Recherches archéologiques à Gedi

Attention : Nous recherchons des sponsors et/ou des mécènes pour la prochaine campagne de fouille qui aura lieu au cours de l'été 2001. Nous espérons des résultats nécessitants une couverture médiatique.

Nouvelles recherches archéologiques sur le site de Gedi

(Kenya, Mission de Juillet-Août 1999)

 

   For the English version, please click on the celadon bottle :   

 

Cliquez sur les icônes pour voir les images en grand

Click on the thumbnail to see the pictures

Introduction

 

Des fouilles archéologiques ont été engagées sur le site médiéval de Gedi, au Kenya. Ce site a été choisi pour la qualité de conservation de ses vestiges architecturaux, notamment de ses deux enceintes urbaines, son importante surface de plus de 18 hectares et sa longue durée d'occupation du XIe au début du XVII e siècle. De plus, notre logistique était facilitée par l'infrastructure des Musées Nationaux du Kenya présente sur le site, enregistré en tant que Monument National depuis 1970.

 

Les ruines de Gedi se trouvent à 16 Km au Sud de Malindi et à 6,5Km de la mer. En 1927, le site est classé monument protégé. Les édifices menacés d'écroulement sont restaurés par le Département des travaux publics du Kenya en 1939. Gedi est déclaré parc national en 1948 et des fouilles sont programmées sous la direction d'un archéologue britannique, James Kirkman. Il fait un relevé du site, dégage de nombreux bâtiments et fouille la grande mosquée (1954) et le palais (1963). Notre travail a consisté à réaliser des sondages sur des zones négligées par James Kirkman, mais aussi à faire des prospections et des relevés complémentaires pour affiner et compléter nos connaissances sur Gedi et ses fortifications.

La grande mosquée

 

L'apport le plus intéressant de cette campagne de fouille est l'identification d'une nouvelle grande mosquée. Cet édifice se trouve au Nord-Est du site, à l'extérieur des deux enceintes. Ce secteur est même soigneusement évité par la fortification, qui forme à cet endroit un coude rentrant. La mosquée relevée et sondée fait 26m de long du Nord au Sud, soit 6 mètres de plus que la grande mosquée fouillée par Kirkman. Les résultats des analyses C14, pratiquées sur des échantillons de charbons de bois, ont donné des dates allant du XIIe au XIVe siècle.

 

Le mihrab est complètement arasé, mais nous avons pu retrouver sa base et un sol en plâtre dans la niche. Une tombe était accolée au mihrab avec une inscription gravée dans plâtre sur sa façade orientale. Malheureusement la ou les lignes supérieures ont été détruites après l'abandon de l'édifice. Seules quelques lettres subsistent, un bi-l-rafa` avec un ayn non terminal, sans ta marbouta à la fin. Le mot déchiffré signifie "élévation". Le squelette, à l'intérieur de la tombe, était orienté Nord-Sud, en décubitus latéral gauche, la face tournée vers l'Est et les mains repliées devant le visage.

 

Une aire de fouille a été ouverte à l'intérieur de la mosquée, devant le mihrab. Outre différents niveaux de sols en plâtre, la fondation d'un gros pilier est bien visible dans la coupe stratigraphique. Pour comprendre l'organisation des travées et des axes de circulation, nous avons pratiqué un sondage au Sud de la salle de prière. La découverte, de traces au sol, de quatre piliers permet de restituer un plan complet de la mosquée qui comportait quatre travées Nord-Sud, deux ailes latérales et deux aires d'ablutions Est-Ouest.

 

L'interface supérieure de la couche 453, correspondant à la tranchée de fondation du mur de qibla, est datée de -635±45(LY-9676), soit en age calibré de 1284 à 1405 ap. J.-C. Il est à noter que nous n'avons pas trouvé de bleus et blancs en contexte stratigraphique, ce qui confirme l'ancienneté de toute cette partie du site. Un squelette (US 447) passe sous le mur de qibla et serait antérieur à la mosquée. Il appartient au même ensemble que la sépulture (US445) qui est datée de -845±45 (LY-9675), soit en age calibré de 1041 à 1278 ap. J.-C. Les deux squelettes sont orientés Est-Ouest, en décubitus latéral droit, face orientée vers La Mecque.

 

Le matériel des couches supérieures est composé de noirs et jaunes yéménites, ou mustard wares, datés de 1250-1350 ap. J.-C. Les tessons de tasses, bols et grands plats Ming en céladon sont très nombreux, avec des décors estampés du XIVe siècle. Certains céladons sont plus anciens et forment un ensemble de transition du XIIIe siècle, notamment des Longquan, de Chine du Sud, de la période Song ; ou une tasse Dehua, appelé aussi Marco Polo ware, des fours du Fujan en Chine, datée des XIIIe-XIVe siècles. Pour les niveaux les plus anciens, seuls les sgraffiatos permettent une datation relative comme les tessons monochromes noirs ou marrons du XIIe-XIe siècle, mais aussi un céladon Yueh, des Song du Nord et des  fragments de sgraffiatos hachurés du XIe siècle.

 

Les observations stratigraphiques, associées aux résultats C14 et à l'identification des tessons par Mesdames Monik Kervran et Axelle Rougeulle (CNRS), permettent de préciser et d'affiner la chronologie du bâtiment. La grande mosquée, dans son état final, date du XIVe  siècle, elle recouvre un bâtiment antérieur du XIIIe  siècle. Enfin, les sépultures 445 et 447 sont du XIIe  siècle, elles recoupent un substrat d'occupation primitif du XIe  siècle.

La nécropole

 

Afin de confirmer la datation de l'enceinte extérieure, nous avons réalisé un sondage au Sud de la ville. Nous voulions aussi vérifier si des ouvrages défensifs précédaient l'enceinte extérieure, comme la palissade et le fossé trouvés par Kirkman au Nord du site. Nous n'avons pas trouvé les structures recherchées, ce qui montre que la multiplication d'ouvrages défensifs se faisait aux abords des deux seules portes de l'enceinte extérieure, au Nord de Gedi.

 

La fouille a cependant livré des sépultures organisées parallèlement. Il s'agit d'un squelette d'enfant recoupé par une fosse et de trois squelettes d'adultes. Les corps sont orientés les pieds à l'Ouest et la tête à l'Est, la face tournée vers La Mecque. La limite des fosses était très tenue et étroite, car les corps étaient certainement enveloppés dans des linceuls. Un tapis de sable blanc fin était déposé au fond des fosses. L'enfant est enterré moins profondément que les autres individus.

                                       

Enfin, nous avons exhumé trois squelettes en décubitus dorsal, superposés dans une fosse Est-Ouest. S'agit-il d'une inhumation simultanée et collective d'esclaves dans une même tranchée, sensés accompagner le ou les maîtres ? Le squelette n°317 recoupe la sépulture n°319, qui fait partie du groupe décrit précédemment. Le squelette n°324 est en très mauvais état de conservation, nous n'avons que quelques fragments de crâne et des molaires, mais la fosse passe sous le mur d'enceinte. La nécropole serait donc antérieure à la fortification du XVe siècle. Selon le peu de matériel céramique disponible, elle daterait de la fin du XIVe siècle.

 

Il est à noter que le gisement archéologique est peu puissant à cet endroit de la ville. Le matériel est beaucoup moins abondant que dans les autres secteurs. Cette nécropole musulmane est donc située à l'extérieur de l'enceinte et à l'écart de la ville. Elle est peut être associée à la mosquée contre l'enceinte, localisée à quelques dizaines de mètres plus à l'Ouest.

Enceinte intérieure

 

L'enceinte intérieure est plus tardive que la grande enceinte urbaine extérieure. Les relevés complémentaires et les prospections de 1999 ont permis de déterminer plusieurs périodes dans sa construction. Son élaboration se poursuit du milieu du XVIe siècle jusqu'au début du XVIIe siècle et l'abandon de la ville. Certaines portions de l'enceinte sont parfois très frustes et contiennent des éléments de récupération de bâtiments plus anciens. Les édifices détruits étaient situés en dehors de l'enceinte interne où sur son tracé. Cette réutilisation de matériaux a accentué la rareté des vestiges en pierre entre la première et la seconde enceinte.

 

Le relevé du quartier Nord-Est présente un grand intérêt pour l'étude de ce phénomène de rétraction urbaine. En effet,  les maisons identifiées font un lien avec la mosquée entre les deux enceintes qui semblait isolée de la ville de pierre sur le plan de Kirkman. Ces unités domestiques présentent la même orientation Est-Ouest, Nord-Sud que le quartier dégagé par Kirkman. L'enceinte reprend le tracé des murs des cours intérieures, des maisons et des rues du XVe siècle. Plusieurs phases sont observées dans cet ouvrage militaire, des issues sont bouchées dans la seconde moitié du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle. Les maisons sont complètement divisées en deux par cette enceinte sommaire. L'enceinte recoupe d'autres édifices civils au Sud et à l'Ouest du site. Ce facteur témoigne de la dépopulation de la ville causée par des problèmes politiques comme la domination de Mombasa et la présence portugaise ; ou des problèmes économiques et écologiques avec l'assèchement d'un bras du fleuve Sabaki qui reliait Gedi à la crique de Mida ouverte sur l'océan Indien et son commerce maritime.

 

Seules deux portes sont authentifiées avec certitude sur l'enceinte intérieure : une porte orientale, relevée et fouillée par Kirkman, et une porte occidentale dans l'axe de la première. Cette entrée fut condamnée dans sa phase la plus récente, vraisemblablement  au moment où d'autres issues sont elles aussi obturées dans le quartier Nord-Est.

 

Un petit ouvrage défensif  localisé dans l'angle Sud-Est a fait l'objet de fouilles afin d'obtenir des éléments chronologiques sur le Sud de la ville et sur l'enceinte tardive. Le bâtiment quadrangulaire possède une meurtrière sur son flanc Est. Cet élément tardif est, en l'état actuel de la recherche, unique sur une enceinte swahili. Il est sans doute d'influence portugaise. Le plan très simple de cet édifice en saillie sur l'enceinte urbaine est une sorte de tour basse ou plate-forme de tir que l'on peut retrouver dans de nombreuses cités swahili fortifiées.

                                          

La fondation des murs de l'ouvrage défensif n'est pas très profonde. Le matériel céramique associé date de la fin du XVIe siècle, notamment des bords de tasse de Haïs (Yémen), de la Bahla ware d'Oman, un bol de la Tihama (Yémen), et des porcelaines bleues et blanches : des tessons de grands plats avec des décors de paysages ou des bandeaux à croisillons. La base du mur d'enceinte est à -103cm en altitude corrigée, soit presque 2m sous le niveau du sol actuel. Le mur d'enceinte a été monté sur une unité architecturale plus ancienne dont nous avons retrouvé les niveaux d'occupation caractérisés par des sols en plâtre. Le même schéma d'occupation que précédemment peut s'appliquer : l'habitat du XVe siècle est recouvert par une défense tardive.

 

Un autre sondage a été pratiqué dans l'angle Sud-Ouest de l'enceinte intérieure afin d'obtenir des éléments de datation et de compréhension d'une structure en angle barré. La nature d'occupation à cet endroit de la ville est très différente de celles décrites précédemment. Les couches à l'extérieur de la fortification étaient composées de matériel de rejet d'ordures : tessons, coquillages, ossements d'animaux. L'étude des restes fauniques marins a été réalisée par Messieurs François Meunier et Bernard Métivier du Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris et Monsieur Jean Desse du CRA de Sophia Antipolis. Les restes de poissons consistent en pharyngiens inférieurs de gros Scaridae (poisson perroquet) ; d'une 5e vertèbre d'Epinepheliné (mérou), d'un os prémaxillaire gauche et de 2 vertèbres de Lethrinidé (empereurs). Les mollusques sont des gastéropodes marins : Terebralia palustris, Cypraea tigris et des bivalves marins : Anadara erythraeonensis et Codakia tigerina. Les nombreux ossements de poules, de chèvres et de moutons, sont souvent brûlés ou portent des traces de boucherie. La poterie locale est beaucoup plus abondante que dans les autres secteurs. Il s'agit de triangular incised wares, pots carénés avec des incisons formant des motifs triangulaires ou des coups d'ongles sur l'épaule. Quelques tessons importés ont été identifiés, notamment des Swatow, de Chine du Sud, datés de 1550-1650 ap. J.-C., des tessons iraniens du début du XVIIe siècle, et de nombreuses lèvres à marli en provenance de Kung à côté d'Hormuz, fabriquées à la fin du XVIe siècle.

 

Les niveaux d'occupation les plus anciens sont datés du XIVe siècle, grâce à des fragments de poterie importée à glaçure bleutée sur pâte jaune et de rares tessons de noirs et bleus. Les restes architecturaux de cette époque consistent en des trous de poteaux et des fosses qui correspondent à des fonds de cabanes ou des structures légères en matériaux périssables comme des greniers. Les murs devaient être réalisés à partir de terre posée sur un clayonnage ou en brique crue, car nous avons décapé une couche d'argile dure et quasiment stérile qui correspond à la fonte de ces murs.

Urbanisme

 

Les nouvelles données, apportées par les fouilles de 1999, permettent de réinterpréter l'urbanisation de la cité de Gedi. Nous avons une véritable stratigraphie horizontale, avec la vieille ville du XIe au XIVe siècle implantée au Nord et la ville récente du XVe siècle, entourée d'une enceinte. Le  XIVe siècle semble la période d'extension maximale de la cité. Le matériel importé découvert lors des fouilles de la mosquée milite en faveur d'une prospérité économique maximale.

 

Le centre de l'agglomération se déplace ensuite vers le Sud-Ouest. La présence de deux grandes mosquées, chronologiquement successives et localisées à des endroits différents, est un indice du décentrement urbain qui s'est opéré au début du XVe siècle. Nous ne savons pas quelles sont les motivations politiques, économiques ou religieuses qui motivent ce grand changement. Ce schéma urbanistique n'est pas sans rappeler l'organisation spatiale observée à Manda où il existe aussi une grande mosquée, non datée, en dehors de l'enceinte de la ville récente (Chittick, 1984: 18 et 51-53).

 

A partir de ce moment, l'espace est géré et planifié rationnellement. La cité est enfermée dans une enceinte et les édifices en pierre se multiplient. Le plan de Gedi est organisé sur des axes de circulation Est-Ouest et Nord-Sud. Ce tracé orthogonal des rues n'est pas un modèle africain et pourrait expliquer le titre du premier livre de James Kirkman : "The Arab City of Gedi". Cet archéologue a travaillé sur les ruines du XVe- XVIe siècle et cela a vraisemblablement perturbé sa vision de l'urbanisation de Gedi puisqu'il lui manquait la perception de la ville ancienne, d'origine africaine. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, la rétraction de la ville abouti à un noyau protégé par une seconde enceinte plus frustre. Gedi est finalement abandonnée au début XVIIe siècle.

Orientations de recherches et conclusion

 

Les apports de la campagne de fouille de 1999 sont multiples. L'histoire des fortifications nous permet de comprendre l'évolution urbanistique de la ville et de s'interroger sur la continuité d'occupation de Gedi. La fouille de la nécropole et la découverte de sépultures dans la grande mosquée apportent de nouvelles données sur les rituels funéraires swahili. Enfin, l'étude de cette nouvelle mosquée renseigne sur l'architecture islamique, mais aussi sur les activités économiques de la cité au XIVe siècle.

 

Les résultats de cette mission démontrent que l'étude du site de Gedi est loin d'être terminée. Nous ne savons rien de la ville du XIe au XIVe siècle et l'organisation de fouilles dans le secteur Nord semble nécessaire. Une analyse hydrographique de la région pourrait révéler où se trouvait le ou les cours d'eau, désormais asséchés, qui reliaient Gedi à la mer. Finalement, il s'avère urgent d'établir un relevé topographique complet des ruines en pierre localisées dans l'enceinte intérieure. Les murs sont en effet menacés par la forêt et les racines des arbres.

 

Remerciements

 

Aux Instituts, organisations ou entreprises qui ont soutenu matériellement ou financièrement ce projet : La Fondation de France ; l'Université de la Sorbonne (Paris IV) ; les Musées Nationaux du Kenya (NMK) ; l'IFRA (Institut Français de Recherche en Afrique) ; le BIEA (British Institute in Eastern Africa) et CORSAIR.

 

Aux responsables administratifs, scientifiques et à toute l'équipe : Lorna et Georges Abungu, Directeur Général des Musées Nationaux du Kenya ; Marianne Barrucand, Professeur d'Archéologie Islamique à la Sorbonne ; Bernard Charlery de la Masselière, ex-directeur de l'IFRA ; Paul Lane, Directeur du BIEA ; Omar Athman Lali ; Abdallâh Alausy ; Churchill Abungu ; Ceri Ashley ; Gwenaël Lemoine ; Stephen Manoa et Mohammed Mchulla.

 

 

Don't forget to quote : © Stéphane PRADINES

Adaptation Internet datée du 9 août 2000, d'après le rapport préliminaire imprimé le 8 mars 2000.

Courriel : pradines@free.fr

 

 

Attention : Nous recherchons des sponsors et/ou des mécènes pour la prochaine campagne de fouille qui aura lieu au cours de l'été 2001. Nous espérons des résultats nécessitants une couverture médiatique.

 

Visit the Website of the National Museums of Kenya :