R.Cazals rappelle d'abord, qu'étant historien en histoire sociale, cela l'a amené à chercher à connaître la guerre par les soldats ; d'où l'édition de témoignages de combattants à commencer par " Les carnets de guerre de Louis Barthas ".
Sur quoi porte le débat historiographique actuel ?
dans les années 1990, l'école dominante est celle " de Péronne " (S.Audoin-Rouzeau, A . Becker) alors que les chercheurs ayant une approche différente,isolés, ont du mal à se faire entendre. Ils se sont regroupés récemment dans un Collectif de recherche international et de débat sur l'histoire de la Première Guerre mondiale (http://www.crid1418.org).
- Dans un premier temps R.Cazals commente une bibliographie sur la controverse.
- Quatre thèmes illustrent l'approche des historiens de Péronne
:
- culture de guerre ;
- brutalisation ;
- consentement ;
- condamnation de la " dictature du témoignage " ;
autant d'a priori, " mines " pour empêcher les " mal-pensants " de
mettre les pieds sur un territoire que les historiens " de Péronne
" entendent se réserver.
Or, il est indispensable de réfléchir au sens aux mots.
D'après les dictionnaires, le mot a une définition très large : adhésion consciente après un choix véritable, mais aussi soumission. Donc peu opératoire, car très flou.
Les historiens " de Péronne " sont obligés de préciser : " consentement patriotique exalté ", ce qui est en contradiction avec les témoignages des combattants.
Contradiction même dans le propos de ces historiens : ils admettent une énorme contrainte car conscription obligatoire donc pas de choix ; ils vont jusqu'à dire que les soldats se seraient rendus en masse si la captivité ne leur avait pas fait aussi peur.
Il est clair qu'il y a eu mélange consentement et contrainte. La contrainte a existé, mais laquelle ?
- directe, physique avec des officiers revolver à la main, les gendarmes, le conseil de guerre ;
- la plus importante, la contrainte sociale : déserter n'est guère possible, passer à l'ennemi est fort dangereux car il peut se méprendre et tirer ; même s'il réussit, le soldat qui déserte perd tout, son métier, son domicile, sa réputation ; sa famille est montrée du doigt, ses enfants sont maltraités...
Pour les historiens réunis dans le CRID 14-18 : il n'y a pas un motif unique pour expliquer la ténacité des combattants, mais un faisceau de facteurs, différents selon les individus et selon les moments ; ce qui a joué notamment, c'est le regard des autres (ne pas être lâche, ne pas abandonner les copains).
Le " groupe de Péronne " se place sous l'autorité de G. Mosse, mais dans son ouvrage, un seul chapitre porte uniquement sur la " Brutalisation du champ politique allemand " ! (et non sur la " brutalisation des sociétés européennes ").
La guerre favorise la brutalité ? ce n'est pas un " scoop " !...A la guerre, la norme c'est de tuer pour ne pas être tué (mais il y a aussi la formule " vivre et laisser vivre ").
Après la guerre les gens restent-ils des brutes ? Les études sur les soldats français (A. Prost) ou allemands (B. Ziemann) montrent que la plupart étaient heureux d'être survivants, rentraient brisés, pacifiques.
La Révolution russe, les troubles en Italie après-guerre correspondent à une question sociale ancienne très grave et non pas au fait que les hommes soient devenus des brutes.
La plus grande brutalité entre 1919 et 1939 s'est produite pendant la Guerre d'Espagne, or l'Espagne était neutre pendant la Grande Guerre, donc rien à voir avec une quelconque brutalisation née en 14-18.
Le seul pays où cette approche puisse fonctionner : l'Allemagne où règne une extrême brutalité (putschs, assassinats, actions des corps-francs). Mais la cause de cette brutalité relève de causes bien connues depuis longtemps : la défaite inattendue, le diktat de Versailles, le changement de régime, la terrible inflation. Il faut ajouter que, à partir de 1924, l'Allemagne de Weimar connaît des années plus favorables, le parti nazi obtient moins de 3% des voix en 1928, c'est la crise économique et sociale qui le relance.
Notion inutile, inadéquate, trop ambiguë pour être un concept efficace.
La culture, c'est un ensemble complexe de représentations, de pratiques, qui évolue sur le long terme ; elle identifie un groupe. Pour S. Audoin-Rouzeau et A. Becker : représentation univoque : haine de l'ennemi, esprit de croisade pendant la guerre ; puis, en 1918, tout le monde serait devenu pacifique (mais alors, ce ne sont pas des brutes !). Cette culture de guerre serait valable pour tous les groupes, tous les pays. Je pense que ce qui est nommé " culture de guerre " est en fait un " discours belliqueux ", pas une culture. Il y a une tentative de mobiliser les esprits, acte volontaire, organisé par les pouvoirs publics, relayé par les classes dirigeantes, mais auquel on peut résister. Le vrai problème réside dans l'impact du discours de guerre sur les individus, l'ont-ils intériorisé ? La réponse est complexe :
Ce discours peut être en partie intériorisé mais pas toujours.
Il faut noter la différence entre l'arrière et le front : arrière plus sensible au discours belliqueux ; à l'avant les officiers plus que les soldats. Et même, sur 8 millions de mobilisés, 4 millions ont combattu, ils n'ont pas la même vision que ceux qui ne connaissent pas les combats.
Différence entre intellectuels et manuels : pour les intellectuels, tendance à la construction abstraite, références historiques, mythologie, alors que les manuels ont des réactions plus spontanées.
Réactions différentes aussi suivant les moments.
Mieux que culture de guerre, il faudrait parler
de " bourrage de crâne " : expression-clé, les soldats l'ont très fortement ressenti ; parfois les combattants ne croient plus rien venant de sources officielles, ils préfèrent croire les rumeurs transmises par leurs camarades ;
de " discours caché ", parce qu'il y a une censure très forte, partout (courrier, presse, théâtre) ; donc difficulté pour faire passer un autre discours que le discours dominant ;
de " langue de bois ". Ex. copies du certificat d'étude : écrire à son frère qui est au front pour l'encourager, tous écrivent donc un discours patriotique parce que c'est ce que l'on attend. De même celui qui passe un concours de recrutement : écrit ce que l'on attend de lui, sinon il n'a aucune chance d'avoir le poste ; idem pour les soldats qui écrivent à leur ancien instituteur : ils écrivent souvent ce que celui-ci a envie de lire. Avec éventuellement des exceptions.
Tout ceci ressemble aux " lettres de marbre " sélectionnées en Italie à l'époque du fascisme. Les historiens italiens sont en train de rechercher les " lettres de papier ".
Comment les historiens réagissent-ils à cette idée de " culture de guerre " ?
Il m'est arrivé d'évoquer une " culture de paix ", mais ce n'est pas satisfaisant, plutôt " culture du temps de paix ", marquée par les représentations construites avant la guerre dans la vie civile, parfois au parti, au syndicat... Les témoignages de combattants le laissent voir.
Antoine Prost choisit le pluriel : les " cultures de guerre " sont très diverses.
S. Audoin-Rouzeau finit par admettre des dégradés, chronologique, géographique, sociologique.
C. Prochasson : dans la culture de guerre, il faut placer tout ce qui est culturel, y compris les " litanies lancinantes " (!) contre la guerre (donc la critique de la guerre, alors on est en contradiction avec la définition d'origine, et tout cela n'a plus de sens).
Cette expression apparaît donc plus dangereuse qu'utile.
Ces historiens veulent s'affranchir de ce qu'il appellent " la dictature du témoignage " ; aux documents, ils préfèrent les " intuitions fulgurantes ". Je ne partage pas du tout ce point de vue.
A mon avis, il faut utiliser les témoignages, ne pas éliminer ceux qui gênent, les publier tous. Les témoignages sont des documents, donc leur étude est soumise à une méthode critique. Qui écrit ? Age, milieu social, degré d'instruction, arme, grade, expérience de guerre. Ex. dans l'infanterie française, 22% de pertes alors que dans l'artillerie 6%, donc ces soldats n'ont pas fait la même guerre. On a encore le carnet d'un officier gestionnaire d'ambulance à quelques km du front, dans le même secteur que Louis Barthas : les deux témoins sont aussi sincères l'un que l'autre, et leur témoignage est précieux, mais ils ne décrivent pas la même guerre : le gestionnaire, par exemple, note qu'il achète des souvenirs de guerre pour envoyer à sa femme (il achète des casques à pointe au " café du commerce " de la localité).
Si on veut risquer une conclusion à la fois scientifique et pédagogique : chercher des témoignages (carnets et correspondances, mais aussi photos, objets fabriqués dans les tranchées), utiliser les témoignages publiés, en précisant toujours le contexte et en exerçant l'esprit critique de l'historien.
Marcelle Athès
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