CONCLUSION.

        CONCLUSION.        

 

 


En premier lieu à cause d'une immédiateté, d'une apparente spontanéité de leur art qui semble accessible d'emblée. Le regard de notre fin de vingtième siècle, formé par la force du fauvisme et celle de l'expressionnisme, semble accéder plus facilement à l'imperfection de l'artisanat étrusque qu'à la rigueur grecque qu'on est souvent prêt à taxer de froideur. La saveur populaire et provinciale de cet art devient une qualité où les maladresses et les insuffisances passent pour le résultat de choix délibérés, et nous jetons sur les œuvres étrusques un regard plein d'émerveillement pour ce qui, précisément, devait faire le désespoir de ses exécutants ! C'est que, en dépit, et peut-être à cause de sa pauvreté, cet art ne s'encombre que de peu de règles. Négligeant l'harmonie des nombres et les canons du corps, il se satisfait de créer des impressions. Ignorant souvent les formes apprises, il tente de les créer, méconnaissant les grandes règles convenues de représentation du mouvement, il se grise de gestes excessifs et de pas emportés, de galopades effrénées dont la fraîcheur nous ravit et dont l'élan nous transporte. Il est couleur, mouvement, emportement, il est vie. Nous reconnaissons dans cet art des richesses et des pauvretés parentes des nôtres.

De toutes les cultures antiques, c'est sans doute celle qui transmet le plus volontiers des scènes banales, quotidiennes, éternelles. Nous regardons un banquet ou une danse avec le même émerveillement qui nous porte à Saqqarah à suivre les bas reliefs peints des mastabas où la vie domestique se déroule comme une chronique du quotidien. Dans les tombes et les reliefs, les scènes officielles, les parades politiques ou militaires sont rarissimes ; or notre époque les déteste. Les scènes mythologiques sont rares ; or notre génération n'a plus avec elles la familiarité qui permet de les suivre. Nous trouvons ainsi chez les Etrusques ce que nous croyons pouvoir lire.

Mais à cette attirance, il y a des raisons plus profondes, inconnues, souterraines, que l'on pressent confusément, mais qu'on ne parvient pas souvent à formuler.

L'art étrusque emprunte une grande partie de ses formes au monde grec contemporain. La langue a intégralement adopté l'alphabet des Chalcidiens de Campanie. Les dieux ont pris les noms et vécu les aventures de dieux grecs. Les cités ont choisi des formes politiques proches des formes grecques. En un mot, cette culture est mixte. Elle est le résultat de rencontres, d'emprunts, de brassages, et si elle garde son caractère irréductible avec sa langue et sa religion, c'est que les apports externes n'ont pas été imposés, mais choisis. C'est une culture mixte réussie.

Rome en est très largement issue. Techniquement, religieusement, géographiquement, elle en dépend. Partout se montrent les traces assimilées de l'ancienne Etrurie au point qu'en quête d'une refondation, la ville d'Auguste et le régime nouveau s'ingénient à ressusciter haruspices, collèges sacerdotaux, sanctuaires et archives, conseil fédéral et cultes délaissés. Jamais toutefois cette restauration ne pourra dépasser le stade d'un volonté politique.

C'est que la synthèse est ailleurs, dans des détails, des faits vécus et des bribes de langage, des idées qui collent à des mots, des formes et des pratiques, une manière de voir la ville ou de concevoir l'Etat. Ce sont ces bribes qui demeurent et nous nous contenterons d'en évoquer deux.

Le vin est la boisson de la Méditerranée, elle est devenue celle de l'Europe et de la Chrétienté. Or, le mot lui-même n'est pas latin, il n'est certes pas grec, il n'a pas d'origine indo-européenne : il est étrusque. On continue de désigner la boisson de la civilisation européenne par le mot qu'utilisaient ceux qui, les premiers, apportèrent le vin aux Gaulois.

Dans la tombe tarquinienne des Augures se déroule le jeux fameux et cruel où un homme, la tête enfermée dans un sac, se défend à grands coups de massue contre un chien féroce qui le déchire à belles dents. Le chien est tenu au bout d'une longue laisse par un ludion masqué, affublé d'une fausse barbe, vêtu d'une courte tunique et coiffé d'un bonnet pointu. Son nom est inscrit à côté de lui : PHERSU. Ce mot a donné directement le mot latin Persona qui désigne un masque, un acteur masqué et par extension un rôle, un caractère, une personnalité, une personne. Laissons au lecteur le soin de mesurer ce que la naissance de ce concept, essentiel à notre culture, doit au mode de pensée, c'est à dire à l'outil de formulation qu'est la langue étrusque.

C'est par ces liens souterrains que l'Etrurie nous est si proche ; sur la frange de l'hellénisme, aux frontières de la romanité, elle est plus ou moins la patrie cachée de tous ceux qui se pensent les héritiers de Rome et de la Grèce.

 

J.R.Jannot.

 

 

Chapitre 10

 

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