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CHAPITRE 7.
Le commerce étrusque. La mer, la piraterie, les routes. |
MATIERES PREMIERES ET PRODUITS DE LUXE.
Chacun connaît le fameux hymne dit homérique dédié à Dionysos. Le dieu y est victime d'un enlèvement : des pirates maraudant le long des côtes avisent ce jeune homme qui semble "quelque fils de roi" et espèrent en tirer rançon. Or ces pirates sont Tyrrhéniens ! Au terme de l'aventure, le dieu les transformera en dauphins.
Or voici qu'arrivent rapidement sur la mer sombre et surgissent soudain d'un navire au beau tillac des pirates, des Tyrrhéniens : c'était le mauvais destin qui les amenait. (Hymne à Dionysos, 6 sq.).
Que ceux-ci soient réellement des Etrusques ou simplement des habitants de Lemnos, souvent qualifiés de Tyrrhéniens, importe peu : l'adjectif Tyrrhénien est naturellement accolé au mot pirate et ceci dès l'aube du IVème siècle ou mieux à la fin du Vième. Dans le courant du siècle suivant, l'expression "pirates étrusques" va fleurir surtout sous la plume des historiographes siciliotes qui, ou bien rendent compte d'une réalité (car la piraterie est sans doute alors une des activités de Spina), ou bien pratiquent une intoxication destinée à justifier les raids meurtriers que les Grecs de Syracuse mènent contre la côte toscane. La pratique de la piraterie au IVème siècle, ou de ce que nous nommerions plus volontiers la guerre de course, est courante : la période est troublée, c'est l'âge des mercenaires de tous niveaux, du simple combattant au loueur de compagnies entières. Les gens d'épée, surtout dans les cités plus ou moins déchues, se louent au plus offrant. Ce phénomène bien connu en Grèce existe aussi en Etrurie. Certains personnages importants du monde étrusque s'adonnent à la guerre de course, comme ce fameux Postumius, originaire de Caere/Pyrgi ou de la Campanie étrusque, dont parle Diodore de Sicile (XVI, 82,3) ; en 339, il vint devant Syracuse à la tête d'une flotte de douze petits navires de guerre, proposer ses services à Timoléon. Que ce dernier l'ait fait mettre à mort avec une vertueuse indignation, n'altère pas la réalité maritime de l'époque : la mer est le domaine des corsaires et des pirates et on leur accole le plus souvent le qualificatif de tyrrhéniens.
Par un glissement tout naturel, les historiographes ont ainsi projeté dans le passé le spectacle que leur proposait leur époque et ont voulu voir, en généralisant de manière excessive, dans tous les navigateurs toscans des siècles écoulés, autant de pirates écumeurs de la Méditerranée occidentale. Ainsi s'est consolidée cette idée reçue de toute l'antiquité classique qui assimile commerce maritime, piraterie et thalassocratie étrusques.
On aurait tort d'imaginer que seule l'arrivée des colons grecs ouvre l'ère du commerce maritime en mer tyrrhénienne. Des travaux récents ont en effet montré à l'évidence qu'en pleine période protovillanovienne, puis villanovienne, soit entre la fin du Xème et l'aube du VIIIème siècle, les échanges étaient déjà nombreux entre l'Italie continentale et la Sardaigne dont les productions dites "nuraghiques" se retrouvent dans les sépultures proto-étrusques, tandis que des objets typiquement italiques, comme les rasoirs les fibules et les épées, étaient importés d'Italie dans la grande île ainsi qu'en Corse. Bien plus, des importations très lointaines, comme celle de l'ambre de la Baltique, semblent avoir transité par l'Etrurie avant d'atteindre l'île, témoignant ainsi de l'existence d'activités commerciales villanoviennes "au long cours". Des modèles réduits de navires, proches parents des barques mycéniennes tardives, qui datent pour la plupart du VIIIème siècle, des "nacelles" (navicelle) souvent très stylisées et peut-être assez éloignées de la réalité et que l'on désigne du nom de "barques nuraghiques", évoquent les navigations de cet âge mal connu et les échanges commerciaux avec la façade italienne, en particulier la région de Populonia. Au même moment des petites barques de terre-cuite fort semblables, qui présentent une proue ornée d'une tête animale, sont modelées en Etrurie méridionale et attestent dans ces régions l'usage de navires comparables. Il faut certainement imaginer d'autres courants maritimes, méridionaux ceux-là, dont témoignent la présence dans les métropoles étrusques de vases venus d'Italie du Sud.
C'est donc dans un domaine déjà parcouru par les navires marchands et animé de leurs trafics que se produit l'intrusion des navigateurs grecs venus de l'Ile d'Eubée. On a plus haut tenté de montrer les transformations profondes qui en résultent ; mais à leur tour celles-ci engendrent de nouveaux besoins, de nouvelles demandes et, naturellement, de nouveaux échanges.
MATIERES PREMIERES ET PRODUITS DE LUXE.
Dès la fin du VIIIème siècle et pendant tout le VIIème les maîtres des villes, des ports et des mines ne cessent de s'enrichir. Les Lucumons, les chefs de grandes familles, les roitelets de quelque importance prennent alors modèle sur la fastueuse aristocratie orientale ou plus encore sur ces "rois mangeurs de présents" dont parle Hésiode, en Grèce propre, au même moment. Tout un commerce de produits orientaux s'organise à leur profit : bijoux, vaisselle, trépieds, objets emblématiques d'une manière de vivre "princière", traversent toute la Méditerranée pour orner leurs palais et leurs tombes. Ce luxe voyant dont nous reparlerons n'est en fait que la face visible d'autres échanges qui portent sur les minerais, les métaux semi-affinés et les denrées périssables qui doivent compléter le fret des navires de commerce. L'origine "orientale" des produits de luxe dans lesquels s'investissent les gains des autres trafics indique probablement la destination même des commerces de masse : la Méditerranée orientale. Les marchands phéniciens jouent alors un rôle prépondérant dans ces échanges et font venir en Etrurie des objets de grand prix qui sortent d'ateliers de l'Uratru (c'est à dire la région du lac de Van à l'est du plateau anatolien), d'Assyrie ou du nord de la Syrie. Au même titre que les "seigneurs" des régions productrices, les puissants personnages qui tiennent les routes intérieures étalent aussi ce luxe orientalisant, témoignant ainsi de manière certaine de l'importance des voies de passage continentales qui conduisent à d'autres itinéraires maritimes plus courts et moins menacés par la piraterie maritime. Les princes de Préneste, ensevelis dans les tombes Barberini et Bernardini, peuvent ainsi rivaliser avec les chefs qu'on enterre à Caere dans la tombe Regoloni Galassi.
Il est sans doute vain de tenter d'identifier l'origine des commerçants qui transportent vers l'est les denrées d'Etrurie, matières premières et produits métallurgiques, et reviennent chargés, entre autres choses, des produits de luxe de l'Orient. Sont-ce des Phéniciens comme le laisseraient supposer certains objets fabriqués manifestement sur la côte de Byblos ? Ce commerce est-il étrusque et s'appuie-t-il sur des escales égéennes dont on croit retrouver la trace ? Il est certain qu'une partie des transporteurs et des marchands sont grecs : les récits concernant Démarate rappellent que cet aristocrate de Corinthe avait, avant de venir s'installer à Tarquinia, déjà fait plusieurs voyages et noué avec l'aristocratie étrusque des liens d'hospitalité. Mais il y a tout lieu de penser qu'il y avait des "Démarate" Phénico-puniques et naturellement que des marchands étrusques devaient tenter, parfois avec succès, d'assurer les liaisons lucratives avec les premières colonies grecques d'occident, et, mieux encore, avec l'est de la Méditerranée.
L'obstacle majeur à ce commerce maritime étrusque est manifestement constitué par les deux villes du détroit de Sicile : Rhegion (Reggio di Calabria) et Zancle (l'actuelle Messine), fondées et contrôlées par les colons grecs de Chalcis et d'Erétrie. Ce contrôle est comme annoncé par l'avant-poste que constitue, dans l'Ile d'Ischia, la guette du promontoire de Pithécusses où veillent les mêmes Grecs venus d'Eubée. Il est certain que les navigateurs étrusques cherchent à forcer le passage et les Grecs voient souvent dans leurs eaux ces concurrents, certainement agressifs, qu'ils ne manquent pas de qualifier de "pirates". Le géographe Strabon (VI, 2,2) citant l'historien Ephore de Cymè en témoigne pour les débuts du VIIIème siècle. Par ailleurs, les trouvailles archéologiques attestent avec certitude de relations suivies entre Etrurie et Sicile dès le VIIème siècle. Les marchands et les marins étrusques sont donc présents dans les eaux siciliennes. C'est même, semble-t-il, pour faire face à la menace de ces Etrusques que les Grecs installés vers 580 dans les îles Lipari adoptent un système d'organisation de la société extrêmement archaïque et de type strictement communautaire qui impose, comme à Sparte, la participation obligatoire à des repas communs (les syssities) et prévoit que la moitié des citoyens sont mobilisés en permanence tandis que l'autre moitié travaille le sol ! On sait par ailleurs que le tyran de Rhégion, Anaxilas, qui s'empare de la cité du détroit en 494, doit presqu'aussitôt fortifier le promontoire qui au nord domine le rocher de Scylla afin nous dit Strabon : de se protéger des Tyrrhéniens. (VI,1,5.).
Faut-il estimer que, dans le courant du VIème siècle, les Etrusques se sont installés dans l'archipel des îles Lipari ? La chose ne nous semble pas certaine, mais en revanche le combat naval qui se déroule dans ces mêmes eaux et aboutit, dans le premier tiers du Vème siècle, à une victoire des Liparéens sur les Etrusques que les gens de Lipari commémorent par une dédicace à Delphes (Pausanias, X, 11, 3-4 et 16, 7) ne fait qu'illustrer l'un des épisodes de cette situation permanente de conflit autour du détroit. Or, il semble certain que cet engagement n'est en aucune manière un simple accrochage avec des pirates, mais bien une véritable expédition militaire navale, sans doute conduite par une cité étrusque, probablement Caere, qui dans ce cas agit en tant qu'Etat. Ceci ne fait que confirmer l'importance vitale qu'a, pour les Etrusques, et en premier lieu pour les Cérétains, la liberté de navigation vers la Sicile, en direction de la mer ionienne et de la Méditerranée orientale.
Dès la fin du VIIème siècle, l'Etrurie exporte vers la Gaule du sud de très importantes quantités de vin. Les amphores, et parfois les navires qui les transportaient, sont parvenus jusqu'à nous. Ce vin, conditionné dans des vases parfaitement identifiables, supposait l'emploi de "services" de table, de coupes, de canthares et de skiphoi, de cratères et d'amphores de service ; il témoignait d'un mode de vie et de l'adoption d'une échelle de "valeurs" où la participation aux banquets et aux symposia d'origine grecque était considérée comme le signe d'un statut social élevé. Cette pratique celtique du banquet princier où l'on boit du vin est peut-être responsable, si l'on en croit Denis d'Halicarnasse (Ex, 13, 11) de la ruée des Gaulois vers l'Italie centrale à la fin du Vème siècle. D'ailleurs les côtes de la Gaule méridionale sont littéralement couvertes de tessons de bucchero et de restes des amphores de transport : l'oppidum de Saint Blaise qui contrôle le passage entre la région de Marseille et la Provence côtière, le site languedocien de Lattès en ont livré des quantités énormes. A partir de la fin du VIIème siècle le commerce du vin de Toscane et des "industries annexes" que sont les poteries fabriquant les amphores et les ateliers produisant la vaisselle de table, enrichit alors des zones différentes des traditionnels districts miniers. La localisation des ateliers qui produisent les amphores de transport est difficile mais il est possible en revanche de retrouver l'origine des services en bucchero et des accessoires de bronze indispensables aux banquets et qui accompagnent régulièrement les exportations de vin : tous proviennent d'ateliers d'Etrurie côtière méridionale. On peut donc estimer que ce sont ces mêmes districts qui s'enrichissent alors dans la viticulture. Si le commerce des minerais et des produits métallurgiques, qui a marqué les premiers siècles de l'histoire commerciale étrusque, semble avoir été un peu anarchique et marqué par des concurrences sauvages, le commerce des vins paraît en revanche remarquablement organisé. Il gagne d'ailleurs, sans doute en raison de son organisation, les terres pourtant viticoles de la Campanie, et même la Sicile où les trouvailles d'amphores et de vaisselle de service sont maintenant nombreuses.
C'est probablement en liaison avec ce commerce du vin et peut-être avec celui d'autres produits spécifiques de l'agriculture toscane, que l'on voit des Etrusques se fixer sur la côte ligure. Leurs traces ont été retrouvées à Pise, à La Spezia et surtout à Gènes où s'installe probablement une véritable colonie marchande. En Corse, l'implantation des Etrusques sur le site d'Aléria répond en partie à ces besoins d'escales vers le nord. Ces communautés jouent sans doute le rôle de relais dans le commerce de cabotage qui conduit à la Gaule du sud. Mais outre les produits liés au vin, les commerçants transportent vers le nord des objets, certes très banals, mais qui pour les populations frustes de l'âge du bronze, font figure de produits de luxe : aiguières, bassins de tôle de bronze décorés d'un rang de petites perles travaillées au repoussé, petits bronzes à usage votif ou appliques de mobilier ou de chars. Ces produits se trouvent dans les tombes des aristocrates, seigneurs péagers des grandes voies fluviales ou gardiens des seuils de communication entre les bassins fluviaux. Certains de ces objets doivent avoir servi de présents ou de payement pour l'achat de peaux et de fourrures, mais surtout pour le commerce continental de l'étain qui demeure l'une des denrées d'échange les plus importantes.
Les fouilles sous-marines extrêmement fructueuses de ces quinze dernières années ont permis d'identifier des navires marchands, d'étudier leur cargaison, de comparer avec les représentations figurées qui nous sont parvenues par ailleurs. Les navires des côtes de la Gaule , l'épave d'Antibes, celle de Bon Porté ou de la pointe du Dattier, celle récemment fouillée de l'île del Giglio, en face d'Orbetello, permettent une connaissance relativement précise de la flotte de commerce de l'Etrurie.
Ces navires marchands sont très originaux. Celui de Bon Porté n'est pas construit comme le sont alors les bateaux grecs, au moyen de bordés assemblés entre eux par des chevilles et des tenons : le bateau est non pas exactement "cousu" comme on le dit, mais serré dans un réseau de liens transversaux qui consolident l'ensemble. Des représentations sur divers vases nous en avaient déjà donné l'image. Les navires présentent alors une proue développée en forme d'éperon, une poupe relevée souvent décorée d'un protome animal, un mât central gréé d'une voile carrée. Sur nombre de représentations le mât porte un nid de pie et Aristonothos, ce peintre grec passé par la Sicile et qui travaille à Caere dans le second tiers du VIIème siècle, représente sur le célèbre cratère du Musée des Conservateurs de Rome un guerrier guettant et sans doute combattant du haut de cette plate-forme. La célèbre oenochoe de Tragliatella, le dinos de Cerveteri et quelques autres figurations sur des vases montrent que ce type de construction était le plus fréquent. Une boite d'ivoire (une pyxis) travaillée en Etrurie, mais utilisant quelques motifs d'origine orientale, qui fut retrouvée à Chiusi dans une tombe du lieu dit La Paglia, montre parmi des thèmes mythiques ou aristocratiques, un navire marchand qui fait route vers les passage du détroit de Sicile gardé par le monstre Scylla. A la barre se trouve le pilote et l'on peut même voir le chargement des amphores dans la cale de ce navire : la disposition en est confirmée par les fouilles des épaves.
Le point commun à tous ces navires est que, tout en étant marchands, ils sont aptes au combat et ne doivent guère être militairement inférieurs aux plus petits des bateaux de guerre de l'époque archaïque. Toutes choses égales d'ailleurs, ils font penser aux navires de la Compagnie des Indes qui, bien que conçus pour le transport, étaient aussi armés pour la guerre. Il est alors aisé de comprendre que les activités de piraterie ne devaient pas leur être impossibles...
Il est certainement excessif de parler d'un "empire maritime" étrusque, tant cette expression fait implicitement allusion à l'empire maritime athénien avec lequel le domaine de prépondérance étrusque n'a guère de ressemblance. On peut toutefois légitimement évoquer cette "mer étrusque" dont nous avons vu l'espace se définir d'une manière d'abord économique. La mer tyrrhénienne, ce grand triangle qui va de Carthage au détroit de Sicile, et de là à Pise, et qui est bordé au sud par la Sicile, à l'ouest par la Corse et la Sardaigne et du sud-est au nord-ouest par la côte d'Italie est véritablement la mer des Tyrrhéniens. Partout on y trouve leur présence. La lutte pour la maîtrise des routes des métaux, puis l'établissement pour au moins deux siècles d'un espace voué au commerce des vins, avec ses escales et ses comptoirs conduisent les cités côtières à prendre une part directe dans les affaires maritimes. Les grandes villes étrusques, à l'exception de Populonia, ont beau être en retrait de la côte, elles ont beau prendre leurs distances, les problèmes de la mer les concernent d'abord par ce qu'ils concernent les plus éminents de leurs citoyens. A cet égard le "vase" d'Aristonothos, dont nous avons déjà parlé, a valeur de symbole : tandis que les conflits terrestres de l'archaïsme sont presque toujours des guerres de clans, des affrontements d'armées de clients de véritables bandes tribales où tous les combattants se reconnaissent au port d'un même insigne sur leur bouclier, les soldats d'infanterie de marine qui brandissent leurs armes sur les navires du cratère appartiennent tous à des gentes différentes : ils le montrent par la variété de leurs emblèmes.
Les conflits maritimes, loin d'être de simples accrochages entre navires privés sont des combats où s'engage la flotte de toute une cité. On sait qu'à la bataille d'Aléria les navires grecs des Phocéens installés en Corse affrontent, en 540, la flotte coalisée des Carthaginois et des Etrusques (Hérodote, I, 166). C'est une bataille d'importance : cent vingt navires affrontent les soixante vaisseaux phocéens. Dans ce combat Caere (Agylla dans le texte hérodotéen), apparaît nettement comme une cité hégémonique et de toutes manières agit en tant qu'Etat souverain et le prouve jusque dans l'horrible lapidation des prisonniers qui lui sont dévolus. Dans la bataille des îles Lipari dont nous parlions plus haut, les navires étrusques sont nombreux (vingt trières), mais décident, pour être "fair play", de n'engager contre les cinq navires des Grecs de Lipari que cinq navires à la fois. Il ne peut s'agir dans ce cas que d'une décision civique sans doute dictée par l'interprétation de quelque oracle que le maître de la ville avait fait consulter.
Les affaires qui entraînent l'intervention des Cités sont, certes, des affaires privées : à Aléria, les marchands étrusques et carthaginois ne peuvent plus supporter la pression exercée par les réfugiés grecs venus de Phocée. A Lipari, on pressent des conflits de même nature. Pourtant, dans les deux cas, les cités interviennent en tant qu'Etats. Faut-il imaginer que la politique des cités étrusques est dictée par des raisons économiques ? Ce serait là une pensée bien anachronique. En revanche, il semble fort probable que les riches armateurs et les grands marchands dont les intérêts sont en cause appartiennent à l'aristocratie des cités étrusques et sont assez proches des Principes, des Lucumons, et par la suite assez engagés dans les carrières des magistratures politiques, pour mener les cités dans le sens de leurs intérêts.
Ce que l'on a nommé la thalassocratie étrusque est donc le résultat politique d'un dynamisme commercial qui a crée les conditions des interventions navales en mer tyrrhénienne.
Les cités étrusques de la côte méridionale et, par leur canal, les cités de l'intérieur, font venir massivement des produits de Grèce propre. La céramique dans ces importations tient une place capitale. Les musées du monde entier ont constitué leurs collections de céramique grecque avec des vases trouvés dans les tombes étrusques et ces trouvailles étaient si abondantes, au temps du grand pillage de Vulci par la famille Borghese au début du siècle dernier, qu'on désignait indistinctement toute la céramique grecque sous le nom de "vases étrusques". Une nouvelle de Prosper Mérimée en garde le souvenir.
Le volume des importations varie avec le temps, les sites et la provenance. Des études très précises permettent de se faire une idée assez claire de ce commerce. La fin du VIIème siècle est marquée par des importations massives de céramiques de Grèce orientale, des îles et de Rhodes en particulier. C'est d'ailleurs le moment où, nous le verrons, des artisans venus de ces régions s'installent en Etrurie pour fabriquer localement des produits assez comparables à certains de ceux qu'on importe. Ces importations venues de Grèce Orientale se tarissent lentement et progressivement en un siècle. Elles deviennent négligeables dans la seconde moitié du VIème siècle. Les marchands, qu'ils soient samiens ou milésiens, vendent aussi, dès la fin du VIIIème siècle, probablement à un prix élevé, de merveilleux produits des potiers de Corinthe dont le plus célèbre est la fameuse olpè Chigi. Ils écoulent également en grande quantité les tout petits vases à parfum vendus sans aucun doute pour leur contenu. Mais si les importations corinthiennes n'ont jamais été massives, et si elles déclinent très vite à la fin du VIIème siècle, elles sont moins anonymes que les autres et la tradition a gardé le nom d'un marchand célèbre : Démarate. La diminution des importations n'est certainement pas étrangère au développement local d'un artisanat animé par des ouvriers venus de Corinthe, comme ceux amenés par Démarate, et qui, sur place, fabriquent ces imitations que l'on nomme la céramique etrusco-corinthienne. A l'aube du VIème siècle, la céramique attique , qui sort lentement de l'ombre, s'annonce en Etrurie par une série de chefs-d'uvre dont le grand cratère François, premier vase signé par le peintre et le potier, est certainement la tête de file. Les importations de vases attiques ne cessent d'augmenter, pour atteindre dans toutes les cités situées au nord de l'Appennin, un maximum entre 500 et 475. Passée cette date, les importations déclinent brutalement dans les cités côtières, à Caere, à Tarquinia, à Vulci, elles augmentent au contraire dans les villes de la plaine du Pô, à Bologne/Felsina et naturellement à Spina qui, par la vallée du Reno continue à alimenter pendant un demi-siècle les villes de la vallée du Tibre et de la Val di Chiana : Chiusi et Orvieto/Volsinies. Le déclin de la production attique entraîne-t-il la diminution des importations en Etrurie ? N'est-ce pas l'inverse qui se produit ? Les deux phénomènes semblent étroitement liés.
L'importance énorme de ces achats de vases grecs conduit à poser deux questions : quelle est la monnaie d'échange de ces produits de demi-luxe ou même de luxe, et qui assure ces transactions ?
Il est facile, peut-être trop facile, de se contenter d'évoquer la vente par les Etrusques de denrées qui ne laissent pas de trace et qui seraient les éléments uniques de l'échange. Il est vrai que le commerce des minerais et des produits métallurgiques ayant subi un début d'affinement est une des principales sources de richesse, mais il ne peut avoir de retombées que dans les régions minières. On pense aussi aux céréales dont le marché devient réellement intéressant dans les périodes de relations difficiles entre la Grèce propre, l'Attique principalement, et la Mer Noire, première pourvoyeuse de blé à Athènes. Mais il faut se garder d'imaginer à haute époque des transports frumentaires sur une semblable distance et il est difficile de l'admettre comme règle, même au Vème siècle. On songe alors à la production des salines du bas Tibre et de la côte toscane. Mais la Grèce propre serait-elle incapable de produire son propre sel ? On a imaginé un commerce de bétail, toutefois le transport d'animaux sur de longues distance semble excessivement dangereux et par conséquent peu rentable. Il faut sans doute admettre une traite, un commerce esclavagiste, mais est-il important ? Il convient enfin d'ajouter à ces ventes étrusques qui ne pouvaient laisser de traces, celles des objets manufacturés dont les fouilles archéologiques apportent la preuve : vases de bucchero répandus dans l'Egée, objets de bronze en particulier les fameux "bronzes d'Agylla" qui étaient célèbres (Athénée, Deipnosophistes, 1, 28b; 15, 700c) et les trépieds fabriqués à Vulci et dont deux exemplaires se trouvaient à Olympie et à l'Acropole d'Athènes. Ces exportations précieuses ne constituaient pas des cargaisons, mais de simples compléments d'un commerce de masse qu'il nous est impossible d'appréhender avec précision.
Aussi, devant cette série d'hypothèses toutes insuffisantes, il paraît probable que le commerce de la mer Tyrrhénienne n'était pas un trafic d'allers-retours, mais devait prendre des formes plus complexes, triangulaire, quadrangulaire etc...C'est à dire que le vin étrusque vendu en Gaule pouvait être payé en étain et en fourrures qui à leur tour prenaient la direction de la grande Grèce céréalière dont le blé pouvait servir de monnaie d'échange pour les produits de l'artisanat de luxe attique, lesquels arrivaient finalement en terre étrusque. Ces circuits complexes, et peut-être partiellement improvisés, qu'il est nécessaire d'imaginer, mais impossible de reconstituer, ne fonctionnaient que grâce à un équilibre fragile et vulnérable. Toute perturbation sur un point de ces cycles d'échanges entraînait l'effritement du système. Il n'y a pas d'autre explication possible à la crise grave qui suit la bataille navale de Cumes (474) et tarit sur la côte tyrrhénienne les importations attiques, ni aux bouleversements provoqués sur la façade adriatique par la politique athénienne du Vème siècle.
Plusieurs indices concorderaient assez bien avec un semblable schéma des courants commerciaux. Ainsi, le navire coulé vers l'aube du VIème siècle à l'île del Giglio contenait à la fois des marchandises grecques, petits vases à parfum corinthiens et plats ioniens, des denrées agricoles étrusques en particulier des olives conservées dans des amphores, des vases de bucchero destinés au marché non étrusque, des lingots de cuivre venus des mines de la côte toscane et des instruments de musique ! Il s'agissait d'un caboteur passant d'une région à une autre en suivant un itinéraire qu'il connaissait bien, chargeant et déchargeant selon les nécessités locales et non d'un navire effectuant un commerce dont le fret était fixé une fois pour toutes dès le départ.
Les fouilles de Gravisca, l'un des ports de Tarquinia, ont révélé aussi la présence d'un nombre important de marchands grecs. Ceux-ci ont laissé des dédicaces, des inscriptions, des graffiti sur le fond des vases dont ils se servaient, enfin des offrandes dans les lieux de culte. Le plus intéressant de ces marchands est un certain Sostratos originaire d'Egine qui a dédié à Apollon une ancre en marbre. Or ce personnage ne nous est nullement inconnu : c'est même l'une des rares personnalités du grand commerce dont les historiens antiques aient pris soin de nous parler. Hérodote (VI, 152.) évoque sa considérable fortune faite tant dans le domaine ionien, et en particulier à Naucratis d'Egypte, l'emporion ionien du delta, avant la conquête perse, que dans le domaine éginétique. Ce personnage vendait sans aucun doute de grosses quantités de céramique attique et il prenait soin d'apposer sur le fond des vases qu'il devait vendre sa marque d'importateur (SO), mais son négoce s'étendait aussi à la Méditerranée orientale et méridionale. Toujours à Gravisca, un certain Ublesios en faisait presque autant, de même qu'un certain Lakritos dont le nom se retrouve également à Naucratis. Ces marchands grecs menaient des affaires d'une envergure méditerranéenne : leur implantation dans les ports des cités étrusques comme leur présence en Egypte, impose de replacer le commerce de l'Etrurie dans les échanges de l'ensemble du bassin.
Il est alors vraisemblable que les marchands étrusques n'aient pas complètement abandonné aux Grecs le monopole de ces pratiques lucratives.
On ne peut guère éviter de poser la question : ces Tyrrhéniens que la tradition littéraire unanime place en Egée orientale, sont-ils des Etrusques ? La parenté linguistique très ancienne déjà évoquée plus haut (Chap.4) ne permet en aucune manière de confondre les Lemniens, classiquement désignés comme Tyrrhéniens, avec de quelconques Etrusques. Mais n'y-a-t-il pas des Etrusques installés dans la mer Egée et qui pratiquent tantôt le commerce, tantôt la piraterie ? Des trouvailles d'objets relativement significatifs pourraient presque justifier une semblable hypothèse. De petits coffrets d'ivoire d'une facture à la fois simple et exquise, sont fabriqués à Tarquinia ou à Vulci, dans le dernier quart du VIème siècle, à partir de plaquettes de taille standardisée. Peints, dorés et finement assemblés, ces coffrets étaient des produits de luxe mais, semble-t-il, ils ne sont pas exportés, sinon en Italie du Sud et en particulier en Campanie. En revanche toute une production de médiocres imitations taillées cette fois dans l'os et de taille en conséquence beaucoup plus réduite, est diffusée dans un second temps, peut-être à partir d'une cité intérieure comme Chiusi. Or ces produits médiocres se retrouvent en Méditerranée orientale dans les îles de l'Egée, Délos, Rhodes et Chypre. Il pourrait s'agir d'objets appartenant à des Etrusques installés dans ces îles, car on comprendrait mal l'exportation pour la vente de produits si médiocres.
Il est clair cependant que la présence de bucchero étrusque dans le domaine égéen semble être le résultat d'exportations ponctuelles. Athènes, Corinthe, Sparte, Olympie, mais surtout les îles, Naxos, Délos, Chios, Rhodes, Chypre en ont reçu, comme d'ailleurs Naucratis d'Egypte. Mais la céramique étrusque qui imite celle de Corinthe, se rencontre à l'Est et ne peut que difficilement avoir fait l'objet d'un marché auprès de populations qui pouvaient acheter sur place les originaux. Bien plus, des fibules étrusques se retrouvent en assez grand nombre dans les régions qui nous occupent et y sont même imitées. Peut-on imaginer que des modes vestimentaires aient pu se transmettre sans la présence de ceux qui se vêtaient ainsi ?
A nos yeux, ces indices plaident en faveur de la présence, qui n'est pas nécessairement permanente, de navigateurs, de commerçants étrusques travaillant dans la mer Egée, y faisant des expéditions, y pratiquant le "tramp", montant un convoi quand le marché le permet et s'adonnant, à l'occasion, à la piraterie. Ces navigateurs sont-ils des aristocrates ou des aventuriers ? La nuance doit être faible qui, dans ces circonstances, sépare l'un de l'autre. Le commerce maritime étrusque et ce qui s'y rattache, montre trop de liens avec l'Egée pour que ceux-ci ne soient pas parfois directs.
Toute une part considérable des échanges se fait par voie terrestre ou fluviale. Certaines cités n'ont même guère d'autre raison d'être que de contrôler et de dominer des nuds de routes terrestres. L'exemple le plus remarquable est certainement celui de Chiusi qui, aujourd'hui encore, joue ce même rôle sur l'autoroute du soleil et les voies de chemin de fer qui se croisent en ce point. D'autres, sur le chemin des vallées alpines, ont encore des fonctions de même nature comme Mantoue.
Pour la commodité, nous distinguerons plusieurs niveaux de fonctions. Le plus simple est certainement celui de doubler les voies maritimes afin d'éviter les risques de la mer et des pirates. Les voies intérieures de l'Italie péninsulaire ont souvent cette fonction. De la basse vallée du Tibre aux plaines de la Campanie intérieure et aux rives du Volturne, la route passe sous les hauteurs de Préneste et au pied des monts Albains : la fortune de ces deux "verrous" s'en trouve assurée. C'est dès le VIIème siècle qu'un centre très riche se développe à Préneste sur les pentes du pré-apennin et dès le premier quart du VIIème siècle, les tombes princières Bernardini, puis Barberini, Castellani et Galeassi, étalent un luxe orientalisant qui prouve l'importance et la richesse des échanges contrôlés par cette position. Au contact immédiat de la route, un village de cabanes constituait sans doute une étape. Parmi les objets précieux venus d'Orient, des produits étrusques de haute qualité témoignent de l'origine des échanges qui passaient par Préneste. Ces contacts avec le monde étrusque étaient d'ailleurs si étroits que l'organisation sociale se trouvait calquée sur le modèle toscan.
Il s'agit là d'un seuil entre le bassin du Tibre et celui du Volturne, et, sur ces fleuves, comme d'ailleurs sur le plus grand nombre des petits fleuves côtiers de l'Italie péninsulaire, des transports dont l'importance était considérable s'effectuaient sur des embarcations adaptées. De longues "pirogues" aux extrémités légèrement relevées, des canots pointus aux deux bouts et à très faible tirant d'eau, remontaient et descendaient d'innombrables cours d'eau réputés aujourd'hui non navigables. On ne saurait expliquer autrement l'acheminement vers les ports maritimes des minerais de l'intérieur, et même des productions agricoles de masse. Vers l'aube du VIIème siècle, alors que les cités côtières deviennent nettement dominantes, les fleuves qui les desservent et s'enfoncent vers l'intérieur acquièrent une importance considérable: l'Ombrone, l'Arno, mais aussi des voies moins considérables, comme l'Albegna, la Fiora, la Marta et même leurs affluents infimes, deviennent autant de routes qui vivifient l'arrière-pays. Les voies d'eau, toujours doublées par un chemin de berge praticable, ont, pour ce commerce intérieur, une importance capitale.
La voie majeure est celle du Tibre, non pas dans la partie inférieure de son cours qui semble avoir été presque toujours négligée, mais jusqu'au confluent de l'Anio, à Antemnae, ou même à partir du débouché en plaine, un peu au sud de Capène. Cette voie nord-sud est essentielle au premier âge du fer, et, après une éclipse d'un siècle et demi due à la prépondérance de la côte, le redevient vers la fin du VIème siècle. La nouvelle importance de la voie tibérine est d'abord économique, mais elle ne tarde pas à engendrer vers 500 la formation d'un véritable Etat, unitaire ou simplement hégémonique : celui de Lars Porsenna, roi de Chiusi et de Volsinies qui alors, tout le long de ce grand axe, multiplie les initiatives politiques et militaires au sud vers Capoue, au nord par la vallée du Reno, vers la plaine du Pô. La grande voie commerciale étrusque du Vème siècle et de la première moitié du IVème est celle de l'axe du Tibre sur lequel se regroupent les villes où fleurit ce "classicisme" étrusque totalement absent sur la côte. D'Adria et Spina, par la vallée du Pô et celle du Reno, jusqu'à Faléries et même Capoue, l'unité intérieure des districts étrusques ou étrusquisés est assurée par le Tibre. Lorsque à la fin du Vème siècle, les Gaulois descendent dans la péninsule, c'est naturellement cette voie qu'ils utilisent : c'est la route des richesses et du pouvoir. Ce n'est pas pour rien que le nom même le plus couramment donné au Tibre est celui de Tuscus amnis, le fleuve étrusque ; il est le doublon continental de la voie maritime, de la mer étrusque : Tyrrhenum mare.
Les routes qui, vers la fin du VIème siècle, pénètrent vers l'Europe centrale, ne sont ni une concurrence ni une alternative à la voie maritime : elles ont une existence autonome et assurent des échanges importants avec les hautes vallées du Rhin et du Danube qui semblent ne pas être desservies par la vallée du Rhône, mais uniquement par la plaine du Pô et les cols alpins. Deux types de produits de luxe jalonnent ces routes alpines : d'une part des vases de bronze à une seule anse et au bec incliné (que l'on désigne du nom allemand de Schnabelkanne : cruche à bec) et dont le lieu de fabrication est presque toujours Vulci, de l'autre les trépieds à tiges qui sont des accessoires presque somptueux, utilisés également dans les banquets. Si les premiers se rencontrent parfois sur les routes rhodaniennes et en Champagne (en particulier dans la tombe de la dame de Vix à Châtillon sur Seine), les seconds en revanche suivaient certainement la route du Reno, traversaient la plaine du Pô (on en connaît un magnifique exemplaire à Val Trebba) passaient les Alpes par la route des lacs italiens, puis des lacs suisses, et arrivaient en Bavière et en Rhénanie. Les populations ligures des vallées alpines pouvaient servir d'intermédiaires, mais il n'est pas du tout impossible que des marchands étrusques aient accompagné ces produits. L'exemplaire de Durkheim est accompagné de produits vulciens, en particulier d'un beau stamnos de bronze. A la période dite de la Tène I, les tombes princières celtiques qui livrent ces riches vestiges appartiennent à de puissants personnages qui étaient ou bien fournisseurs de denrées, comme celui de Durkheim ou simplement péagers, comme la princesse de Vix. Quels pouvaient être les produits fournis localement et qu'on échangeait ainsi contre les objets de luxe des ateliers de bronziers étrusques ? On songe naturellement aux produits de la chasse (les peaux) et de la cueillette (les miels), mais il convient aussi d'évoquer l'ambre venu de la Baltique qui transitait certainement par ces régions, seuils entre les bassins des fleuves de la mer du Nord et de la Méditerranée.
La fondation d'Hadria se place dans le second quart du VIème siècle. Il est difficile de savoir si cette ville est grecque, comme le prétendait Stéphane de Byzance qui la disait fondée par Diomède, vénète comme la géographie le suggère, ou étrusque comme l'affirment Plutarque et Tite-live. D'autres légendes proposaient des fondations diverses ; l'une d'entre elles voulait y voir une ville de création locale, peuplée par les Vénètes. On y parlait et écrivait le grec d'Egine, mais aussi naturellement le vénète et l'étrusque dans un alphabet qui est celui de Volsinies. Il est clair que dans cette ville qui ressemblait à Spina et préfigurait Venise avec ses canaux et ses maisons sur pilotis, la population était mêlée. Le cosmopolitisme des langues se doublait de celui des cultes ; les Grecs honoraient Apollon et Iris, les Etrusques un dieu chasseur vêtu comme Héraclès et coiffé du bonnet des archers. Le port n'était pas directement sur la mer, mais au contact de la ville et ne pouvait être atteint que par un canal. Un autre canal rejoignait la ville de Spina, un peu plus récente, mais très semblable, encore que peuplée cette fois d'une grande majorité d'Etrusques (supra Chap. 5). Comme à Hadria, les cultes grecs à Apollon et Héraclès y prouvent l'importance initiale du peuplement grec.
Ces deux villes qui n'ont, dans leurs marais littoraux et sur leurs assises instables, d'autre raison d'être que le commerce, vivent au rythme des relations avec le monde grec, la mer Ionienne, le golfe de Corinthe et ressentent directement les crises politiques qui durant la guerre du Péloponnèse secouent les îles Ioniennes Corinthe et les alliés d'Athènes. En effet, ce sont les habitants de Corfou et bientôt les Athéniens qui s'installent dans ces deux cités maritimes et stimulent les échanges avec la Grèce propre. Leurs graffitis sont parvenus jusqu'à nous.
Il est clair que, surtout durant les menaces perses qui jusqu'en 480 rendent précaire la route maritime vers la mer Noire et les céréales de la Russie du sud, puis durant les conflits contre Sparte, les Athéniens sont d'abord venus chercher le blé de la plaine du Pô. Accessoirement, ils emportaient quelques produits typiques de l'artisanat étrusque, quelques bronzes à la mode que l'on disait agylléens, ou encore les beaux trépieds de Vulci, qui arrivaient jusqu'à Spina et dont un exemplaire fut dédié sur l'Acropole d'Athènes, quelques pièces de vaisselle et des accessoires de banquet. Mais en retour, ils déversaient dans les ports de la plaine du Pô des quantités énormes de magnifiques vases attiques à figures rouges dont la qualité ne cesse de s'élever. Certes, quelques-uns uns sont destinés aux communautés grecques du lieu ; ce sont ceux qui ont une fonction rituelle spécifiquement hellénique : funéraire (lécythes), ou nuptiale (loutrophores). Mais tous les autres remontent le cours du Reno, beaucoup franchissent l'Apennin et vivifient par leur apport stylistique les villes du grand axe Chiana-Tibre, leur offrant à partir de 475 le stimulant contact de l'art attique dont la côte tyrrhénienne, par suite de la rupture des équilibres commerciaux, se trouve désormais partiellement privée.
Les malheurs d'Athènes, sa défaite devant Syracuse, son abaissement devant Sparte et Corinthe, mettent fin, dans le dernier quart du Vème siècle à ces contacts privilégiés, à ces commerces lucratifs dont le résultat n'était pas seulement économique, mais aussi idéologique et politique. Syracuse vainqueur regarde désormais à son tour vers l'Adriatique. On sait que les conquêtes de Carthage en Sicile portent à la tyrannie Denys l'ancien. Celui-ci se pose en héritier des entreprises syracusaines interrompues et en 39O implante des colons à Hadria. Mais cette fois, le commerce ne reprend plus : la Sicile n'a nul besoin des blés de la plaine du Pô.
La pression gauloise qu'on a parfois présentée comme complice de la politique de Denys, achève de déséquilibrer le fragile système d'échanges entre l'Italie péninsulaire intérieure et les routes maritimes de l'Adriatique. Spina ne reçoit plus aucun vase grec et vers le milieu du quatrième siècle, les riches Spinètes se fournissent auprès des ateliers de Volterra ou de Chiusi.
Les commerces de l'Adriatique ne sont pas exactement les héritiers des trafics de la mer Tyrrhénienne. Ils n'ont pas la même origine ni la même fonction. Ils ne naissent pas de la "fermeture" plus théorique que réelle de la mer Tyrrhénienne après la défaite de Cumes. Liés à la fortune d'Athènes et à sa politique occidentale, ils sont encore plus fragiles que ne l'étaient les complexes échanges de l'époque archaïque dont la fortune, du moins, n'était pas liée à celle d'une seule cité.
Il reste un point très surprenant ; alors que toutes les cités grecques, y compris certaines très petites qui semblent très peu actives au niveau du commerce, se dotent d'instruments monétaires et mettent leur point d'honneur à faire figurer sur des pièces de monnaie les symboles de la cité, les états étrusques ne frappent de monnaies qu'assez tardivement et, semble-t-il, toujours en petite quantité. Les premières frappes, très modestes, ne datent que du premier quart du cinquième siècle. Certaines cités de toute première importance n'ont, semble-t-il, jamais battu monnaie ! C'est le cas de Caere, de Vulci et de Véies. De toutes manières, il semble que le monnayage ait été dû à des causes politiques et militaires beaucoup plus qu'économiques et marchandes. Tout cela laisserait à penser que les échanges étaient nécessairement réciproques puisqu'ils avaient assez peu recours au numéraire. Les monnaies, qui ne présentent pas de motifs au revers, font un peu penser aux émissions de Chypre. Certaines sont marquées par les modèles phocéens. Mais tout se passe comme si l'aristocratie marchande n'avait qu'un besoin très limité de la monnaie et pratiquait un troc à un niveau très évolué.
Ce court survol montre, s'il en était encore besoin, que le développement de l'Etrurie n'est pas un phénomène de vase clos, que, pas plus qu'une autre, cette histoire ne peut se compartimenter et qu'il n'y a pas d'approche possible d'une civilisation, si originale soit-elle, hors de l'ensemble très vaste dont elle n'est qu'un élément.