Journée du 11 décembre 1999
LES CAMPS FRANÇAIS D'INTERNEMENT DE LA ZONE SUD
1° partie : film et débat.
Présentation par Denis Peschanski du film : JOURNAL DE RIVESALTES,
1941-1942,
de Jacqueline Veuve, Suisse, 1997, 77 mn,
d'après le Journal de Friedel Bohny- Reiter, infirmière
du Secours Suisse aux Enfants dans le camp d'internés de Rivesaltes.
Rivesaltes, février 1939- mai 1946. Avant la période de
la déportation, Rivesaltes est un des principaux camps de la période
d'exclusion, cœur de la politique de Vichy, où étrangers,
Juifs, francs-maçons, l'Anti-France, sont jugés responsables
de la défaite.
Puis Vichy accepte d'être complice de la déportation,
de livrer les Juifs internés, (plus de 10 000 déportés),
alors qu'il n'y a pas encore d'Allemands en zone sud.
Le journal est écrit au moment des évènements.
Des personnes vont accepter d'aller dans les camps, de participer, d'améliorer
la situation des internés, mais que veut dire "aide humanitaire"
en situation extrême ? Quand la vie est en jeu, aider, est-ce être
complice ?
Images du camp aujourd'hui. Dans une plaine aride, au milieu des baraques
encore debout sur fond des Pyrénées, Friedel témoigne.
Alternance de photos, d'extraits de son journal, de témoignages
d'enfants sauvés. Dans le vent, la tempête, le froid, l'eau,
la boue, la saleté, la vermine, les rats, la faim, des internés
surveillés par des gardiens français. Des images insoutenables.
Ces enfants cachectiques ( gravement malade de sous-alimentation), en vêtements
d'été, en haillons, des couvertures sur les épaules,
des chiffons autour des pieds, ces bébés aux corps décharnés,
que l'on essaie de maintenir en vie, est-ce encore des êtres humains?
Des victimes disparaissent. Des enfants juifs envoyés au dans des
homes d'enfants pour avoir une meilleure nourriture sont ramenés
dans ce camp de regroupement et jetés dans la paille des wagons
pour être déportés vers une destination inconnue.
Un camp du non-sens. "Il ne fallait pas réfléchir" dit
Friedel.
Le débat souligne les contradictions. La Croix Rouge, aide dans
le respect des lois de Vichy et ne tolère pas l'illégal.
Röesli Näf qui faisait passer des informations en Suisse a été
rappelée. MSF aujourd'hui est marqué par le syndrome de la
Croix rouge et refuse d'agir sans intervenir dans le politique.
Complices ? On empêchait des gens d'être déportés,
on retirait des gens des convois, mais on les remplaçait par d'autres.
Des milliers de vie ont été sauvées malgré
tout. Rivesaltes était un camp familial mais avec un îlot
des femmes et un îlot des hommes. L'obsession de l'OSE œuvre de secours
aux enfants était de faire sortir les enfants des camps, les envoyer
en Suisse. Les témoignages sont terribles. On voulait faire de Rivesaltes
l'équivalent à Drancy pour la zone sud. Ce camp, dissous
après la suppression de la zone libre, devint un camp militaire
en novembre 1942.
Laurette Alexis-Monet parle de la façade tolérée
de la Cimade, œuvre protestante, (Comité inter-mouvement auprès
des évacués), et de l'autre clandestine. De la connivence
à la rupture. On était dans l'improvisation permanente. Une
horreur chaotique. Des médecins étaient là pour soigner,
mais selon leur sensibilité idéologique, ils se tuaient à
la tâche, et d'autres étaient indifférents. A Nexon,
récemment, le maire lui dit que la population locale ne savait pas
alors qu'on demandait aux habitants qui étaient sur le trajet de
la gare, d'éteindre les lumières, de fermer les volets (on
faisait passer de nuit les internés à travers champs), et
qu'une partie du cimetière était réservée aux
internés.
D. Peschanski indique que parmi les directeurs et les gardiens, une
petite minorité a fait des actes de résistance. Il fallait
désobéir à Vichy.
Pourquoi l'administration a-t-elle permis cette famine épouvantable
? Les directeurs de camp n'étaient pas dans une logique active de
mise en famine. Les responsables sont ceux qui ont accepté qu'on
se trouve dans une situation de pénurie. Les Oeuvres assuraient
l'aide alimentaire, ainsi elles pouvaient agir dans les camps.
D. Peschanski conclut en montrant le fossé entre l'opinion et
l'action. La population française, d'après les lettres ouvertes
par la censure, était contre l'occupation, mais entre légende
rose où tous étaient résistants et légende
noire où tous étaient collabos, peu se sont battus. Il ne
suffit pas de dire : je suis contre. Le pire c'est l'acceptation du système.
2 ° partie, table ronde : LES CAMPS FRANÇAIS D'INTERNEMENT
DE LA ZONE SUD
avec Claude Laharie, Denis Peschanski, Laurette Alexis-Monet, Laure
Schindler-Léviné.
DENIS PESCHANSKI distingue 4 périodes répondant à des logiques différentes de la France de 1939-1946. Tout d'abord, une logique d'exception avec les Espagnols, réfugiés qui vont construire les camps eux-mêmes, puis les indésirables étrangers à Rieucros, ensuite, les ressortissants d'une puissance ennemie, les Allemands et les Autrichiens. On enferme les victimes de l'Allemagne nazie. Enfin la loi des suspects permet d'interner par mesure administrative toute personne française ou étrangère en particuliers les communistes.
Claude Laharie, explique à propos de Gurs, qu'après la prise de Barcelonne, ce camp, avec la "Retirade" répond aux besoins du gouvernement avec des indésirables qui s'entassent sur les plages pyrénéennes, parqués derrière des barbelés, sur le sable d'Argelès ou de Perpignan, des aviateurs, des brigades internationales, des réfugiés espagnols. Mais les baraques en bois de Gurs, provisoires, sont déjà dégradées au bout d'un mois. Puis on passe de la Troisième République à Vichy, les hommes sont envoyés à Saint Cyprien, reste un groupe de femmes, des civils.
Puis D. Peschanski parle d'une deuxième logique, l'exclusion,
de 1940-42.
Les causes de la défaite, c'est l'anti-France. Il faut exclure
les éléments " impurs", prendre des mesures sans les Allemands.
Et il y a plus d'internés en zone sud qu'en zone nord car le Camp
est au cœur de Vichy.
La 3° période est une logique extermination. Vichy accepte
la prise en charge par son administration de la participation à
l'extermination, pour affirmer son autorité sur l'ensemble du territoire,
quitte à devancer les Allemands.
Laval revenu en 1942 aux cotés de Pétain est l'instrument
principal de cette politique de Vichy.
La 4° période, c'est la Libération, on retrouve une
logique d'exception avec des internements administratifs de gens soupçonnés
de collaboration.
LAURE SCHINDLER-LEVINE, témoin. Elle est née à
Berlin, dans une famille de juifs assimilés. La Nuit de Cristal
son père est jeté à Sachsenhausen. Relâché
au bout de six mois grâce à sa mère, il en revient
brisé, se dirige vers sa bibliothèque qui était sa
vie, pour laquelle il n'avait pas voulu émigrer, et là, saisi
par la rage, il a jeté par terre les livres de Goethe, Schiller,
Heine, Rilke et son "impossible Schopenhauer", les a déchirés
et piétinés devant elle qui avait 11ans. Ils fuient en Belgique,
puis après la débâcle de 40, elles retrouvent le père
brisé dans le camp de Saint Cyprien et la mère meurt d'une
crise cardiaque. Laure se retrouve la seule enfant dans ce camp d'hommes.
Ils sont transférés à Gurs où elle est séparée
du père, seule au milieu de femmes étrangères. Puis,
le père malade est envoyé à Noé, camp de vieillards
et meurt peu après.
Elle se souvient de l'horreur de Gurs avec la faim constante, la peur
de l'inconnu, des barbelés, la boue, les sabots, les latrines innommables,
les poux, les rats, le froid intense, la solitude.
Gurs, un camp de concentration ni en Allemagne, ni en Pologne, mais
en France, celle de Vichy.
Mais elle est là, grâce à l'Autre France, à
Böszie et à l'ange de Gurs, Elsbeth Kasser du Secours suisse
qui l'ont fait sortir du camp pour la maison d'enfants de Moissac dirigée
par Shatta et Bouli.
CLAUDE LAHARIE, explique à propos du camp de Gurs qu'il y a sous
Vichy 3 catégories d'internés. Un premier groupe, des Juifs
de Bade, du Palatinat et de Sarre, déportés vers l'Ouest,
arrivés dans les wagons à bestiaux, des personnes âgées,
malades, qui meurent beaucoup le premier hiver.C'est la première
réalisation du plan Madagascar, mais il faut y aller en bateau.
Le deuxième groupe, les transférés, des Cypriennais,
et d'autres, venant des camps du midi de la France. Un troisième
groupe, après le décret Bousquet du 26 AOUT 1942, des exclus
destinés à la déportation, gens arrêtés
par la gendarmerie française, internés à Gurs avant
d'être déportés. Donc complicité de crime contre
l'humanité.
Les conditions de vie sont très difficiles, des gens seuls,
sans nouvelles, à l'oisiveté forcée, au milieu de
la saleté, des puces, poux, punaises.
Des activités intellectuelles, des concerts sont organisés
avec pour toile de fond la perfidie de la beauté des montagnes.
Gurs se vide . Danneker, responsable de la répression anti-juive
venu à Gurs en 1942 est très déçu car il croyait
qu'il y avait beaucoup d'internés juifs.
La France du sud montre les réalités de l'internement,
la complicité de crimes contre l'humanité de l'Administration
de Vichy envers des juifs qui avaient cru en la France.
LAURETTE ALEXIS-MONET, témoin des déportations au Récébédou,
à 8 km de Toulouse, en Haute Garonne, puis à Nexon, Haute-Vienne,
dans le Limousin, s'interroge sur la façon de donner du sens à
ces récits douloureux. Le problème s'était déjà
posé pour la CIMADE, œuvre protestante, avec les Alsaciens réfugiés
qui parlaient un dialecte "boche", et les réfugiés Espagnols.
Etudiante, sur une proposition du pasteur Casalis, à la demande
du pasteur Cadier aumônier de Gurs qui avait alerté les autorités
protestantes, elle part assurer un intérim d'assistance. La France
d'alors ne sait rien et a ses propres problèmes. Après avoir
traversé Rivesaltes, elle plonge dans l'inhumain, le 2 août
1942, au Récébédou, au moment où l'on passe
de l'exclusion à la déportation. Elle a aussitôt à
faire à des gens complètement déconcertés,
sans avant ni après, sans projets possibles, dans l'ignorance totale.
On les appelle, séparant les familles, on les met dans une baraque,
spécialement surveillée par des gardes mobiles, baïonnette
au canon. (des compagnies de groupes mobiles de réserve étaient
affectées aux taches de déportation, les gardiens ayant été
jugés peu fiables.)
Pourquoi ? pour les envoyer où ? "acheminement vers la zone
occupée", les gardes les emmènent de nuit à travers
champs, vers les wagons à bestiaux.
Récébédou, camp hôpital, car camp en dur,
une ancienne poudrerie, avec des malades, des vieillards, des mutilés,
des enfants cachectiques, des femmes usées, et une population non
intégrable, des Juifs d'Europe centrale et des Pays- Bas, des réfractaires
au service du travail obligatoire, des communistes non désavoués,
des résistants, des prisonniers politiques, des Espagnols, des apatrides,
des gitans : des indésirables, tout ce qui gênait. Les œuvres
organisent des concerts, des conférences, des offices religieux,
des bibliothèques et servent de paravent à la réalité.
On y meurt de faim, de froid, de désespoir.
Elle suivra des internés au camp de Nexon, camp de "séjour
surveillé", puis centre de ramassage pour Juifs qui devient camp
hôpital en octobre 42, essayant d'y faire passer un peu d'humain
jusqu'à fin juin 43 quand les camps furent interdits aux Oeuvres.
DENIS PESCHANSKI, montre que les uns et les autres n'avaient pas le
même rapport au respect des règles de l'Etat français
qui participait à un système de mort pose la question de
la complicité. De l'assistance stricte du respect des lois, aux
interventions illégales, toutes les attitudes sont possibles. La
question de l'extermination ne pouvait pas se poser, la solution finale
n'était pas encore mise en œuvre. En 1940 on voit arriver des Juifs
expulsés d'Allemagne. Comment peut-on imaginer que les Allemands
vont les exterminer, alors qu'ils vont vers une terre de Liberté,
la France. L'interné se sent protégé.
Se pose alors le problème : aurait-on dû utiliser l'argent
à faire évacuer les internés au lieu de les aider
à survivre ? Le Joint a un rôle central dans le financement
et est celui qui pousse le plus à l'illégalité. La
question s'est posée. En 1942, des individus légalistes vont
basculer dans l'illégalité avec les déportations.
"Envoyer des colis aux gens des camps, n'est-ce pas d'abord accepter
le système des camps ?" écrit l'abbé Glasberg.
Au cours du débat il apparaît que la France est une "terre
de camps". Il en existait une grande palette : les GTE, (groupes de travailleurs
étrangers), les assignés à résidence, l'internement
administratif, les centres d'hébergements, les centres de transit.
D.Peshanski souligne qu'on distingue 3 périodes : l'exception,
l'exclusion, l'extermination
A partir de 1938, c'était déjà l'esprit de Vichy.
Un fond de xénophobie et d'antisémitisme, est assez fort
depuis les années trente. En Allemagne, la communauté juive
était parfaitement assimilée. Cette fracture relayée
par la société n'était pas tolérable. La xénophobie
a gagné les têtes des gouvernements. Avec Vichy, l'exclusion
est au cœur du système. On est dans la même logique, mais
pas dans la même politique. La logique propre de Vichy ce n'était
pas d'exterminer les Juifs, mais à partir du moment où ils
ont accepté de collaborer, Vichy a participé à l'extermination.
Dans le sud -est de tradition laïque et rouge, une résistance
se développe par porosité avec la population. En Provence
certains antinazis allemands ou autrichiens ont pu s'échapper pour
structurer des phénomènes de résistance.
C. Laharie montre la différence entre assignation et internement.
Les Milles étaient spécialisés pour les candidats
à l'émigration.
A Lourdes dans les hôtels il y a des assignés à
résidence qui seront arrêtés lors de la rafle du 26
août et déportés
D. Peschanski précise que Laval en juillet 1942 veut envoyer les enfants à l'Est de l'Europe. Ce n'est pas pour les protéger, il ne veut pas rester avec des enfants seuls en zone sud. On a osé séparer mères et enfants. On a osé déporter des enfants. Ce qui entraîne le choc de l'opinion publique de 1942.
D. Peschanski suscite le débat en disant que Vichy n'était
pas un régime fasciste, attention au piège des mots, mais
un régime ultra-réactionnaire, Vichy a voulu exister seul
et a mis en place le Statut des Juifs de 1940.
Le pardon appartient aux morts a rappelé Henri.Bulawko en conclusion.
BONY-REITEL FRIEDEL, Journal de Rivesaltes, Zoé, 1993
SCHINDLER-LEVINE LAURE, L' impossible au revoir, l'Harmattan, 1998
ALEXIS-MONET LAURETTE, Les miradors de Vichy, les éditions de
Paris, 1994
PESCHANSKI DENIS , Vichy, 1940-1944: contrôle et exclusion, Complexe,
questions au XX siècle
REMY DOMINIQUE, Les lois de Vichy, édition Romillat, Paris,
1992
Notes de Nicole Mullier, 16/01/1999
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