La notion de puissance et son application en Géographie : la puissance américaine

Conférence de Gérard Dorel IG-HG - 22 mars 2000

La puissance américaine


Trois points sous-tendent l'analyse géographique du concept de puissance :


La place du territoire dans ses trois dimensions :

Océanique :  
Si les Etats Unis ont quatre façades maritimes importantes : les Grands lacs, même si cette façade n'est pas ouverte toute l'année, le Pacifique, les Caraïbes, c'est de l'océan Atlantique qu'ils sont nés ; c'est de là que sont venus les hommes, les capitaux, les idées (surtout en Nouvelle Angleterre) et ce sont les villes-ports de l'Atlantique, arsenaux de la conquête territoriale continentale des Etats Unis qui sont devenues les villes-monde d'aujourd'hui.

Continentale : (analyse qui s'appuie sur les travaux de JP.Charvet)
La dimension continentale de la puissance américaine, conjuguée à la capacité du pays à mobiliser les ressources permettent ainsi aux Etats Unis, par exemple, d'être le vrai grenier du monde, avec des réserves agricoles considérables qui lui assurent une grande capacité à répondre au marché mondial d'autant que l'extension de son territoire, son étalement climatique, lui permet de miser sur la complémentarité des productions avec de surcroît, l'utilisation possible des terres au-delà du Rio Grande.

Spatiale :
La conquête spatiale a largement soutenu les progrès industriels (la conquête de la lune en 1969 dont le succès traduit la résolution du problème industriel que posait alors l'envoi des hommes en orbite, marque aussi la fin du fordisme) et a permis d'assurer aux Etats Unis une avance technologique considérable sur ses concurrents.


Les lieux de la puissance dans leur permanence et leur mutation :

Dans leur permanence :
C'est à la fois la confirmation du Nord Est comme lieu privilégié de la puissance (malgré l'essor remarquable du croissant périphérique) et des grands complexes métropolitains dans leur rôle de moteurs de cette puissance.

Le Nord Est, lieu privilégié de la puissance : Parce qu'il crée des emplois :

Création brut d'emploi Nord est Croissant périphérique
1970 / 1980 + 4.8 millions + 13.4 millions
1980 / 1990 + 10 millions + 22.3 millions

Parce que ces emplois sont des emplois qualifiés : 54% des emplois de laboratoire sont créés dans le Nord est contre 15% en Californie
Parce que ces deux centres de plein exercice du pouvoir (nord est et centre nord ou région des grands lacs) s'appuient sur d'une part le M.I.T. et sur les « start up » (« jeunes pousses ») de la nouvelle économie autour notamment de Cleveland.
Parce que, loin des images de villes en friches, les villes comme Boston sont riches ( elle a dépensé 70 milliards de francs soit l'équivalent de 3 fois le coût de la ligne de métro toulousain pour enterrer une partie de l'autoroute périphérique) et pleinement rénovées comme à Pittsburg où les anciennes usines ont été restaurées et servent de cadre au renouveau industriel.

Les grands complexes métropolitains :
Parce que ce sont de vastes agglomérations, parce qu'elles témoignent d'une forte puissance productive, parce qu'elles s'inscrivent dans une géographie de l'innovation [Triangle de Raleigh source d'énergie de tout un système régional ou bien :New York (1500 laboratoires), Boston (936 laboratoires) et L.A (740)]
Ce sont des centres d'impulsion , de décision mondiales politique, économiques (d'une économie très liée aux technologies) et lieu de passage obligé des productions, même d'immatériel, financières comme culturelles (lieux où se font les modes, la culture, lieu flamboyant de la puissance)
Ce sont aussi des ports, en position d'interface, liés au commerce, des lieux ouverts : zones aéroportuaires de 1° niveau (compagnies aériennes liées aussi aux minorités immigrées), lieux de concentration des services de haut niveau liés à ces échanges : World trade center, Bourses de matières 1° et de valeurs, marchés à terme, c'est enfin là que se retrouvent les sièges sociaux des grandes entreprises des firmes mondiales (sur les 500 + grandes du monde, 160 y ont leur siège social)

Dans leur mutation :
On assiste à partir des CBD à une double délocalisation des sièges sociaux:

On « dégraisse » donc dans les grands bureaux parce que les adresses à Manhattan coûtent très cher ; mais comme il est de bon ton d'en avoir une, on y conserve l'état-major dont les dirigeants peuvent se rencontrer physiquement. Les bureaux abandonnés sont laissés aux représentations étrangères (japonaises, européennes) ou provinciales = on construit donc encore à New York, dernier bâtiment en date, celui de LVMH.

Le CBD ainsi « dégraissé », la ville devient un lieu de représentation en même temps qu'elle s'internationalise:

Donc la notion de CBD devient plus complexe, les activités sont plus diversifiées surtout par rapport au commerce, ils gardent leurs attributs de puissance économique mais ils deviennent des places culturelles de 1° grandeur qu'ils revendiquent en tant que telle et qui génère un tourisme urbain. En même temps, ces « centres » se dédoublent et à côté des centres de travail, s'affirme celui des quartiers reconstruits où l'on se rend entre 12 et 14 heures pour se restaurer ou bien le week-end en famille pour se promener.

La mutation des ces espaces se fait donc aussi dans une dimension culturelle : création, diffusion, décision économique en matière de culture (médias), grands musées, télévision, festivals...Tout cela assure le prestige des métropoles qui capitalisent sur leur nom leur capacité à attirer les créateurs (brain drain) et pour qui le cosmopolitisme est un atout.
Deux agglomérations sont les porte drapeaux de cette tendance : N.Y et L.A


La mondialisation par et pour les Etats Unis :

En référence, les travaux de J.Bonnamour, SEDES, 1995

Cet espace de la « mexamérica », qui est aussi une nouvelle forme de conquête du plus faible par le plus fort, est une région composite : chapelet de 28 villes doubles, aux modes culturelles et alimentaires spécifiques (culture « tex mex ») et plurielles, avec une seule monnaie : le dollar

Moins connue des manuels : la zone Caraïbe

Arrière cour des Etats Unis depuis la fin du XIX°s, sous tutelle, parfois brutale (seule poche de résistance, Cuba, mais dans le même temps de sa fermeture, les capitaux US se sont redéployés ailleurs dans les îles voisines)
Une micro économie dépendante : café, sucre, tabac, aujourd'hui tourisme à 80% américain est yankee
Une périphérie intégrée en position de synapse (et zone de blanchiment d'argent sale) avec en position d'interface :
MIAMI :Grande place aéroportuaire d'Amérique du Sud, refuge des grands bourgeois latino américains, reliée à 74 villes d'Amérique du Sud, véritable Centre où se focalisent tous ceux qui ont la puissance dans ces Etats et qui est ainsi devenue la 1° place bancaire d'Amérique du Sud
Nouvelle Orléans, Houston, Dallas, plus liées au pétrole dont elles hébergent les grands groupes US, fonctionnent comme une zone d'accueil migratoire et tiennent en partie le même rôle que Miami, mais pour le Mexique et le Vénézuela

Le Croissant périphérique devient le lieu privilégié de l'internationalisation de la production, lieu de rencontre de la sueur latino (flux migratoires) et des capitaux, des dollars de Boston.

G. DOREL
Géographe, professeur des Universités
Inspecteur Général


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