L'exclusion politique, le déplacement forcé, l'élimination physique des opposants, l'utilisation de la violence pour résoudre les problèmes sociaux, constituent le contexte dans lequel s'est créée et développée la guérilla, née des tentatives des paysans pour se défendre contre la persécution gouvernementale au cours des années quarante et cinquante. La guérilla, sans cesser d'être une forme de défense des terres de certaines catégories de paysans, s'est peu à peu convertie en un mouvement insurrectionnel communiste et, sans cesser d'incarner un projet de transformation sociale, est devenue un pouvoir local despotique qui, dans de nombreuses régions, asphyxie économiquement les propriétaires fonciers, les commerçants et jusqu'aux paysans eux-mêmes. L'incapacité de l'Etat à contrôler les zones où opère la guérilla, est, au départ, la cause immédiate de la formation de groupes paramilitaires, protégés, très souvent, par des secteurs gouvernementaux.
Au cours des trente dernières années, le génocide politique perpétré contre l'Union Patriotique (U.P.) (années quatre-vingt et quatre-vingt-dix), - une organisation par l'intermédiaire de laquelle les FARC et d'autres mouvements de la gauche non armée (dite 'civiliste', par opposition à 'militariste') ont tenté de créer une alternative démocratique- ainsi que l'assassinat systématique de leaders populaires et le déplacement massif de paysans, sont l'expression de la continuité, jusqu'à aujourd'hui, des conditions sociopolitiques dans lesquelles s'est déroulé le conflit rural des années cinquante et soixante.
Si la dynamique de la lutte subversive - antisubversive (les guérillas contre les militaires et les paramilitaires) exige, dans les régions où s'affrontent les armées régulières et irrégulières, de contrôler la population, c'est-à-dire le territoire, l'articulation organique de l'économie illégale à la guerre requiert un contrôle territorial beaucoup plus vaste : contrôle crucial, pour les groupes armés de la guérilla et paramilitaires, dans les zones où la feuille de coca est cultivée et transformée en base pour la cocaïne et correspondant à des zones relativement marginales dans la dynamique économique et de peuplement du pays ; contrôle des territoires où on prépare la base pour la cocaïne, en partie situés dans des régions davantage intégrées à l'économie nationale (rurales ou périurbaines) ; contrôle des territoires qui assurent les routes d'exportation ...
Le contrôle des ressources humaines, économiques, physiques et logistiques du territoire devient un enjeu en soi, non seulement pour les acteurs armés, mais aussi pour de nombreux groupes sociaux et économiques, ainsi que pour les campagnes électorales régionales (et nationales ?) qui s'associent (ou s'articulent) aux mouvements violents. Les choses en étant là, la guerre perd en partie sa motivation subversive - antisubversive et s'oriente essentiellement vers un affrontement pour le contrôle territorial en soi. Dans la Violence des années cinquante et soixante, les acteurs armés sont des combattants stimulés par les discours politiques et/ou soutenus économiquement par d'autres acteurs appartenant généralement aux élites locales et régionales ; mais, à partir des années quatre-vingt, avec l'articulation de l'économie illégale au conflit, les acteurs armés ont leurs propres projets de contrôle économique et politique des ressources de vastes territoires.
Dans ce contexte, depuis les années quatre-vingt jusqu'à aujourd'hui, on assiste à une géopolitique rurale changeante à partir de laquelle certaines régions sont sous le contrôle relativement hégémonique de l'Etat, de la guérilla ou des paramilitaires (et parapolitiques). Certains territoires sont également ouvertement disputés entre ces divers acteurs. Pour d'autres, le contrôle est partagé entre gouvernement et paramilitaires. Il en existe même où les paramilitaires et la guérilla ont des stratégies de collaboration pour la répartition de l'industrie de la coca. Dans ce contexte, le conflit rural armé, plus qu'un conflit agraire suscité, en ses débuts, par la concentration de la terre (et la lutte pour sa redistribution) est aujourd'hui un conflit territorial.
Mais, de toute façon, l'inégale distribution de la terre reste un élément central de ce conflit. Une stratégie conduisant à redistribuer la terre, en fonction de son utilisation productive, et à restituer et consolider les droits de propriété des agriculteurs familiaux et de l'entreprenariat agricole, conduirait à générer une partie des conditions nécessaires pour résoudre le conflit rural. Cela permettrait de neutraliser l'un des éléments centraux du déplacement, qui animent le conflit, et qui est précisément la pression sur la terre d'autrui pour constituer de grandes propriétés, le plus souvent destinées à l'élevage extensif.
Nous avons calculé que, pour doter les petits exploitants de suffisamment de terres pour qu'ils puissent produire des revenus familiaux au dessus du seuil de pauvreté, il faudrait réassigner sept millions d'hectares (considérant qu'actuellement trente millions d'hectares de latifundios sont improductifs ou semiproductifs). La dotation de terres pour l'agriculture familiale aurait, entre autres, trois conséquences importantes. Tout d'abord, elle contribuerait à la stabilisation de la population et à la production rurale ; ensuite, elle permettrait de réduire substantiellement la sous-alimentation par une incitation à la production pour l'autoconsommation et les marchés locaux ; enfin, elle dynamiserait et ferait croître l'économie agricole étant donné que les producteurs familiaux ont démontré une notable efficacité économique puisqu'ils génèrent sur leurs propres parcelles des revenus très supérieurs à ceux qu'ils peuvent gagner ailleurs comme salariés et contribuent pour un peu plus de 60 % du produit agricole du pays et environ 35 % de la production animale. Pour conclure, si le problème de la terre n'est qu'un des aspects du conflit rural actuel, sa solution est cruciale et incontournable pour y mettre définitivement fin.
Jaime Forero Álvarez.
Professeur titulaire.
Faculté d'Etudes Rurales et Environnementales. Université Javeriana
de Bogotá.
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