ce qu'on peut observer dans cette bourgade à l'aube du VIème siècle est en fait très proche de ce que devait être l'habitat des villes naissantes soixante-quinze ans plus tôt.
Il faut replacer dans ces villes une aristocratie entreprenante, exploitant les revenus de la terre comme ceux du commerce et de la piraterie (Chap.8) et qui entretient des relations d'hospitalité avec d'autres aristocrates aventuriers, coureurs de mers et porteurs de "valeurs" et de modes de vie qu'ils ne manqueront pas de transmettre. L'armement, l'usage des banquets, le goût des objets de luxe en font partie.
Il est bien difficile de percevoir ce que peut être la vie politique de ces centres urbains encore embryonnaires, mais les clans aristocratiques doivent s'y tailler des domaines, des secteurs réservés. Le pouvoir des plus grandes familles doit tendre à s'équilibrer, parfois à fusionner par des alliances et des mariages. Les seuls groupes constitués sont en effet les "familles" au sens large, équivalent des génè grecques et des gentes latines, groupes très nombreux et hiérarchisés, dominés par un chef fier de son pouvoir et de ses armes. Les sépultures montrent alors la valeur que l'on accorde au combattant "héroïque" qui, comme les guerriers de l'Iliade, se déplace en char et combat à l'épée. Les mors des chevaux, les plaques d'armures, les épées droites, les casques de bronze, les boucliers ronds accompagnent le chef dans la tombe.
Ces aristocrates, marchands et soldats, mettent leur force militaire au service de leurs affaires : ils cherchent à s'assurer des routes commerciales, des débouchés pour la production des ateliers qu'ils contrôlent et des domaines qu'ils exploitent. Ce sont eux qui poussent à l'expansion maritime (infra, Chap.7) et qui uvrent à l'extension méridionale vers le Latium et la Campanie. Il y a tout lieu de penser que ces initiatives économico-militaires sont le fait de Veies, de Caere et de Vulci. Tarquinia, pour une raison difficile à saisir, semble temporairement moins entreprenante.
Dans le processus d'urbanisation, le modèle grec ne semble pas avoir joué un rôle décisif. Les synoecismes se sont produits presque spontanément, pour répondre aux nécessités des échanges ; à ce stade, la transformation du semis de villages villanoviens en un réseau de quelques grandes agglomérations bientôt dominantes est un phénomène étrusque.
L'adoption de la forme grecque de l'Etat.
Le phénomène d'urbanisation et surtout l'inévitable hiérarchisation des agglomérations posent un sérieux problème politique : la poussière de minuscules cantons dominés par des aristocrates d'inégale fortune ne peut se perpétuer longtemps. Le modèle grec offre une solution aux inévitables conflits qui ne peuvent manquer de marquer l'époque.
Vers la fin du VIIème siècle en effet, pour la première fois, certaines agglomérations majeures se posent en véritables métropoles dominant des groupements mineurs et subordonnés. Il est clair que ces sujétions n'ont pas toutes été obtenues de bon coeur et que des armées gentilices, les clans aristocratiques dominants se sont employés à soumettre les centres indociles.
Le processus est plus tardif dans l'Etrurie intérieure, surtout dans le Nord dans les régions de la val di Chiana et de l'Arno. Pourtant c'est sans doute ainsi qu'il faut interpréter la destruction et l'abandon de la "résidence" de Poggio Civitate (Murlo) dans l'arrière-pays de Sienne, dont il semble bien que la population ait été transférée à Chiusi, sous l'autorité de la "Cité" naissante. La chose est d'autant plus probable que le "palais" de Poggio Civitate était une résidence noble et partiellement fortifiée, qui abritait sans aucun doute une lignée au comportement féodal dont les figures d'ancêtres, perchées sur le toit de la salle majeure, disent la puissance d'abord sacerdotale.
D'autres habitats moins prestigieux connaissent le même abandon dans le courant du VIème siècle, mais sans la destruction qui naturellement ne peut frapper que les places fortes de lignées guerrières et princières, qu'il faut déraciner, réduire et soumettre. Il se peut de la sorte que le village d'Aquarossa disparaisse presque pacifiquement pour les mêmes raisons, cette fois au profit de Tarquinia. On connaît malheureusement trop mal la région de Chiusi qu'il serait indispensable d'étudier en détail ; ce processus semble s'y dérouler avec une telle lenteur qu'il doit y être aisé de le suivre.
Ainsi se constituent des territoires, des Etats fort étendus parfaitement comparables aux cités grecques. La dualité entre la ville (Asty) et le territoire (Chora) se retrouve certainement dans le vocabulaire étrusque où ce dernier semble bien se nommer meOlum. La concentration des pouvoirs de décision et des principales richesses en une seule ville, organisme directeur de l'état naissant, conduit au système pratiquement grec de la cité/Etat qui se nomme Spur.
Il est certain que la plupart de ces cités sont alors gouvernées par un "roi", qui est sans doute le chef de la famille la plus puissante, encore que l'on puisse imaginer des successions d'influences.
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Ces "rois" portent le nom de LauXum dont les latins firent lucumo. Ils demeurent dans de petits palais semblables à la Regia de Rome et qu'ils nomment LauXumna. Leur fonction s'exprime par des attributs, un costume, des insignes : ce sont eux qui portent le sceptre, la tunique à bordure pourpre, ils siègent sur la chaise curule, ils sont accompagnés de porteurs de faisceaux et annoncés par la trompette. Les magistrats romains et surtout les triomphateurs adopteront plus tard ces mêmes attributs. Il est certain que leur pouvoir est à la fois religieux, militaire et économique, mais que le fondement même de l'autorité est de l'ordre du sacré, car, pour reprendre un mot souvent répété, on est roi parce qu'augure. Il est difficile de décider si dès cette époque un certain nombre de ceux-ci ou même tous, ne se comportent pas comme les "Tyrans" de Grèce propre, portés au pouvoir par des groupes hostiles à l'aristocratie terrienne et favorables à cette population urbaine qui est devenue une véritable clientèle, à moins qu'ils n'apportent des solutions comparables à celles des "législateurs" des cités grecques. Dès le second tiers du sixième siècle toutefois, le caractère "tyrannique" de la plupart de ces souverains ne fait plus aucun doute et le modèle en est, dans la Rome étrusquisée, Servius Tullius, roi/tyran d'origine toscane dont nous savons que le nom étrusque était Mastarna. Toutefois il n'est pas impossible que dans certaines de ces cités apparaissent déjà, fût-ce dans l'ombre de la royauté, les premières magistratures à caractère nettement aristocratique; une inscription récemment trouvée en Etrurie padane évoque en effet celle qui est peut-être la plus prestigieuse d'entre elles, la charge de ZilaO (prêteur ou archonte). Sur la première des inscriptions de Pyrgi, on voit également apparaître le mot Zilacal, génitif de Zilc ; or cette fonction semble s'exercer dans la ville de Caere qui se trouve alors sous l'autorité du roi (ou du tyran, en punique : mlk') Thefarie Velianas. Il n'y aurait pas lieu de s'en étonner outre mesure, on sait bien que dans l'Athènes de Pisistrate les magistratures aristocratiques issues de la dissociation du pouvoir royal fonctionnaient dans l'ombre et sous la protection du "tyran". Le nom même de Lucumo finit par avoir la fonction de nom propre et par désigner dans nos sources latines des personnages historiques : ici un chef étrusque qui aide Romulus, là Tarquin avant qu'il ne vienne à Rome, ailleurs un traître qui aurait conduit les Gaulois en Italie en particulier contre la cité de Chiusi. Mais il est clair que le mot désigne une fonction et même un régime.
C'est dans ce sens qu'il faut parler de la constitution des "douze lucumonies" étrusques dont parle Servius, c'est à dire des douze cités regroupées au sein d'une ligue manifestement religieuse, calquée sans doute sur le modèle de la ligue des cités grecques d'Ionie (Cf infra. Chap.5). Caere, Tarquinia, Vulci, Rosellae, Vetulonia, Veies, Volsinies, Chiusi, Perouse, Cortone, Arezzo et enfin Volterra sont ainsi nommées du nom d'un régime qu'elles ont probablement toutes connu, fût-ce à des dates différentes.
L'apparition du nom gentilice est l'un des faits les plus significatifs de cette époque. Il manifeste clairement les transformations sociales qui accompagnent la naissance et le développement des cités. Confusément Varron pressentait que les noms de personnes avaient autrefois été différents :
Les noms alors étaient simples. (Auct de Praen.1)
Les inscriptions les plus anciennes, celles qui remontent à la première moitié du VIIème siècle, confirment ce témoignage de Varron : à Caere, 27 inscriptions sur 33 présentent des noms simples. Le patronyme n'a pas encore fait une apparition significative. Au contraire, dans la seconde moitié du siècle, sur 39 inscriptions, 30 présentent une formule double qui comprend le prénom et le nom de la gens. La filiation à partir d'un ancêtre commun s'affirme ainsi dans le nom des personnes qui se définissent par leur appartenance à la "famille" au sens large. Inversement, dans les fondations périphériques, dans les villes qui n'ont et n'auront pas le statut de Cité, le nom gentilice est absent. Ainsi en sera-t-il à Spina et Hadria, ainsi en est-il dans les centres mineurs de Campanie. (Cf.Infra, Chap.5)
Corrélativement, l'architecture funéraire confirme cette même tendance et les tombes individuelles à fosse ou à caissons disparaissent pratiquement pour faire place à des tumuli aux chambres ramifiées, véritables caveaux de clan, où vont être déposés les corps de tous ceux qui appartiennent à la gens, selon une disposition topographique qui reflète les liens de parenté, de clientèle et de dépendance.
Mais ce phénomène onomastique, qui ne fait que traduire le progressif établissement d'une structure de société originale, ne se produit pas partout en même temps. Si nous observons l'Etrurie intérieure, il semble bien que le changement soit plus tardif, car à Orvieto / Volsinies le nombre considérable des prénoms en usage en plein VIème siècle, montre qu'à cette époque ceux-ci ont encore une valeur déterminante dans la désignation des individus. Un siècle entier sépare les deux phénomènes : la société des cités de l'intérieur suit d'assez loin sans doute l'évolution que nous observons dans les cités côtières. La constitution d'une société dont les noyaux sont les familles au sens large, l'équivalent des gentes latines, qui forment le tissu de la cité engendre a contrario, une marge d'hommes hors de la famille au sens large et exclus du système. Ceux-ci ne sont désignés que par un nom unique, prénom sans indication de filiation. Nous les trouvons en particulier exerçant les fonctions de domestiques, de musiciens ou de lutteurs, dans les peintures de la tombe tarquinienne "des inscriptions". Ce sont eux qui, hors de la famille au sens large, se regroupent dans son ombre, dans sa dépendance, s'y rattachent par des liens de sujétion et de clientèle à des niveaux certainement très variés, mais qui s'institutionnalisent jusqu'à former des catégories au sens presque juridique du terme. Ils sont rattachés au chef du clan par les liens de la fides, cette fidélité qui est aussi dépendance, et qui les met au service de la gens tantôt au niveau économique, tantôt au niveau personnel ou même militaire.
Ainsi apparaissent ces catégories à la fois juridiques et sociales, ignorées en général des auteurs romains et grecs qui ne peuvent que difficilement concevoir un statut autre que celui d'homme libre ou celui d'esclave. Denys d'Halicarnasse toutefois (IX,5,4) emploie pour évoquer la condition de ces inférieurs une comparaison avec les pénestai de Thessalie, population réduite au servage et qui dépend directement de ses maîtres, se situant à mi-chemin entre la liberté et l'esclavage.
Il est probable que la langue étrusque les désigne sous le nom de lautni et sous celui d'etera. Ces derniers (en qui récemment on a voulu d'une manière plausible mais non décisive reconnaître les jeunes, c'est à dire des citoyens virtuels donc incomplets et soumis, mais non dépendants), semblent sous la juridiction d'un magistrat spécial ayant rang de zilaO, le zileteraias ou zileterais des inscriptions de Tarquinia. Les lautni auraient un statut proche de celui des affranchis, les liberti romains qui deviennent clients de leurs anciens maîtres. Ce sont eux que nous rencontrerons dans les grands bouleversements sociaux d'Arezzo ou de Volsinies à l'époque tardive.
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L'opposition entre la ville et la campagne, ou mieux le contraste entre la vie urbaine et la vie rurale, est certainement considérable. Toutes choses égales d'ailleurs, nous percevons comme un phénomène comparable aux défrichements où par leur extension continuelle les clairières finissent par se toucher les unes les autres et résorbent lentement les forêts primitives. De même, les Cités dominantes étendent lentement et continuellement le cercle de leur pouvoir et le rayon de leur action, résorbant les espaces encore autonomes et absorbant les "clairières" des centres mineurs moins dynamiques.
Les campagnes non intégrées aux grandes cités présentent une structure sociale moins nettement différenciée, une hiérarchie dont le sommet est moins haut, et surtout une économie qui se cantonne longtemps au niveau de la subsistance. Bien souvent l'apparition de l'économie viticole et oléicole est le signe de l'emprise de la ville, de la présence d'aristocrates venus de la cité et décidés à tirer des revenus exportables de la terre jusqu'ici vouée à des fonctions autarciques.
Ces campagnes sont dominées par de petits souverains locaux, des hobereaux campagnards assez proches des préoccupations paysannes et étrangers au monde du grand commerce. Celui de Murlo est déjà plus évolué que celui d'Acquarossa, mais tous deux, comme certainement un grand nombre d'autres dans les zones non encore intégrées au régime des Cités, maintiennent un niveau d'organisation politique et sociale de type rural et seigneurial. On a quelques certitudes dans les districts éloignés de Veies, mais surtout dans la région falisque et dans la zone de la Tolfa où les habitats secondaires manifestent un niveau d'évolution nettement attardé par rapport à Tarquinia, Vulci ou Veies. Marsiliana d'Albegna, en dépit de ses prétentions, ne peut apparaître comme une rivale de Vulci et n'est qu'un centre rural à l'évolution bloquée en attendant d'être absorbée par la Cité dominante. Dans la partie nord de l'Etrurie, cette importance des centres ruraux est déterminante et ralentit sans aucun doute l'évolution dominatrice de la Cité elle-même. Pourtant le fait "politique" au sens grec du terme est partout en cours de développement.
Telle apparaît la Cité. Telles sont les structures sociales qui forment le tissu de ces petits Etats dont la ressemblance semble grande avec les plus archaïques des cités grecques de Crète par exemple. L'étroitesse du corps social, son caractère résolument aristocratique, la domination absolue sur les classes inférieures, le pouvoir à la fois politique économique et religieux qu'exerce la classe des maîtres, trouvent dans l'écriture toute nouvellement adoptée un outil d'une grande efficacité. Le rôle de l'écrit devient essentiel pour la fixation et la justification de cette société.
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Chapitre 4