Bernard Bret
Conférence pour la Régionale de Caen de l'APHG, 3 juillet 1998
L’Amérique latine présente un contraste important entre de bons résultats économiques, et une situation sociale explosive :
Les statistiques de production sont flatteuses pour les cultures anciennes (café) , ou nouvelles (soja, fleurs coupées, production de jus d’orange). La canne à sucre connaît une forte progression au Brésil avec le plan Proalcool.
Mais les conflits sociaux sont vigoureux : occupation de grands domaines au Brésil (cf : Terra, le livre de Sebastiao Salgado), guerre civile du Chiapas au Mexique.
4 questions organisent l’exposé :
Quelle a été la genèse
des structures agraires ?
L’Amérique latine est marquée par le contraste entre latifundios et minifundios, entre des exploitations de très (trop) grande taille et des exploitations de très (trop) petite taille. Dans les premières, l’espace agricole est gaspillé ; le propriétaire s’intéresse plus au prestige social qu’à l’efficacité financière. Dans les secondes, la force de travail est sous-occupée, on estime que 30 % de celle-ci est sous-employée..
A la différence du latifundio, la grande plantation tournée vers les cultures d’exportation se distingue par sa réelle efficacité économique.
La situation actuelle est en partie le résultat de la déstructuration des sociétés indiennes par la colonisation espagnole et portugaise.
L’expropriation a été brutale quand les tribus n’avaient pas les moyens de résister.
Là où existaient des structures politiques comme dans l’empire Inca, ou chez les Aztèques, les mécanismes ont été plus subtils.
Nathan Wachtel La vision des vaincus, -bibliothèque des Histoires- décrit ce mécanisme : dans les sociétés pré-coloniales, il n’y a pas de propriété privée du sol ; les populations villageoises n’en ont que l’usufruit. Une partie de la récolte est livrée à l’Etat qui peut par exemple en redistribuer une partie en cas de difficultés. La langue Quechua ignore le mot " pauvre ", le mot le plus proche c’est " orphelin ", ce qui est significatif de la cohésion socio-politique forte du système..
Ces sociétés sont submergées en quelques mois par une poignée d’Espagnols, guère plus de 200 personnes, rejoints, il est vrai, par des groupes indiens hostiles à la domination inca. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cet effondrement. Sur le plan des structures agraires, les Espagnols ont constitué des grands domaines avec l’accord de la Couronne. Dans cette usurpation, ils ont été rejoints par les fonctionnaires de l'ancien Etat inca qui ont profité de la conquête pour devenir propriétaires fonciers. Dans la société indienne, ce chaînon faible a trahi.
Les communautés ont survécu, mais sur des terres en indivision bien plus restreintes.
Au XIXe siècle, la période des indépendances a conduit au renforcement des grandes propriétés. En effet, la loi a supprimé les communautés indiennes, jugées archaïques, et a voulu faire des indiens de petits propriétaires exploitants : c'était les mettre en position vulnérable face aux grands propriétaires, et de fait, beaucoup ont cédé leurs parcelles dans de mauvaises conditions financières car ils ne maîtrisaient pas bien le marché foncier.
Au XXe siècle, la loi a redonné une personnalité juridique aux communautés indiennes qui n'avaient pas disparu. Cela explique qu'elles existent encore aujourd'hui, mais sur des surfaces inférieures à ce qu'elles recouvraient autrefois. Par ailleurs, la croissance démographique a densifié les campagnes et, dans les régions de petites exploitations, elle a multiplié les minifundios au fur et à mesure des partages successoraux.
Il existe malgré tout une moyenne propriété, par exemple dans le Sud du Brésil mis en valeur plus tardivement, au Chili dans la régions des " allemands " ou " des lacs ". Cette moyenne propriété va de pair avec un répartition moins inégalitaire des revenus, et avec un développement économique assez soutenu.
Dans la région de Sao Paulo (Brésil), la moyenne propriété est apparue lorsque les planteurs de café ont vendu des terres par lots au moment de la crise des années 1930 : les fazendas laissèrent alors la place aux sitios.
Au contraire, là où le binôme latifundios/minifundios
domine , les espaces se sont enfoncés dans le sous-développement.
Le temps des réformes agraires est-il révolu ?
Les premières lois ont été votées au Mexique dès 1917 (article 27 de la Constitution : chaque mexicain a droit à l’usage d’une parcelle éjidale), en 1953 en Bolivie.
Le phénomène s’accélère après 1960, des lois sont votées partout, même dans le Paraguay du général Stroessner.
Ces lois sont la réponse dictée par les Etats-Unis à la prise du pouvoir par Castro à Cuba : " ayez l’initiative de la réforme agraire pour désamorcer la révolution ".
La réforme agraire a pour objectif de changer les structures foncières et sociales, de façon à s’inscrire de façon plus efficace dans l’économie de marché.
La révolution, elle, veut rompre avec l’économie capitaliste.
L’indemnisation des propriétaires est un critère intéressant : Castro a remboursé les propriétaires cubains, mais à la valeur qu’ils déclaraient au fisc ! Les lois de 1964 et 1969 au Pérou indemnisaient avantageusement les possédants : elles ont accru le nombre de demandes d’expropriation.
Quels sont les objectifs poursuivis par les réformes agraires après 1960 ?
L’évolution du Brésil est significative :
Le coup d’Etat de 1964 suit une loi modeste voulue par le président Goulart (avril). En octobre, les militaires font voter par un parlement aux ordres une loi sur le statut de la terre qui est un éloge de la réforme agraire : le droit de propriété est réaffirmé, mais limité par la nécessité de l’efficacité économique, et par le respect des droits des travailleurs. L’Etat militaire se réserve la possibilité d’exproprier si ces objectifs ne sont pas respectés !
Après 1970, pendant quelques années, les militaires ont aussi parlé de mise en valeur de l’Amazonie.
Après 1985, et la chute de la dictature, la Nouvelle République a adopté un plan de réforme agraire ; mais son application a été très timide.
En fait la réforme agraire n’est plus une priorité ; L’inversion de la tendance est amorcée par le général Pinochet : il annule les mesures prises par Allende , mais ne rétablit pas les grands domaines précédents.
Au Mexique, l’article 27 de la Constitution est abrogé en 1992. Le libéralisme défendu par Salinas de Gortari donne la priorité à la compétition économique et aux résultats sanctionnées par le marché. C’est mettre fin à l’espoir que conservaient les familles d’accéder un jour à la propriété, et c’est un élément qui a pu provoquer la reprise de la guérilla.
Ce retournement s’explique en partie par les limites des réformes agraires :
Les effets économiques attendus ont été parfois déçus : on ne s’improvise pas chef d’entreprise.
L’exode rural a continué, créant des villes gigantesques.
¾ des Brésiliens sont des citadins. Et les questions urbaines
– emploi, logement, transport - deviennent prioritaires par rapport à
la question paysanne.
Qu’est-ce que la modernisation conservatrice ?
Une modernisation technique et économique qui ne s’accompagne pas d’un progrès social.
L’accent est mis davantage sur l’amélioration de la gestion des exploitations, sur le développement de nouvelles cultures. Au Chili, les grands domaines ne sont pas rétablis, mais la dictature a créé des exploitations moyennes de 40 à 80 ha irrigués, ou l'équivalent en culture pluviale.
Le salariat se généralise, aggravant les inégalités.
Dans le contexte paternaliste d'autrefois, les ouvriers agricoles avaient l’usufruit d’une habitation, de quelques parcelles pour cultiver manioc ou maïs. Ces biens étaient transmis dans la même famille. Avec les transformations agricoles, on veut récupérer toutes les terres, on chasse les paysans sans titre écrit de propriété. Les personnes expulsées espèrent toujours trouver un travail à la terre. Elles s’entassent dans des bidonvilles nouveaux qui se créent autour des villes petites et moyennes, et non plus dans les très grandes villes. Au Brésil, ce sont les " boias frias ", les " mange-froid " qui complètent leur revenu familial par des petits métiers citadins de survie. Les plus chanceux sont embauchés tous les matins, et emmenés en camion vers leur lieu de travail.
Les fronts pionniers sont-ils une solution ?
L’Amazonie a été l’objet d’un engouement très important au début des années 70 : on ouvre la route transamazonienne, ainsi que d’autres axes de circulation dont on veut faire des axes de peuplement.
Le général Médici propose que " les hommes sans terre – les Nordestins- aillent sur la terre sans hommes ".
L’occupation de l’Amazonie n’est pas en cause, mais elle masque une fuite devant les problèmes du Nordeste, elle apparaît comme un moyen de désamorcer un mécontentement.
Le bilan de cette politique est plus dramatique : certains paysans sont partis défricher et mettre en valeur des terres qu’ils pensaient vacantes. Une fois le travail de défrichement achevé, ces " posseiros " sont chassés brutalement par les grands propriétaires qui eux ont négocié l’achat des terres auprès du gouvernement. Les " posseiros " n’ont souvent d’autre choix que d’aller plus loin, de recommencer leur travail de défrichement, avec les mêmes risques de vol de leur travail.