Nadja Auermann March 2005 |
Glamour became the style catchword of 1994 and summarized a look of being
dressed up and made up. The new sophistication put an end to dressing
down, the look popularized in 1993 by grunge and the style known as
deconstruction, which featured clothes with unfinished seams, unironed
cloth, and conspicuous stitching. For women, tailored trouser and skirt
suits, short swingy dresses, … Le corps et son image à travers la culture médiatique« On sait que tout individu est à la fois émetteur d’une apparence physique et récepteur de l’apparence d’autrui. Toute rencontre entre les individus donne lieu à une émission-réception mutuelle d’impressions et l’informations par le moyen de l’apparence. Ce type de relation est régi par deux systèmes de conventions sociales de nature différente. D’un part, l’information mutuelle de deux partenaires par l’apparence repose sur un système d’ordre sémiologique. Ce système est de même nature que ce qu’il est convenu d’appeler la communication non verbale, le langage du corps ou le langage de la mode. D’autre part, l’apparence est l’objet, comme toutes les relations sociales, d’un ensemble de règles et usages concernant sa pratique, qui relèvent de la morale ou de la bienséance et même, pour employer le mot, de l’étiquette. » (M.T. Duflos-Priot) On a pu constater comment les changements intervenus au niveau de la société agissent directement sur la manière de vivre de chaque individu. A une société en train de se décomposer en une multitude de petites « tribus », correspond un individu entraîné dans un mouvement chaotique, dans une quête sans fin d’une communauté à laquelle il pourrait s’attacher. Au brisement des liens correspond le repli excessif sur soi-même; le manque de communication, la peur du regard de l’Autre (un étranger dont on ne connaît rien), l’image contrefaite du « tout est possible si l’on veut et si on se donne à fond... », l’angoisse liée à la perspective de « ne pas être à la hauteur » et la dépression. Chacune des transformations passées au niveau « macro » a son équivalent au niveau « micro », dans l’ordre logique des choses. L’individu postmoderne est l’image fidèle de son environnement : biologique ou bien social. On a vu que, d’un certain point de vue, la dysmorphophobie peut être envisagée comme l’expression aiguë de l’échec du fonctionnement par « Soi-même » de la part de l’individu. Dans ce chapitre on portera l’attention sur l’image du corps, dimension subjective qui reflète d’une manière intime toutes les transformations opérées au niveau de la culture, transformations qui vont se retrouver dans la conduite de chacun d’entre nous. Les médias, par les stéréotypes qu’ils véhiculent, jouent énormément sur la façon dont cette image est conçue. La preuve ? Le nombre de plus en plus accru de gens mécontents de leurs corps. Mais, avant tout, on doit mettre en évidence l’ultime conséquence des changements opérés au niveau de la société, et qui touche la relation entre l’individu et son propre corps. « Le retour au corps », voilà comme certains auteurs envisagent ce nouveau rapport au corps. J’ai choisi les points de vue des trois auteurs : Jean Baudrillard, Gilles Lipovetsky et David Le Breton, pour illustrer cet aspect. Le néo-narcissisme accompli : l’hyper-investissement du corps« Incontestablement, la représentation sociale du corps a subi une mutation dont la profondeur peut être mise en parallèle avec l’ébranlement démocratique de la représentation d’autrui; c’est l’avènement de ce nouvel imaginaire social du corps que résulte le narcissisme. De même que l’appréhension de l’altérité d’autrui disparaît au bénéfice du règne de l’identité entre les êtres, de même le corps a perdu son statut d’altérité, de res extensa, de matérialité muette, au profit de son identification avec l’être sujet, avec la personne. (...) La personnalisation du corps appelle à l’impératif de jeunesse, la lutte contre l’adversité temporelle, le combat en vue de notre identité à conserver sans hiatus ni panne. (...) Comme toutes les grandes dichotomies, celle du corps et de l’esprit s’est estompée; le procès de personnalisation, plus particulièrement ici, l’expansion du psychologisme, gomme les oppositions et hiérarchies rigides, brouille les repères et identités marqués. (...) Le corps psychologique s’est substitué au corps objectif et la prise de conscience du corps par lui-même est devenue une finalité même du narcissisme; faire exister le corps pour lui-même, stimuler son auto-réflexivité, reconquérir l’intériorité du corps, telle est l’½uvre du narcissisme. (...) Ne pas omettre que, simultanément à une fonction de personnalisation, le narcissisme accomplit une mission de normalisation du corps (...) la normalisation postmoderne se présente toujours comme l’unique moyen d’être vraiment soi-même, jeune, svelte, dynamique. (...) Le narcissisme, par l’attention pointilleuse qu’il porte au corps, par son souci permanent de fonctionnalité optimale, fait tomber les résistances « traditionnelles » et rend le corps disponible pour toutes les expérimentations. (...) Rien moins que le degré 0 du social, le narcissisme procède à d’un hyper-investissement de codes et fonctionne comme type inédit de contrôle social sur les âmes et les corps.1 La vision de Lipovetsky réussit très bien à mettre en évidence l’interdépendance qui existe entre la société, l’individu et son corps. Avec la remarque que, de toute évidence, la relation reste unidirectionnelle : l’individu subit les conséquences dues aux changements opérés au niveau de la société, le corps, à son tour, subit les effets dus au manque de lien et au processus de personnalisation. Lipovetsky introduit la notion de « corps psychologique » qui prend la place du corps objectif; il parle d’une « prise de conscience du corps par lui-même ». Ce corps s’identifie désormais avec la personne (le sujet), il n’y a plus de dichotomie, le corps a réussit à conquérir sa propre intériorité. En même temps, le contrôle social n’est pas du tout relâché, il s’ajoute au processus de normalisation en imposant des règles qui doivent être respectées pour être vraiment « soi-même ». C’est l’aspect de la « normalisation du corps », réalisée par un « hyper-investissement des codes ». La boucle est bouclée. « Etre Soi-même » n’est pas un choix personnel, c’est la société qui impose des normes, des codes que l’individu doit intérioriser. Une fois de plus, il n’est pas libre de ses mouvements, même si l’on a parlé pendant des années d’une certaine « libération du corps ». Tout doit être fait en respectant la norme. Et si cette norme ne correspond pas au profil intérieur de l’individu, le repli sur soi, le regard critique vis-à-vis de soi-même, et la peur du regard de l’Autre, ne peuvent être que des conséquences logiques. David Le Breton se penche lui aussi sur cette nouvelle perspective sur la relation entre l’individu et son propre corps, dans la société actuelle. D’une part il parle d’un vrai « escamotage ritualisé » du corps, de l’effacement et de la discrétion en tant que « statut idéal du corps dans la société occidentale ». Dans sa vision « la mise en jeu » du corps se traduit en fait par une « mise à distance » vis-à-vis d’autrui. « Rites d’évitement (ne pas toucher l’autre, sauf dans des circonstances particulières, une certaine familiarité entre les interlocuteurs etc., ne pas montrer son corps nu ou partiellement dénudé, sauf dans certaines circonstances précises etc.) ou de régulation du contact physique (poignée de main, embrassade, distance entre les visages et les corps, lors de l’interaction etc.). »2 En outre, l’individu ne prendrait conscience de l’existence « matérielle » de son corps que seulement dans des moment de crise ou d’excès : « douleur, impossibilité physique d’accomplir tel acte, blessure, fatigue... ». « Le corps est le présent-absent, à la fois pivot de l’insertion de l’homme dans le tissu du monde et support sine qua non de toutes les pratiques sociales, il n’existe à la conscience du sujet que dans les seuls moments où il cesse de remplir ses fonctions habituelles, lorsque la routine de la vie quotidienne disparaît ou lorsque se rompt « la silence des organes ». »3 Etre « à l’écoute de son corps » traduirait en effet l’essai de l’individu de lutter contre « le silence qui imprègne sa chair ». Ce silence serait en fait l’origine des troubles liés au narcissisme : « impression de ne rien sentir, vide intérieur, sidération des sens et d’intelligence, blancheur de l’existence, atonalité ». Mais, on devrait souligner aussi que réussir à prendre conscience du silence de son propre corps implique automatiquement l’existence d’un espace vide autour de sa propre personne, une coupure totale de lien avec Autrui, autrement dit, une immense solitude. Dans la vision de Le Breton, on peut parler de l’existence de deux corps, celui qu’on exhibe « triomphant, sain, jeune et bronzé », et celui du quotidien « dilué dans la banalité des jours ». « Si le nouvel imaginaire du corps n’est pas sans incidence sur le quotidien, ses effets restent mineurs, ils concernent plus l’imaginaire que le corps vécu. »4 Le premier type de corps tombe sous les rites de l’effacement, la seule possibilité de refaire une « alliance ontologique » avec son possesseur c’est celle « des exercices » physiques. C’est le seul moment où l’individu réussit à entrer en contact avec les autres (jusque là totalement inconnus), en acceptant « le contact de la main ou de la peau de l’autre », le jeu imposant à chacun d’être à tour de rôle : « outil puis acteur, objet puis sujet ». Mais, en règle générale, « le corps doit passer inaperçu dans l’échange entre les acteurs, même si la situation implique pourtant sa mise en évidence. Il doit se résorber dans les codes en vigueur et chacun doit pouvoir retrouver chez ses interlocuteurs, comme dans un miroir, ses propres attitudes corporelles et une image qui ne le surprenne pas. »5 Si cette possibilité de se « projeter dans l’Autre » ne peut pas se réaliser, celui-ci « cesse d’être le miroir rassurant de l’identité », « casse la sécurité ontologique qui garantit l’ordre symbolique », et le sentiment d’angoisse s’installe. Quant au corps exhibé, il représente le résultat direct du fonctionnement de la publicité. Ainsi « le corps libéré de la publicité est propre, lisse, net, jeune, séduisant, sain, sportif. Ce n’est pas le corps de la vie quotidienne. »6 En réalité, Le Breton considère cet aspect comme « l’imaginaire du corps », un imaginaire profondément « dualiste ». Ainsi, la « libération du corps » représenterait en fait une « libération de soi, le sentiment d’avoir gagné un épanouissement » à travers « un usage différent de ses activités physiques » ou une « gestion neuve de son apparence ». « Ecarter le corps de sujet pour affirmer ensuite la libération du premier est une figure de style d’un imaginaire dualiste. »7 « Le dualisme moderne n’écartèle pas l’âme (ou l’esprit) et le corps, il est plus insolite, plus indéterminé, il avance masqué, tempéré, sous des formes nombreuses, mais qui toutes reposent sur une vision duale de l’homme. Lieu de jubilation ou de mépris, le corps est, dans cette vision du monde, perçu comme autre que l’homme. Le dualisme contemporain distingue l’homme de son corps. Sur les deux plateaux de la balance, celui du corps, méprisé et destitué de la techno-science ou celui du corps choyé de la société de consommation. »8 Le Breton s’attaque lui aussi au processus d’individualisation qui se déroule à l’intérieur de la société d’aujourd’hui. L’individualisme « invente le corps en même temps que l’individu », et cela dans la situation où les liens entre les acteurs sont « moins sous l’égide de l’inclusion que sous celle de la séparation ». Autrement dit, le degré d’individualisation dit tout sur l’état de lien social, plus il est élevé moins le lien est fort. Dans sa dernière étape, celle « d’atomisation des acteurs et de l’émergence d’une sensibilité narcissique », on assiste à la transformation du corps en « refuge et valeur ultime ». C’est la seule certitude de l’individu, le seul moyen de se « rattacher à une sensibilité commune, rencontrer les autres, et se sentir toujours en prise avec une société où règne l’incertitude ». Et le processus d’individualisation ne s’arrête pas là. Une fois le lien avec autrui rompu, l’individu transforme son corps dans un « autre soi-même », un « alter ego », un « équivalent du sujet », c’est-à-dire « personne ». On assiste ainsi au passage du « corps objet » au « corps sujet », à la promotion du corps au stade de « personne à part entière en même temps que miroir, faire-valoir ». De cette façon « l’individu devient sa propre copie », le corps pouvant se détacher du sujet pour mener seul son aventure. « La relation duale corps-sujet favorise l’établissement de priorité de cet ordre, puisque agir sur l’un engendre nécessairement des conséquences sur l’autre. »(...) Le corps alter ego ne change en rien la désymbolisation dont le corps est l’objet, à l’inverse, il en témoigne sous une autre forme, mais en psychologisant la matière, en la rendant plus habitable, en y ajoutant une sorte de supplément d’âme (supplément de symbole). Il favorise la mise en place, à l’échelle de l’individu, d’un tenant-lieu de relation à l’autre. La symbolique sociale tend, là où elle manque, à être remplacée par la psychologie. Les carences de sens ne sont plus imputées au social, mais résolues individuellement dans un discours ou les pratiques psychologiques du corps est un « signifiant flottant » particulièrement propice à ces remaniements. »9 L’individualisme contemporain va engendrer nécessairement le phénomène de narcissisme. Le schéma est le même que dans le cas de Lipovetsky. Le Breton parle lui aussi d’une « mutation anthropologique » qui « change la nature du symbole » qui ne fait que de « juxtaposer les acteurs » par une « consommation commune de signes », en tant que « sujet privé ». « En plongeant dans le miroir où il forge le sentiment de son bien-être et de sa séduction personnelle, l’homme individualisé voit moins sa propre image que son allégeance plus ou moins heureuse à un agencement de signes. Une tonalité narcissique traverse aujourd’hui mezza voce la sociabilité occidentale. »10 Le narcissisme est envisagé par l’auteur en tant que discours sur « une certaine ambiance du social », « l’une des veines de la sociabilité », « une idéologie du corps », l’image d’un dualisme qui « érige le corps en faire-valoir ». Il représente le travail sur soi, la recherche d’une « personnalisation de la relation au monde » par la mise en avant « des signes vestimentaires, d’attitudes, mais aussi et surtout de signes physiques ». C’est aussi un « inducteur de sociabilité » par sa capcacité d’adapter « le choix personnalisé » lorsque l’ambiance sociale « élargit son champ d’influence dans la sphère la plus intime du sujet ». Dans l’analyse de Le Breton sur le corps et sur la relation établie entre corps et individu (dans la perspective de l’émergence de nouveaux phénomènes sociaux tels que : l’individualisme et le narcissisme), on retrouve une fois de plus le rapport à l’Autre. En fait, le corps essaie d’établir la proximité, le lien coupé dans la société contemporaine. Il est envisagé à la fois en tant que matérialité et en tant qu’imaginaire. Il y a une grande différence entre celui qui nous accompagne dans la routine quotidienne, et celui que les médias nous exhibent à travers ses images. Le corps matériel, représente un support encombrant et pénible, il doit être escamoté à travers une attitude réservée, propre à la société contemporaine. Il doit respecter une certaine conduite imposée par le social. La barrière peut être dépassée uniquement par le biais des exercices physiques, moments de rapprochement qui ne mettent pas en danger la vie privée de chacun. Parce que préserver son intimité représente l’une des conditions de l’intégration sociale. En ce qui concerne « l’imaginaire du corps » David Le Breton propose une vision dualiste alors que Lipovetsky proposait la version du corps psychologique qui prend la place au corps objectif. Dans la conception dualiste, par contre, on écarte le corps du sujet, le corps va s’autonomiser et, en se libérant on va libérer l’individu. Le corps devient un « alter ego », « personne à part entière en même temps que miroir - non plus miroir de l’Autre dans le champ du symbole, mais miroir de l’être dans le renvoi du même ». De toute façon, les deux processus représentent les conséquences directes de l’individualisation (personnalisation) et, surtout, du narcissisme. Les deux auteurs gardent l’idée de « coupure de lien avec l’Autre »11; pour Le Breton le corps « alter ego » fonctionne à l’échelle individuelle, justement comme « tenant-lieu de relation à l’Autre ». La dernière analyse sur le nouveau rôle du corps dans la société actuelle appartient à Jean Baudrillard. A mon avis, elle est, aussi, la plus sévère des trois. Ainsi, dans la panoplie de la consommation, il est un objet plus beaux, plus précieux, plus éclatant que tous - plus lourd de connotations encore que l’automobile qui pourtant les résume tous : c’est le corps. Sa « redécouverte » après une ère millénaire de puritanisme, sous le signe de la libération physique et sexuelle (...), tout témoigne aujourd’hui que le corps est devenu objet de salut. Il s’est littéralement substitué à l’âme dans cette fonction morale et idéologique. (...) le corps n’est il pas l’évidence même ? Il semble que non : le statut du corps est un fait de culture. Or, dans quelque culture que ce soit, le mode d’organisation de la relation aux choses est celui des relations sociales. Dans une société capitaliste, le statut général de la propriété privée s’applique également au corps, à la pratique sociale et à la représentation mentale qu’on en a. Ce que nous voulons montrer, c’est que les structures actuelles de la production/consommation induisent chez le sujet une pratique double, liée à une représentation désunie (mais profondément solidaire) de son propre corps : celle du corps comme CAPITAL, celle du corps comme FETICHE (ou objet de consommation). »12 « Le secret de B.B. ? C’est qu’elle habite réellement son corps. Elle est comme un petit animal qui remplit exactement sa robe. » Un remarque parmi d’autres publiées dans la revue « Elle » mais qui a amené Baudrillard à élaborer sa perspective critique sur le rôle joué par le corps dans la société des années ‘70. Ainsi, à la place de l’âme qui enveloppait autrefois le corps, maintenant c’est la peau qui le fait. La peau envisagée comme « vêtement de prestige et résidence secondaire », comme « signe et référence de mode ». La relation entre corps objectif et sujet (telle qu’elle était décrite par la revue en question), semble reproduire les relations sociales « de chantage, répression, syndrome de persécution... ». Baudrillard parle d’un « narcissisme dirigé » tel qu’il « explore » le corps - « territoire vierge » pour rendre visibles les signes « du bonheur, de la santé, de la beauté, de l’animalité triomphante sur le marché de la mode ». Le corps reste un simple objet de consommation qui, en plus, « monopolise à son profit toute affectivité » selon une logique purement « fétichiste ». L’auteur, lui aussi, parle d’un « réinvestissement narcissique » présenté comme un moyen de « libération et d’accomplissement » mais qui représente en même temps le corps « efficace, concurrentiel, économique ». Celui-ci est réapproprié uniquement selon « un principe normatif » de rentabilité hédoniste, il est géré en tant que « patrimoine » et manipulé en tant que « signifiant d’ordre social ». Il s’agit, en fait, du processus de « sacralisation d’un corps purement fonctionnel », celui qui intéresse la société de consommation. Les caractéristiques essentielles de ce type de corps sont : la beauté et l’érotisme, les seuls à instituer la nouvelle « éthique de la relation au corps ». Ils sont disposés en deux pôles : masculin (l’athlétisme), et féminin (le phrynéisme). Dans le cas de la beauté, l’auteur parle d’un « signe d’élection au niveau du corps comme la réussite au niveau des affaires », d’une vraie « éthique de la beauté » qui est celle même de la mode, et qui peut se définir comme « la réduction de toutes les valeurs concrètes, les « valeurs d’usage » du corps (énergétique, gestuelle, sexuelle) en une seule « valeur d’échange » fonctionnelle, qui résume à elle seule, dans son abstraction, l’idée du corps glorieux, accompli, l’idée du désir et de la jouissance - et par là même les nie et les oublie dans leur réalité pour s’épuiser dans un échange de signes. Car la beauté n’est rien de plus qu’un matériel de signes qui s’échangent. Elle fonctionne comme valeur/signe. »13 L’impératif de la beauté est celui de « faire-valoir » (par le détour du réinvestissement narcissique). Donc, la redécouverte du corps vise uniquement le « corps-objet », dans le contexte généralisé d’autres objets. Cela sert de motivation pour assimiler « l’appropriation fonctionnelle » du corps à celle de « biens et d’objets » dans le processus d’achat. Ainsi, la découverte du corps « passe d’abord par les objets », « la seule pulsion vraiment libérée » étant « la pulsion d’achat ». Parce que « le corps fait vendre, la beauté fait vendre, l’érotisme fait vendre ». Le corps doit être libéré, émancipé, pour pouvoir être « exploité à des fins productivistes ». « Il faut que l’individu puisse redécouvrir son corps et l’investir narcissiquement - principe formel de plaisir - pour que la force du désir puisse se muer en demande d’objets/signes manipulables rationnellement. Il faut que l’individu se prenne lui-même comme objet, comme le plus beau des objets, comme le plus précieux matériel d’échange, pour que puisse s’instituer au niveau du corps déconstruit, de la sexualité déconstruite, un processus économique de rentabilité. »14 Envisager le corps en vrai « objet de culte » nous amène directement à une « libération » qui passe par une « resacralisation » : le culte du corps a remplacé le culte de l’âme ! « Le corps tel que l’institue la mythologie moderne n’est pas plus matériel que l’âme. Il est, comme elle, une idée, ou plutôt, car le terme d’idée ne veut pas dire grande chose : un objet partiel hypostasié, un double privilégié et investi comme tel. Il est devenu, ce qu’était l’âme en son temps, le support privilégié de l’objectivation, le mythe directeur d’une éthique de la consommation. On voit combien le corps est étroitement mêlé aux finalités de la production comme support (économique), comme principe d’intégration (psychologique) dirigée de l’individu, et comme stratégie (politique) de contrôle social. »15 L’analyse de Baudrillard est complètement différente de celles de Lipovetsky et Le Breton. Dans le cadre d’une société de consommation, le corps ne peut être envisagé qu’en tant qu’objet. Il n’y a pas de dichotomie, on considère le culte du corps similaire à celui de l’âme, dans l’époque du Moyen Age. Le corps est ainsi élevée au rang d’objet de salut. A vrai dire, cette perspective assez réductionniste pouvait fonctionner très bien dans les années ‘70. Entre temps, les choses ont changé d’une certaine façon. Même si je ne suis pas une adepte de la perspective psychologisante des choses, je dois avouer qu’elle me semble plus adéquate à la société postmoderne que celle proposée par Baudrillard (plutôt marxiste). De toute façon, ce qu’on doit retenir c’est que le corps aussi s’est retrouvé piégé par le néo-narcissisme. Qu’il soit ou non libéré, qu’il existe d’une façon autonome ou qu’il se soit transformé en corps psychologique, tout cela ne représente que des opinions méritant d’être analysées. Pour le moment on va essayer d’aller plus loin et de voir comment l’individu construit l’image de son propre corps. Parce que de cette étape va dépendre en partie, son équilibre intérieur. Le concept d’image du corps« Nous appellerons image du corps la configuration globale que forme l’ensemble des représentations, perceptions, sentiments, attitudes, que l’individu a élaboré vis-à-vis de son corps au cours de son existence et ceci à travers diverses expériences. Ce corps perçu est fréquemment référé à des normes (de beauté, de rôle..) et l’image du corps est le plus souvent une représentation évaluative. L’ensemble de travaux psychologiques montre bien que l’acquisition progressive d’une image de son propre corps s’étaye sur des acquisitions multiples, non seulement visuelles et kinesthésiques, mais aussi cognitives, affectives et sociales. La synthèse finale du développement de l’image du corps consiste à percevoir son corps comme unique, différent des autres, et comme « sien », ce qui correspond aussi à l’appréhension de soi comme « objet » et « sujet ».16 D’après la définition qu’on vient de donner, l’image du corps n’est pas une chose innée mais acquise « progressivement » tout au long de la vie. C’est une représentation évaluative qui donne la possibilité à chacun d’entre nous de se concevoir en tant que « sujet » et « objet » à la fois. L’image du corps se construit en relation directe avec les différentes étapes de l’existence. Elle est envisagée en tant que somme d’acquisitions « visuelles, kinesthésiques, cognitives, affectives et sociales ». On voit bien qu’il ne s’agit pas du tout de quelque chose de définitif et que, par conséquent, l’appréhension de soi peut, à son tour, changer en fonction des changements qui s’opèrent autour de l’individu. Ainsi, une fois de plus, la mécanique sociale se retrouve entièrement reflétée dans la relation établie : l’individu et l’image de son corps. Le psychologue Paul Schilder donne les principaux traits de l’image du corps. Ainsi, elle est toujours entourée par les images du corps des autres, reconstruite par rapport à elles, dans un processus de socialisation continuelle. L’image du corps n’existe pas en soi, elle est une partie du monde, l’un des aspects de l’expérience globale, qui met en jeu la personnalité (Moi), le corps et le monde extérieur. Elle n’existe que si le corps lui-même n’est pas isolé. En fait, l’image du corps est par essence sociale, jamais isolée, toujours accompagnée par d’autres. La relation établie avec d’autres images du corps dépend du « facteur de distance » spatiale et affective. La distance sociale diminue chaque fois qu’il y a une forte réaction émotionnelle. Le rapport établi entre différentes images du corps n’est pas un rapport de dépendance; elles se trouvent sur le même plan et l’une ne peut être expliquée par l’autre. Il y a un échange mutuel permanent entre les différents parties de notre image du corps et celles des images du corps des autres. Il s’agit d’un double processus : de projection et d’appropriation. Mais la totalité de l’image du corps d’un autre peut être aussi assimilée (identification), et de même un individu peut expulser son image du corps dans sa totalité. L’image du corps d’un autre, ou certaines de ses parties, peuvent être intégrées complètement dans celle d’un individu et former avec elle une unité; ou bien elles peuvent être ajoutées et ne former avec elle qu’une simple somme. Enfin, le modèle postural du corps n’est pas statique, il change continuellement selon les circonstances vécues. C’est une construction de type créatif : il est construit, dissous, reconstruit, l’identification, l’appropriation et la projection jouant un rôle important. Plus on pénètre profondément dans la structure de la personnalité, plus on trouve des ressemblances entre les individus, et plus important est le rôle de la projection et de l’identification. Il n’y a pas une image collective du corps mais une collection, pas clairement consciente, des diverses images du corps. On aura ainsi des similarités entre les individus au niveau des couches profondes de la personnalité, similarités qu’accentuent tous les dons et les emprunts qui se font par projection et identification. L’image du corps, une fois élaborée, ne reste pas pour autant inerte; après chaque cristallisation il y a un stade plastique où il peut y avoir de nouvelles constructions selon la position affective de l’individu. Le nouveau changement ne se résume pas uniquement à notre image du corps, il touche aussi la relation spatiale et affective aux images du corps des autres. De cette façon, la relation sociale entre différentes images du corps représente un processus continu de construction dans l’image sociale. Schilder considère que le phénomène d’identification représente une tendance humaine primaire. On a tendance à s’identifier à des personnes réelles ou imaginaires que nous admirons et pour lesquelles on éprouve des sentiments amoureux. En outre, il considère qu’il n’y a pas d’image du corps sans personnalité, mais que le développement de la personnalité de l’Autre n’est possible que par la médiation du corps et de l’image du corps. Enfin, la beauté et la laideur sont envisagées en tant que phénomènes sociaux, ils n’ont pas de valeur pour une personne isolée. L’une et l’autre, par leur importance, représentent la base des activités sexuelles et sociales des individus. Ce que les individus appellent « beauté » c’est, avant tout, la beauté du corps humain. Elle va être, par conséquent, liée à l’image de ce corps. L’idéal de beauté et la mesure de la beauté dans une société sont l’expression de la situation de la libido dans cette société.17 De toute évidence, l’individu ne connaît pas mieux son corps qu’il ne connaît celui de l’autre. Schilder affirme que cela ressort de l’intérêt que l’individu porte pour le miroir. Mais ce qui importe le plus c’est le fait qu’on construit l’image du corps uniquement dans le contact avec les autres, par le biais d’une relation d’échange qui fait que beaucoup d’éléments deviennent communs chez les individus qui ont entre eux des rapports affectifs. Par ailleurs, le phénomène de similarité qui touche les gens au plus profond de leur personnalité, représente un autre aspect important, d’autant plus qu’il est lié au processus de projection et d’identification. Ces deux processus sont pleinement utilisés par les médias dans leur démarche de mise en circulation des modèles. Ce qu’on doit retenir c’est la dimension sociale de l’image du corps et le fait qu’elle se trouve continuellement en échange avec les images du corps des autres. Dans cette perspective, l’existence de l’Autre devient plus que nécessaire pour construire notre propre image du corps. A ce niveau, la communication reste intacte, les individus n’ont pas eu la possibilité de se retirer dans leur « attitude réservée » ! On continue à échanger des informations, d’une façon instinctive, au niveau de nos corps. C’est un aspect qui doit être retenu. Mais comment les individus perçoivent l’apparence d’autrui ? Marilou Bruchon-Schweitzer parle d’un « attrait global perçu » qui intégrait divers détails tels que : la forme du corps, le sexe, l’attrait physique, l’âge, les vêtements, les gestes, les expressions, et qui serait traduit par des évaluations globales (l’impression agréable/désagréable). Parmi ceux-ci « l’attrait physique est bien l’une des caractéristiques individuelles fondamentales permettant non seulement de décrire les individus mais de prédire les perceptions et les comportements effectifs dont ils sont l’objet, puis les images qu’ils élaborent d’eux-mêmes. »18 Il y a plusieurs déterminants de l’attrait physique : la forme du corps, le visage, le sexe, la couleur des yeux, des cheveux et de la peau, l’âge, le vêtement. Ainsi, dans le cas de la forme du corps, les études ont montré la préférence pour un corps masculin mésomorphe (musclé) (Brodsky, 1954), et pour un corps féminin ectomorphe modérée (mince sans être maigre).19Dans le cas du visage, ce sont les traits infantiles qui seraient liés à l’attrait global perçu. Ils augmenteraient l’attrait des visages féminins (Zebrowitz et Apatow, 1984), surtout si on ajoute quelques caractéristiques adultes (des pommettes saillantes) et des indices expressifs (la dilatation de la pupille, des sourcils hauts, le sourire) (Cunningham, 1986). Par contre, dans le cas des hommes, ce sont les caractéristiques adultes qui prédisent l’attrait masculin. Le sexe représente un autre déterminant de l’attrait physique. Ainsi, en moyenne, les femmes sont perçues plus attrayantes que les hommes, phénomène lié aux stéréotypes concernant le rôle prescrit à chaque sexe dans la société. L’âge a un effet négatif massif sur l’attrait physique (Korthase et Trnholme, 1982, 1983). Les adolescents seraient les plus sévères, dans leurs évaluations, vis-à-vis des sujets âgés (Mathes et al., 1984). Quant à la couleur des yeux, des cheveux et de la peau, il s’est avéré qu’une coloration claire (yeux, cheveux et teint) accroît significativement l’attrait féminin, alors qu’une coloration un peu plus sombre est jugée attirante chez l’homme (Feinman et Gill, 1978). En outre, une personne est perçue comme attrayante, moyennement attrayante ou peu attrayante, selon les vêtements qu’elle porte (Buckley et Haefner, 1984). Toutes ses données trouvées dans des recherches psychologiques vont être pleinement manipulées par les médias, surtout par la publicité, et cela indépendamment des effets éphémères de la mode. Les mêmes recherches ont essayé de voir s’il y avait une relation entre les apparences physiques de l’individu et les attitudes/attentes d’autrui vis-à-vis de lui (la relation aspect physique : personnalité), et s’il s’agit là d’une inculcation sociale. Dans le premier cas (apparence physique : attitude induite à Autrui), on a montré tout d’abord, l’existence des modèles communs (d’origine socioculturelle) qui influencent l’attitude individuelle vis-à-vis des apparences physiques de l’Autre. Ces modèles rendent les perceptions de plus en plus conformes pour les individus âgés de 11 à 18 ans, et de 36 à 59 ans. Ce conformisme est plus accentué dans le cas des femmes que dans celui des hommes (cette différence s’atténuant avec l’âge). L’adhésion aux modèles communs semble renforcée lorsqu’on est soi-même valorisé par ces modèles. En général, les individus ont tendance à accommoder ces modèles communs à leurs propres caractéristiques, de telle façon que ces « normes » ne remettent trop en cause leurs perceptions d’eux-mêmes. Ainsi, le fait d’établir une relation entre l’apparence physique de l’individu et l’attitude induite à l’Autre, par le biais de « modèles communs » d’origine socioculturelle, montre bien son origine sociale. Dans le deuxième cas, celui de la correspondance entre les apparences physiques de l’individu et les attentes qu’il induit à l’Autre, le stéréotype « Ce qui est beau est bon » semble très éloquent. Celui-ci a été illustré par de nombreux travaux (Dion, Berscheid et Walster, 1972), tout en accentuant le fait que l’adhésion à des perceptions standardisées se renforce avec l’âge (apprentissage social d’attitudes stéréotypées). Il y a quand même des facteurs qui tendent à modérer l’effet de ce stéréotype. Ainsi, dans le cas des hommes, à partir de la pré-adolescence, l’efficience et la combativité remplacent la beauté, et cela, sans doute, à cause de l’existence de « normes de rôle » (Schwibbe et Schwibbe, 1981). En outre, dans le cas des individus possédant un physique moins avantageux, on peut assister à des évaluations déviantes (Dermer et al., 1975). La beauté physique n’a aucune influence sur : les individus à faible estime de soi (Mathes et Edwards, 1978) ; les individus peu conformistes (Adams et al., 1977), et les individus ayant des attitudes libérales (Holahan et al., 1981). On a une attitude favorable vis-à-vis de la beauté de l’autre uniquement si celle-ci ne remet pas en cause notre propre système de représentation. On essaie, en adoptant une attitude de défense, de maintenir un niveau d’estime de soi acceptable et qui pourrait être menacé par l’existence d’une différence trop importante entre l’image de soi et de l’autre. Mais pourquoi cette réponse positive vis-à-vis de l’attrait physique ? Apparemment, la beauté induirait chez autrui un plaisir d’ordre esthétique et/ou érotique (Mathes et al., 1978). La beauté est considérée comme une véritable « valeur » sociale, au même titre que d’autres attributs culturellement désirables. Les pratiques embellissantes visent d’ailleurs des objectifs individualistes mais, surtout, la reconnaissance ou la promotion sociale (Maisonneuve et al., 1981). De plus, la beauté serait psychologiquement stimulante. Ainsi, une source attrayante suscite de la curiosité, de l’intérêt, elle peut être plus convaincante qu’une source peu attrayante. Les visages les plus beaux d’une série sont plus facilement mémorisés que d’autres (Cross et al., 1971). Il y a aussi une influence indirecte de la beauté. Ainsi, l’attrait ressenti envers des individus beaux serait progressivement acquis par renforcement affectif positif (Byrne et Clore, 1970). On a par conséquent, l’idéalisation d’un corps masculin efficient et d’un corps féminin séduisant surtout dans le cas des individus qui adhérent étroitement à des normes traditionnelles de rôle sexuel (Holahan et al., 1981). On sait aussi que la beauté d’un individu contribue fortement à son rôle perçu. Par exemple, les femmes belles vont être jugées plus « féminines » que les moins belles (Heilman et al., 1985). On constate que dans notre société, la beauté féminine peut être considérée comme une valeur sociale, au même titre que la réussite masculine; ces atouts étant perçus en tant que des signes d’adéquation aux rôles féminins et masculins prescrits par notre société. Mais depuis quelques temps, ces rôles traditionnels commencent à être en concurrence avec des contre-modèles liés au changement des rôles. L’homme aux muscles puissants, la femme à la poitrine opulente ne sont plus considérés uniformément comme des types idéaux (Lavrakas, 1975 ; Beck et al., 1976). L’homme très séduisant peut être considéré comme viril (Gillen, 1981), alors qu’une femme très belle peut susciter des perceptions négatives (Dermer et al., 1975; Bar-Tal et al., 1976). Toutefois, les attitudes virtuelles qu’implique le stéréotype de la beauté se concrétisent sous forme comportementale (renforcements sociaux différentiels) et notre société ne traite pas de la même façon les individus d’apparence agréable et les sujets au physique ingrat. Mais nos apparences physiques ne jouent pas uniquement sur les réactions des autres, elles influencent aussi notre propre comportement. Si bien que notre état de satisfaction personnelle est étroitement lié à l’image que nous nous faisons de notre corps. Et, évidemment, la dysmorphophobie n’est pas complètement étrangère à ce phénomène. Les études de psychologie ont mis en évidence deux types de satisfaction : la satisfaction corporelle et la satisfaction envers sa personnalité; elles se trouvent toutes deux dans une stricte relation. Leur évaluation s’effectue à l’aide des deux échelles (selon Secord et al., 1953), « Body Cathexis Scale » (BCS), pour la satisfaction corporelle (BC), et « Self Cathexis Scale » (SCS), pour la satisfaction envers soi (SC). Il y a aussi l’échelle de Janis et Field (1959) qui évalue l’estime de soi. En essayant de prédire la satisfaction envers soi (SC) à partir de la satisfaction corporelle (BC), par le biais de l’échelle BCS (réduite à seulement quelques items : 7 pour les femmes, 6 pour les hommes), Mahoney et Finch (1976) ont montré que les traits corporels prédisant le plus la satisfaction envers soi (SC) sont assez peu différents pour les deux sexes; ils concernent surtout des zones et des aspects du corps liés à la séduction de la femme (attrait physique, voix, couleur des cheveux, dents) et sa conformité à une forme corporelle idéale (forme des jambes, tour de taille, hanches); pour les hommes, les prédicteurs de la satisfaction font référence aussi à une forme corporelle idéale (torse, forme des jambes) et à certains atouts faciaux (dents, nez, visage, voix). L’étude réalisée par Lerner et al., (1973), mis à part la concordance des résultats avec ceux obtenus par l’équipe de Mahoney, montre aussi quelques différences concernant surtout la force musculaire (pour les hommes) et la minceur du bassin (pour les femmes), et qui prédiraient plus spécifiquement la satisfaction envers soi (SC) de chaque sexe. Le fait que des parties et des aspects du corps soient communs aux deux sexes (d.p.d.v. satisfaction envers soi - SC), n’enlève pas une certaine spécificité de la satisfaction corporelle (BC) chez les deux sexes. L’on peut être satisfait des mêmes zones (culturellement valorisées) sans que ce soit pour les mêmes raisons. C’est un corps perçu surtout comme efficient (par les hommes) et surtout comme séduisant (par les femmes) qui contribue le plus à l’autosatisfaction de chacun. Les facteurs déterminants de la satisfaction corporelle (BC) sont différents. Par exemple, d’après l’étude de Jourard et Secord (1954) fait sur des étudiants masculins, si l’on désigne le corps mésomorphe modéré comme corps « idéal », la satisfaction corporelle relative à chaque zone serait d’autant plus forte que cette région est développée et longiligne. Dans le cas des étudiantes féminines (Secord et Jourard, 1955), le corps « idéal » serait celui ectomorphe modéré et la satisfaction corporelle (BC) relative à chaque zone sera d’autant plus forte que cette région corporelle est fine et menue (à l’exception de la poitrine). Environ 95% des sujets masculins désignent encore aujourd’hui le corps mésomorphe (extrême ou modéré) comme le corps masculin idéal (Tucker, 1984), et 80% des sujets féminins désignent le corps ectomorphe (extrême ou modéré) comme corps féminin idéal (Davis, 1985). L’étude de Secord et Jourard montre implicitement que la satisfaction corporelle (BC) semble dépendre directement de la distance entre la réalité et l’idéalité, les individus appréciant leur propre corps en fonction de ses différences avec un corps idéal. Deux autres déterminants de la satisfaction corporelle (BC) sont la taille et le poids et cela dès l’adolescence. Ainsi, d’après l’étude de Johnson (1956) et Kurtz (1966), les jeunes filles de grande taille, et les jeunes garçons de petite taille sont les plus insatisfaits vis-à-vis de leurs corps (BC) et vis-à-vis d’eux-mêmes (SC). De toute évidence, la taille d’un individu masculin est particulièrement valorisée dans notre société. Elle paraît avoir une incidence sur les perceptions dont il est objet (prestige, statut).20 Apparemment, les plus grands, parmi les candidats à l’embauche, sont préférés aux plus petits, à diplômes équivalents, dans 72% des cas; les candidats élus à la présidence des Etats-Unis ont toujours été depuis 1900 les plus grands des candidats en concurrence (observations rapportées par Feldman, 1971). Les personnages prestigieux sont en outre perçus plus grands qu’ils ne sont en réalité (Wilson, 1968). Le poids aussi joue un rôle important sur la satisfaction corporelle (BC). Ainsi, la surcharge pondérale est, d’après diverses études, un grand motif d’insatisfaction, non seulement chez les femmes, mais, depuis 1970, aussi chez les hommes (Gray, 1977; Prytula et al., 1979). Le mécontentement induit par cette dimension (surtout dans un cas d’auto-évaluation), semble s’éteindre aussi sur d’autre régions corporelles (dents, poitrine, forme des jambes, structure du corps, postures), comme si le fait d’être trop gros (objectivement ou subjectivement) induisait une insatisfaction diffuse (Young et Reeves, 1978; 1980). La satisfaction corporelle (BC) est liée aussi au rapport entre l’image du corps « perçue » par l’individu et la forme réelle/idéale du corps. Dans son livre sur l’image du corps, Paul Schilder avait déjà remarqué la fait que l’individu est incapable d’évaluer d’une manière objective la forme réelle de son corps ou du corps des autres. Les études psychologiques ultérieures ont montré que, ce qui prédit la satisfaction personnelle (SC) n’est pas la forme réelle du corps, mais la forme « perçue » d’une manière subjective par l’individu. Ainsi, dans le cas d’une population masculine, cette satisfaction sera très élevée pour des les individus qui se jugent mésomorphes (musclés), plus faible pour ceux qui se jugent ectomorphes (maigres), et basse pour ceux qui se jugent endomorphes (trop gras), (Tucker, 1984). Les mêmes résultats ont été obtenus pour une population féminine, dans l’étude de Davis (1985). La forme « idéale », elle aussi, est responsable du degré de satisfaction corporelle (BC). Ainsi, plus la distance entre forme « perçue » et forme « idéale » est grande, plus l’insatisfaction croît (dans le cas des deux sexes). Les recherches psychologiques ont montré que l’individu est peu conscient de son attrait physique tel qu’il est perçu par autrui (Murstein, 1972). Toutefois, c’est justement l’attrait physique auto-évalué, qui représente le dernier des déterminants de la satisfaction corporelle (BC) (Berscheid et al., 1973). Autrement dit, les individus qui se trouvent attrayants sont en même temps les plus satisfaits, même si cet attrait auto-évalué est loin d’être réaliste. Ce qui compte c’est de se sentir « bien dans sa peau » et cela bien plus que d’être objectivement beau. Cette beauté « subjective » joue aussi sur l’estime de soi si bien que le simple fait de se percevoir comme attrayant (plus que de l’être d’après autrui), conduit à une forte estime de soi, aussi globale que spécifique. Ainsi, les hommes surestimant leur attrait sont les plus heureux et les plus équilibrés (au niveau du déclaré), les femmes irréalistes ont tendance non seulement à se déclarer équilibrées, mais à rapporter en outre des renforcements sociaux positifs. C’est donc au prix d’une illusion quant à son propre attrait que l’on peut être satisfait et serein ! Par contre, une évaluation négative de son propre corps provoque des perturbations dans la sphère affectivo-émotionnelle. Un corps perçu comme indésirable représente une source d’inquiétude et de préoccupations marquées; un sujet particulièrement anxieux aura une tendance générale à s’auto-déprécier (Edwards, 1975). Il y aurait une relation directe entre l’insatisfaction corporelle et anxiété. Sur l’échelle d’anxiété de Cattelle, la satisfaction corporelle (BC) globale varie en sens inverse de l’anxiété. Toutes ces données apportées par les études de psychologie offrent un aperçu général sur le rôle joué par l’image du corps (celui du Soi et de l’Autre) dans la construction des traits de personnalité. Par ailleurs, ces recherches illustrent une fois de plus le caractère social et interactif de l’image du corps. Le regard de l’autre et son propre regard soumettent l’individu à une double analyse dont les conséquences peuvent s’avérer très importantes. Ils peuvent le rendre fragile ou, au contraire, fort et sûr de lui. Ce double regard représente aussi, dans des situations extrêmes, le facteur déclencheur de la dysmorphophobie. Surtout si l’on introduit un troisième « ½il », celui des médias. Les médias ne font que s’interposer dans cette logique de l’interaction où le développement social de l’image du corps de l’individu est conditionnée de près par l’image du corps de l’autre. A travers les images qu’ils proposent dans un flux ininterrompu, images toujours étudiées et retouchées, les médias réussissent à brouiller complètement le système de référence. Dr. Guerrineau, nutritionniste, affirmait que « les télésystèmes coupent l’imaginaire des gens » et que, de cette manière on enregistre « des défaillances comportementales » traduites par l’assimilation passive des images. D’après son opinion, ce pouvoir accru des télésystèmes est dû aussi à une baisse évidente du niveau culturel dans la société d’aujourd’hui. « si l’on conçoit l’abêtissement comme une perte d’un part de personnalité, c’est clair qu’on n’est plus soi-même. On essaie de ressembler à quelqu’un d’autre. Et maintenant on trouve devant soi tout ce qu’il faut pour inciter à ressembler à quelqu’un d’autre. Cela s’est passé comme ça depuis toujours sauf qu’aujourd’hui tout devient plus problématique parce que les moyens de communication ont connu un développement extraordinaire. Avant les gens étaient assez peu manipulables, justement à cause de la manque de ces moyens de communication. Tout se passait de façon linéaire : la mère ressemblait à sa grand-mère, la fille à sa mère et ainsi de suite. » On a vu qu’au niveau de l’image du corps, le rapport à l’Autre est maintenu, la construction de l’image du corps étant un processus social. Maintenu mais en même temps modifié par l’intervention des média. On a ainsi l’impression que l’individu est condamné à vivre enfermé dans une solitude crée artificiellement, dans un milieu gouverné par « le triple regard » : le sien, focalisé entièrement sur le ciselage minutieux du « Moi »; celui de l’Autre qui, dans son indifférence semble deux fois plus curieux à guetter les éventuelles défaillances et, par conséquent, fait peur, et, enfin, le regard « critique » des média, le seul qui, tout en utilisant les modèles comme unique moyen d’expression, ne fait que de montrer à l’infini l’image imparfaite de l’individu, tel qu’il est en réalité. Et, piégé dans ce triple jeu, ne fait que s’engouffrer dans une confusion totale vis-à-vis de lui-même et du monde, en général. Entre le « Moi » coincé dans l’effort désespéré de se protéger et s’imposer en tant qu’unicité, l’Autre qui fait peur, faute de manque de communication, et les média qui jouent « le sorcier apprenti » avec nos propres identités, où se trouve l’issue de secours ? La construction de l’image du corps par les médias« Je pense qu’il y a un grand vide dans le désir des gens et du public, je pense que nous, on n’a rien demandé. Que cela soit clair. Je pense que la situation actuelle est le résultat de ce que les médias ont crée, ils sont bien gentils, ils disent qu’on est des stars et par la suite ils nous descendent. Ils disent que nous sommes des stars et que nous sommes superficielles. Nous n’avons rien demandé, nous faisons le même métier depuis la nuit des temps, depuis que la couture existe. Nous sommes devenues des stars aujourd’hui car les actrices de cinéma sortent sans doute moins apprêtées et font moins rêver les jeunes. Mais, encore une fois, cette situation est un phénomène qui est dû aux média, c’est leur création donc ne venez pas me demander à moi. Dès que les média disent quelque chose, les gens croient que c’est vrai. On se fait critiquer à tort et à travers, on se fait insulter, on se fait traiter de connes, les gens ne comprennent pas pourquoi on gagne autant d’argent... Maintenant on a toutes les galères des stars... »21 Dans mon analyse concernant « l’image du corps », en tant que phénomène social, je ne pouvais pas laisser du côté celle « fabriquée » entièrement par les média. Et je crois que l’exemple le plus évident se réfère à l’essor des mannequins dans les années ‘80 et surtout ‘90. Dans ma vision, les mannequins de ces deux dernières décennies représentent entièrement la création des médias. A travers eux l’individu quitte le domaine de ses fantasmes visant le corps « idéal », pour les retrouvés concrétiser devant ses yeux, tous les jours, dans un déroulement ininterrompu d’images. Pour la première fois, l’individu est invité à se regarder dans sa dimension idéale, par la société entière. Mais, comme on vient de le voir, « plus la distance entre forme perçue et forme idéale augmente, plus l’insatisfaction croît »22. Et, ce que les média dévoilent dans se images c’est le corps humain dans toute sa perfection ! Par ailleurs, cette perfection a pu être atteinte, la preuve : les modèles qui l’incarnent. Pendant des années ce message visuel a remplit jusqu’à la saturation notre univers, il serait normal, donc, de nous rendre aujourd’hui compte des conséquences !* Mais pourquoi et comment les mannequins ? De toute évidence, on doit lié leurs apparition explosive au phénomène de narcissisme, propre à l’individu de nos jours. Dans cette perspective s’inscrit Gilles Lipovetsky. Ainsi, « à la différence de la beauté fatale, le mannequin s’affiche comme représentation pure, séduction superficielle, narcissisme frivole. (...)Le mannequin ne reproduit pas l’image de la beauté funeste, il crée un simulacre ludique et dépassionné de femme fatale, une beauté mode, une féminité enchantée réduite à son dehors. La beauté vampirique a cédé le pas à un hymne esthétique, rien qu’esthétique, au féminin, à la séduction, au plaisir narcissique d’être belle, de le savoir et de se donner à voir »23. Baudrillard aussi parle d’un néo-narcissisme qui s’attache au corps. La séduction narcissique s’attache désormais au corps ou à des parties du corps objectivées par une technique, par des objets, par des gestes, par un jeu de marques et de signes. Ce néo-narcissisme s’attache à la manipulation du corps comme valeur. C’est une économie dirigée du corps, fondée sur un schème de déstructuration libidinale et symbolique, de démantèlement et de restructuration dirigée des investissements, de « réappropriation » du corps selon des modèles directifs, et donc sous contrôle du sens, de transfert de l’accomplissement de désir sur le code. Tout ceci institue comme un narcissisme de « synthèse » qu’il faudrait distinguer des deux formes classiques du narcissisme : primaire (fusionnel); secondaire (investissement du corps comme distinct, Moi-Miroir et intégration du Moi par la reconnaissance spéculaire et par regard de l’Autre). (...) Pour le système de l’économie politique du signe, la référence modèle du corps est le mannequin (avec toutes ses variantes). Contemporain du robot (c’est le tandem idéal de la science-fiction : Barbarella), le mannequin représente lui aussi un corps totalement fonctionnalisé sous la loi de la valeur, mais cette fois comme lieu de production de la valeur/signe. Ce qui est produit, ce n’est plus de la force de travail, ce sont des modèles de signification - non seulement des modèles sexuels d’accomplissement, mais la sexualité elle-même comme modèle »24 Narcissisme et « manipulation du corps comme valeur », néo-narcissisme en tant que « forme de synthèse » et la double reconnaissance du « Moi » : Moi-miroir et le regard de l’Autre, dans toute cette panoplie de définitions l’individu manque complètement. Le mannequin se retrouve, lui aussi, réduit à un simple corps, corps transformé par la suite dans un « lieu de production de la valeur/signe ». Cette tendance réductionniste ne peut nous amener que vers un état de désinvestissement total, un état ambigu où nos propres identités ne deviennent, par le biais exclusif du corps, que des banals opérateurs de changement. Le mannequin exprime l’individu identifié totalement à son corps et coincé ainsi dans le jeu des regards25. Malheureuse perspective, on doit le reconnaître. « Le corps du mannequin n’est plus objet de désir, mais objet fonctionnel, forum de signes où la mode et l’érotique se mêlent. Ce n’est plus une synthèse de gestes, même si la photographie de mode déploie tout son art à recréer du gestuel et du naturel par un processus de simulation, ce n’est plus à proprement parler un corps, mais une forme. Comme l’érotique est dans les signes, jamais dans le désir, la beauté fonctionnelle des mannequins est dans la « ligne », jamais dans l’expression. L’irrégularité ou la laideur feraient resurgir un sens : elles sont exclues. Car la beauté est tout entière dans l’abstraction, dans le vide, dans l’absence et la transparence extatiques. Cette désincarnation se résume à la limite dans le regard. (...) Yeux de Méduse, yeux médusés, signes purs. Ainsi, tout au long du corps dévoilé, exalté, dans ses yeux spectaculaires, cernés par la mode, et non par le plaisir, c’est le sens même du corps, c’est la vérité du corps qui s’abolit, dans un processus hypnotique. C’est dans cette mesure que le corps, celui de la femme surtout, et plus particulièrement celui du modèle absolu qu’est le mannequin et se constitue en objet homologue des autres objets asexués et fonctionnels que véhicule la publicité »26. « La vérité du corps qui s’abolit dans un processus hypnotique », la phrase résume exactement l’effet que les modèles produisent sur le public : la hypnose. On se laisse fasciné par la beauté d’un corps qui, ne fois exhibé par et devant les média, perd toute son identité matérielle, en devenant une abstraction ou, mieux dit, un simple signe. Un corps qui n’est plus lui-même, qui subit des changements successifs, pour s’approcher le plus possible de l’idée de perfection. Et les techniques de dernier moment n’y sont pas totalement étrangères27. « A partir du moment où il y a de l’image, il y a aussi la tromperie de passer cette image pour la réalité. Son pouvoir fonctionne justement là-dessus. C’est une duplication de la réalité, matérialisée, observable, figée. On a l’illusion d’avoir capturé un morceau de la réalité. Donc, on a l’illusion du pouvoir. Mais le rapport est réciproque parce que l’image fascine et, donc, elle aussi exerce un pouvoir sur l’observateur. (...) Mais, imaginez un monde sans images ! C’est inconcevable ! », affirmait Olivier Domerc, réalisateur des enquêtes pour l’émission « Culture Pub ». Pendant des années entières les gens ont eu l’occasion de « goûter » pleinement de ce pouvoir. Ils ont été pratiquement assaillis par un déferlement d’images sans précèdent. Les média leurs ont offert la perspective hallucinante d’une nouvelle réalité où la perfection représentait le mot d’ordre. Cette perfection pouvait et, surtout, devait être atteinte pour pouvoir correspondre le mieux au standard social. C’est le cas des années ‘80. Les mannequins expriment dans leurs manière les transformations survenues au niveau de la société. Lipovetsky remarque bien cet aspect. « Au travers de la starisation des top-models s’exprime une culture qui valorise avec de plus en plus de ferveur la beauté et la jeunesse du corps. Longtemps les stars du grand écran, les noms prestigieux de la haute couture, les collections et défilés de la mode ont fait rêver les femmes. A présent les nouveautés de la mode sont moins admirées que les mannequins qui les portent et les créateurs moins célèbres que les top-models. (...) Le succès des top-models est le miroir où se reflète le prix de plus en plus grand que nos sociétés attachent à l’apparence physique, à la tonicité du corps, à la jeunesse des formes. Au fétichisme contemporain du corps jeune, ferme, sans adiposité correspond l’idolâtrie des top-models. Plus l’idéal esthétique du corps féminin devient exigeant, plus il s’impose comme un facteur de consécration médiatique : l’apothéose des top-models vient couronner un idéal de beauté physique désormais hors d’atteinte pour le plus grand nombre, de même qu’un rêve de plus en plus insistant de jeunesse éternelle. »28 Les phénomènes de « projection » et celui « d’identification » gèrent les rapports établis entre l’individu et sa « copie » parfaite véhiculée par les média. Les deux donnent vie au « troisième » regard dont on a parlé avant. Le regard qui traque la défaillance et offre tout aussi vite la solution29. En exhibant l’image de l’individu parfait, il ne fait que de montrer au doigt tous les défauts qu’il a en réalité. Mais c’est plus grave encore. Le modèle proposé n’est pas une simple imitation réussie de l’original, il est carrément un faux ! Vouloir lui ressembler tient de la pure fiction. Plus il semble réel, plus il frise l’inimaginable. Or, dans l’absence d’une culture médiatique rigoureuse, les gens tombent dans une piège sans issue. C’est ce qui s’est passé auparavant et, surtout, pendant les années ‘80. Encore pris dans l’euphorie du mouvement de libération qu’il avait commencé à la fin des années ‘70, l’individu s’est retrouvé du coup devant du « tout est possible ». Les rêves ne lui sont pas interdites, même les plus folles. Le tout c’est qu’il essaie. Et, dans une société qui devient de plus en plus avide de performance à tous les niveaux, l’individu doit essayer. Devant une situation pareille, la seule solution pour garder un équilibre raisonnable aurait été...le regard de l’Autre. Le seul à pouvoir, même dans une perspective critique, garder un rapport équitable entre l’image de ce qu’on est et celle de ce qu’on veut devenir. Mais, à condition qu’il y ait de la proximité à l’Autre, qu’on arrive à communiquer. Ce qui n’était pas le cas. Tout ce que l’individu a gardé c’était la peur du regard de l’Autre. Et il est normal. Dans un milieu qui pousse par tout les moyens à la performance et qui donne en plus les solutions à choisir pour y arriver, solutions qui ne font que de nous remettre en question, l’Autre devient automatiquement un concurrent potentiel, qui a accès aux mêmes solutions que nous et qui, par conséquent, ne peut que nous traquer nos petites faiblesses. La logique est claire. Il ne s’agit pas de voir dans l’Autre un ennemi, mais quelqu’un qui, potentiellement, a les mêmes chances que nous. Et dont on doit se méfier ! L’entretien que j’ai eu avec Mr. Olivier Domerc sur la façon dont la publicité est conçue, montre bien comment tout est conçu pour avoir toujours le plus d’impact sur le public (réduit à la simple notion de « cible » qui doit être « touchée » !). Par exemple, « L’Oréal choisit des cibles pour chacun de ses produits de beauté. Lorsqu’on a, par exemple, une crème anti-âge, le coeur de cible seront les femmes qui commencent à avoir des rides. cela va commencer à partir de 40-45 ans. Pour une consommatrice de 25 ans, même si le produit est très efficace, elle ne va pas l’acheter parce que (...) cela veut dire qu’elle a des problèmes d’âge à 25 ans. Et c’est quand même un aveu d’échec. Donc, ce type de consommateur ne va pas être le coeur de cible. La coeur de cible seront les femmes de 40-45 ans, des femmes qui veulent conserver une certaine forme. (...) Quelle est la cible du spot « Ferrero-Rocher » ? Ce sont précisément les gens les plus naïfs face à la publicité, il s’agit plutôt de personnes âgées et populaires. Ce ne sont surtout pas les gens qui se trouvent dans le film, mais les gens qui peuvent croire dans ce discours-là. C’est un exemple pour montrer que la pub ne s’adresse pas forcement aux modèles qu’elle présente. La pub « L’Oréal » ne s’adresse pas forcement aux top-models. En outre, les top-models n’utilisent pas les produits « L’Oréal ». Ils utilisent des produits quasiment faits sur mesure ou prescrits par les médecins. Ou, la plupart du temps, ils s’appuient sur l’alimentation. Je pense, d’ailleurs, que la vraie prescription des top-models reste l’alimentation ». L’utilisation des top-models dans la publicité est restée le thème principale de l’entretien. Ainsi depuis quelque temps, ils ne sont plus utilisés en tant que « archétype de beauté » mais, plutôt, comme « des signes de réussite et de célébrité ». « Le top-modèle sera utilisé dans la publicité en tant que signe » et, avec de plus en plus de recul, faute de légitimité. Par exemple, il est compréhensible d’utiliser Claudia Schiffer dans une pub pour « L’Oréal », où elle est « prescriptrice » : « le top-modèle vit de sa beauté, sa beauté est son gagne pain, donc, elle doit l’entretenir le mieux possible », mais, associée à d’autres produits, sa légitimité n’est plus la même. Dans ce cas, il s’agit simplement d’un « transfert d’image » qui représente « le degré 0 d’utilisation d’un star dans une pub : son association à n’importe quel produit aura forcement de l’impact sur le public qui va se rappeler du produit justement à travers la star qui l’a présenté ». C’est le cas de la marque « Citroën Xara » qui a fait appel aux services de Claudia Schiffer. Le type de top-modèle va être choisi en relation directe avec le discours envisagé. « Si l’on veut mettre en avant quelque chose d’extrêmement sensuel, on ne va pas mettre Claudia Schiffer qui est l’archétype de la femme puritaine. Dans tous les interviews elle n’arrête pas parler de santé, de sport, de ce qui est mal et de ce qui est bien. Cindy Crawford, par exemple, c’est le type de « executive woman », on imagine forcement que les femmes dans les banques de New York lui ressemblent. C’est le modèle de l’Amérique triomphante, jeune, sportive et pleine de confiance en elle. Naomi Campbell représente le type « jungle feaver », la beauté exotique, mystérieuse, une sorte de « sorcière woodoo ». Ce type a bien marché à une certaine époque, maintenant, dans des défilés de mode français il n’y a pas plus de deux mannequin noirs sur 48 personnes. Un type de femme comme Grace Jones a été promu par Jean-Paul Gaultier qui, au début des années ‘80 a voulu choquer par ses défilés de mode. Par conséquent, on doit toujours réfléchir sur le type de discours qu’on a envie d’offrir au public, pour pouvoir, ensuite, choisir le top-modèle qui va avec. En haut du top il n’y a que 4-5 noms interchangeables, il s’agit d’un modèle dominant qui marche bien partout dans le monde, une beauté « standardisée », extrêmement consensuelle et sans aucune « aspérité ». Mais l’aspect le plus important, et qui dévoile en grande partie le fonctionnement de ce « troisième regard » en décalage total par rapport à la réalité, c’est la relation établie entre le mannequin, le produit, et la cible visée. « A 15 ans, un mannequins fait des pubs pour les « jeans ». Le coeur de cible seront les jeunes filles d’à peu près le même âge. Parce que là, il faut qu’il y a une identification. A 20 ans, le mannequin passe à des pubs pour les parfums, fait les grands défilés de mode, visant les femmes de 25-30 ans, style middle-class ou upper-class. Ensuite, le mannequin va passer aux produits de pharmacie. Tous les anciens top-modèles des années ‘80-’90, on les retrouve dans des pubs « biothèrme », ayant comme coeur de cible les femmes de ‘40-’50 ans. Il y aura toujours une sorte de distorsion qui s’opère entre le modèle présenté et la cible visée. Plus le modèle avance en âge, plus la cible sera encore plus âgée qui lui. Et lorsqu’on a une très belle femme, de 50 ans, dans un pub pour « Nivea Visage », on assiste à une grande finesse de casting de la part des gens qui ont réalisé la pub et qui ont réussi trouver une belle femme qui, en plus, fait son âge et explose de santé. Mais, elle aussi va s’adresser à des femmes qui ont 60-70 ans. Je pense qu’il y a un fort décalage entre l’âge du modèle et celle de la cible visée. Il ne doit pas être une identification totale ». J’ai choisi de parler des mannequins tout d’abord parce que, dans ma vision, ils illustrent le mieux la tendance vers l’artificiel dans la société d’aujourd’hui. D’autres gens pourraient l’appeler la tendance vers le « virtuel », vu les essais que l’individu fait pour ressembler un peu à... Les mannequins, en tant que produits médiatiques devraient avoir un caractère éphémère. On ne peut pas les assimiler à des stars de cinéma qui lient leurs noms à des rôles qui peuvent rester intactes dans la mémoire collective. Les mannequins, en tant que tels, représentent en réalité le prototype du corps performant, celui qui possède à la fois la forme et la santé idéale. On les appellent parfois « des mutants », une sorte d’espèce qui décrit bien l’individu tel qu’il sera d’ici quelques dizaines d’années. Je crois qu’aujourd’hui les gens ne regardent plus les modèles avec l’admiration qu’ils avaient il y a dix ou quinze ans. Ils ne se sent plus obligés de leurs ressembler pour franchir une hiérarchie sociale ou professionnelle. C’est plus subtil. Tout d’abord, ils sont habitués à ce type d’image, voir la beauté exhibée partout ne fait qu’accommoder l’observateur. Il ne s’agit plus de quelque chose de fascinant, « la perfection » s’est banalisée dans le rythme répétitif des média. Dr. Hagége, chirurgien esthéticien affirmait que les femmes ne venaient plus le voir pour se faire opérer dans l’espoir de ressembler à une star, comme c’était le cas il y a 15-20 ans. Elles faisaient cela dans un but plutôt fonctionnel, de ce point de vue l’intervention chirurgicale étant plutôt réparatrice qu’esthétique. Je crois que, dans le cas des mannequins, les gens ne sont plus fascinés par leurs beauté (c’est quelque chose de tout à fait habituel), ils remarquent plutôt le corps fonctionnel, celui qui affronte le temps sans se laisser vaincre. Dans un société qui a des points de repère et des valeurs stables qui pourraient focaliser de nouveau l’intérêt des gens (en recréant du lien), je considérais le modèle comme le premier signe d’une évolution concernant l’individu, une évolution esthétique dont on va connaître les résultats d’ici quelques dizaines d’années. Mais cela, encore une fois, dans une société qui a réussit de rétablir la communication normale entre les individus, et l’état de proximité à l’Autre Une société où la peur du regard laisse la place à la confiance. Malheureusement, pour le moment on se trouve encore dans une étape de transition. Une étape où l’individu reste encore à l’écart de l’Autre, méfiant et replié sur lui-même. Mais les choses changent petit à petit. Et les tendances publicitaires, elles aussi, le montre très bien. Nicolas Riou affirme avec optimisme : Ces tendances ne sont pas le fruit du hazard. Elles reflètent la société dans laquelle elles évoluent. Reflet partiel certes, ne privilégiant que les aspects positifs, les grands imaginaires et les fantasmes. Mais reflet fidèle, qui offre un panorama des grandes tendances sociologiques. Elles illustrent en effet une société qui s’est métamorphosée au cours de vingt dernières années. La première étape, souvent chaotique, a été la déconstruction du modèle moderniste qui structurait les mentalités. (...) On a souvent traité ce modèle de contraignant, voire d’impérialiste car il imposait ces valeurs comme LA référence. Qui n’en était pas était perdu, rejeté. La première étape du postmoderne a marqué l’effondrement de ces valeurs. Elles ne sont désormais pas plus légitimes que d’autres. Tous les comportements, tous les styles de vie sont devenus acceptables. (...) Et si, après cette phase de déconstruction, nous avions entamé une nouvelle étape ? Si, derrière le désordre apparent, une nouvelle logique vertueuse s’esquissait ? Celle de la reconstruction autour de quelques valeurs centrales de respect de l’individu, de liberté, de valorisation des différences, de pluralisme. Légitimes car acceptées comme telles par la majorité de l’opinion publique. Bien sûr, cela n’empêchera pas les abus d’une culture trop orientée sur les média, qui n’a pas toujours le sens aigu des priorités culturelles et humaines. Mais quel modèle ne souffre aucune critique ? (...) Au lieu d’être des valeurs prosélytes, visant à s’imposer comme modèle universel, les valeurs « postmodernes » ne sont pas contraignantes. Elles acceptent la différence, tolèrent tous les modes de vie soient-ils minoritaires. Elles pourraient devenir un contrat minimum à respecter pour bien vivre ensemble, à partir duquel toutes les différences pourraient s’épanouir »30 La perspective peut donner de l’espoir. Et peut aussi montrer combien on est loin de là. Dans mon analyse, les stéréotypes qu’on a vu mis en relief par les études psychologiques, études réalisées après les années ‘50 surtout dans des pays occidentaux, montrent surtout leur inculcation sociale. La publicité s’en sert beaucoup, comme le montre Bernard Cathelat : « Le clé de l’achat est une identification acceptée du consommateur réel au consommateur type, modèle idéal que suggère la réclame. Ce que l’on achète, c’est une certaine image de soi. On s’identifie par ses actes à certains modèles réels ou imaginaires qui souvent symbolisent l’idéal du Moi auquel on aspire. Le produit est devenu l’expression d’une personnalité. (...) C’est en fonction de son propre personnage idéalisé tel que le groupe social l’admet, que le consommateur va considérer et juger l’image de son style de vie que lui propose la réclame. Mais faut-il miser sur l’individu tel qu’il est ou tel qu’il vaudrait être ? (...) L’un des buts fondamentaux de la stratégie commerciale est de trouver l’étiquette psychologique du produit : stéréotype de marque et modèle identificateur, particulièrement importants sur le marché que la standardisation des biens et l’identité des services ont neutralisé. »31 Cette utilisation des données psychologiques dans des buts commerciaux ne manque pas de risques. C’est une manière d’influencer la personnalité de l’individu et son attitude à l’égard de l’Autre. On doit être convaincus d’une chose : la personnalité humaine reste un système ouvert à tous les changements, c’est sa meilleure façon de s’adapter à l’environnement. Mais c’est aussi la preuve de sa fragilité. Des expériences telles que la société de consommation a fait dans le seul et unique but de produire du profit, ne restent pas sans conséquences en ce qui concerne le comportement de l’individu. Ces conséquences ne seront pas visibles tout de suite. Il y a besoin d’un certain temps mais, une fois le moment venu, elles peuvent poser des problèmes auxquels on n’est pas habitué. La dysmorphophobie, mis à part la dimension biologique et celle psychologique, tient aussi de la manière dont l’individu est envisagé à l’intérieur de la société dont il fait partie. On a vu dans le premier chapitre, comment les transformations passées au niveau de la société ont influencé le comportement de l’individu. Les média et surtout le système publicitaire sont allés encore plus loin. Ils se sont servis de ses traits psychologiques pour le conditionner en tant que consommateur. Il a fallu du temps pour qu’on s’habitue. Mr. Domerc remarquait : « la publicité nous montre toujours des hommes « rich and successful » et des femmes « beautiful ». Mais il y a un problème : au bout d’un moment, le discours s’use. Il y aura ainsi de tas de gens qui verront que rien n’a changé dans la société, qu’on n’est pas plus beaux ou plus riches simplement parce qu’on a acheté des choses. Et il y aura de la frustration et, ensuite, la volonté de ne plus vouloir d’accepter se sentir frustré. Cela commence d’abord avec les jeunes, les plus nourris avec de la pub mais en même temps les seuls à pouvoir prendre du recul. C’est ce qu’on appelle : « la mithridatisation » à la pub, elle ne fait plus son effet. » Mais on constate les conséquences des années qui sont passées et pendant lesquelles on s’engouffrait dans l’image, à la recherche d’une perfection qui fonctionnait comme « passe-partout » dans une société concurrentielle. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui les pourcentages des gens mécontents de leurs apparences physiques sont si élevés. Et, par conséquent, le moment est venu pour se poser des questions sur le fonctionnement de cette société. Pour avoir des réponses qui peuvent nous aider à trouver des solutions. C’est une façon d’avancer tout en apprenant quelque chose sur nos fautes antérieures. 1 v. Gilles Lipovetsky, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Editions Gallimard, 1983, pp.68-71 2 v. David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, PUF, 1990, p.126 3 ibidem, p.128 4 ibidem, p.130 5 ibidem, p.139 6 ibidem, p.136 7 ibidem, p.143 8 ibidem, p.158 9 ibidem, p.167 10 ibidem, p.172 11 Il est intéressant de citer quelques considérations appartenant à David Le Breton, et qui envoyent à la « société de la pérformance » d’Alain Ehrenberg : « La passion moderne des activités à risque naît de la profunsion du sens qui étouffe le monde contemporain. La perte de légitimité des repères de sens et de valeurs, leur équivalence générale dans une société où tout devient provisoire, boulverse les cadres sociaux et culturels. La marge d’autonomie de l’acteur s’accroît, mais elle entraîne dans son sillage la peur ou le sentiment du vide. Nous vivons aujourd’hui dans une société problématique, également propice au désarroi ou à l’initiative, une société constamment en chantier, où l’exercice de l’autonomie personnelle dispose d’une latitude considérable. Nous sommes incités à dévenir les entrepreneurs de nos propres vies. L’individu tend de plus en plus à s’autoréférencer, à chercher dans ses resources propres ce qu’il trouvait auparavant dans le système social de sens et de valeurs où s’inscrivait son existence. La quête de sens est fortement individualisée. Chaque acteur ne peut aujourd’hui répondre que de façon personnelle à la question de la signification et de la valeur de son existence. Les solutions se font plus personnelles, elles solicitent les rssources créatives de l’individu. D’où le désarroi ressenti aujourd’hui par des acteurs confrontés à des questions dont les réponses sont absentes. La latitude élargie des choix se paie paradoxalement d’une incertitude sans précedent. A défaut de limite de sens que la société ne lui donne plus, l’individu cherche physiquement autour de lui des limites de fait. Il goûte dans les obstacles et la frontalité de sa relation au monde une occasion de trouver les repères dont il a besoin pour étayer une identité personnelle. Le réel tend à remplacer le symbolique. Et les prises de risque prennent alors une importance sociologique considérable. Quand les limites données par le système de sens et de valeurs qui structure le champ social perdent leur légitimité, les explorations de l’ « extrême » prennent leurs esor : quête de performances, d’exploits de vitesse, d’immédiateté, de frontalité, surenchère dans le risque, poussée à leur terme des ressources physiques. » (David Le Breton, La sociologie du corps, PUF, 1992, pp. 111-112) Une fois de plus les « défaillances » de la société contémporaine sont la cause directe des changements de comportement des individus. Le Breton s’en sert pour argumenter la passion des gens pour des sports « à risque » qui les forcent continuellement à se dépasser. 12 v. Jean Baudrillard, La société de consommation, ses mythes, ses structures, Editions Denoël, 1970, p.200 13 ibidem, p.207 14 ibidem, p.211 15 ibidem, p.213 On doit montrer aussi les modèles de corps envisagés par Baudrillard : « 1. Pour la médecine, le corps de référence, c’est le cadavre. Autrement dit, le cadavre est la limite idéale du corps dans son rapport au système de la médicine. (...) 2.Pour la réligion, la référence idéale du corps est l’animal (instincts et appétits de la « chair »). Le corps comme charnier, et le ressuscité au-delà de la mort comme métaphore charnelle. 3. Pour le système de l’économie politique, l’idéal-type du corps est le robot. Le robot est le modèle accompli de la « libération » fonctonnelle du corps comme force de travail, il est extrapolation de la productivité rationnelle absolue, asexuée (...). 4. Pour le système de l’économie politique du signe, la référence modèle du corps est le mannéquin. (...) Le mannéquin représente lui aussi un corps totalement fonctionnalisé sous la loi de la valeur, mais cette fois comme lieu de production de la valeur/signe (...). » (Jean Baudrillard, L’échange symbolique et la mort, Editions Gallimard, 1976, p.177) 16 v. Marilou Bruchon-Schweitzer, Une psychologie du corps, PUF, 1990, p.171 17 v. Paul Schilder, L’image du corps, Editions Gallimard, 1968, pp.229-316 18 v. Marilou-Bruchon-Schweitzer, Une psychologie du corps, p.70 19 Ainsi, un étude menée avec Maisonneuve en 1981 à partir de 12 nus féminins issus de diverses périodes de l’histoire de l’art montre une préference majoritaire pour des silhouettes illustrant à la fois des cannons classiques de beauté et des critères de minceur plus contemporains, ceci chez de jeunes adultes français des deux sexes, de 18-25 ans. (v. Marilou Bruchon-Schweitzer,...,p.73) 20 On se doit de noter ici la remarque du Dr. Patrick Laure (citée par le Dossier « Science et Avenir », avril 1997, p.61) sur la tentative de banalisation du hormone de croissance (GH, Growth Hormone) en tant que médicament de tous les jours. Ainsi, « dès les années ‘60 certains parents sont obnubilés par la taille de leurs enfants et par toutes les méthodes susceptibles de l’accroître Tout cela à cause d’une pseudo-statistique américaine qui avait établi un rapport direct entre le salaire des cadres et leur taille. Ces allégations, pourtant dénuées de tout fondament scientifique, ont poussé de nombreux parents à réclamer pour leurs enfants des cures d’hormone de croissance. Ainsi, en 1994, 20.000 traitements prescrits aux Etats-Unis, 8000 concernaient des enfants non atteints de nanisme. » 21 v. Philip Souham, Top Models ces nouvelles stars, Zelie, 1994, p.142 « Les top models sont le phénomène le plus remarquable ds années ‘90. Linda Evangelista, en particulier, qui tout en appartenant à son temps incarnait une élégance classique, devint symbole de l’époque. (...)Claudia Schiffer, Christy Turlington et Cindy Crawford sont quelques-unes des tops models de la décénnie. Comme Holge Scheibe l’a souligné, la poupée Barbie a constitué un modèle pour des générations de Cindy, de Linda et de Christy, toutes blondes, sexy et munies de longues jambes. Avec ses cheveux blonds et son visage volupteux, Claudia Schiffer fur présentée dans l’édition italienne de « Vogue » de juillet 1994 comme la vraie Barbie. Le mannéquin noir le plus célébre de la décénie Naomi Campbell, apparut sur la couverture de « Time » pour illustrer un article sur la beauté et l’argent : « Plus fascinantes que des vedettes de cinéma, les top models des années ‘90 amassent de fabuleux trésors grâce à leur beauté spectaculaire ». Elles méritaient l’argent qu’elles gagnaient, était-il dit, car elles étaient capables de « pousser les consommateurs à l’achat ». Le mannéquin le plus controversé des années ‘90 fut cependant la très mince Kate Moss, couronnée reine des « enfants de la rue » en 1993. Bien qu’elle plût aux adolescents qui composaient la clientèle de Calvin Klein, elle fut férocement critiquée pour sa minceur excessive, qui risquait de renvoyer au public une image positive de l’anorexie et d’autres troubles de nutrition. Elle apparut sur la couverture de « People » avec en titre : « Rien que la peau et les os ». L’article lui-même afffirmait que « le model Kate Moss était le symbole ultra-mince de la sous-alimentation. Y a-t-il danger à envoyer un tel message à des adolescentes obsédées par leur poids ?Le « Harper’s Bazaar » tenta d’expliquer que ce côté « chien perdu sans collier » était une réaction naturelle aux mannéquins hypervolupteux et musclés des années ‘80. Mais les affiches où figurait Kate Moss continuèrent à se couvrir de graffitis diasnr : « Donnez-moi quelque chose à manger ! » Les magazines (et non les couturiers) ayant tourné le couteau dans la plaie, « la mode mit à mort l’enfant mal aimé des rues », comme le dit Anne Spindler du « New York Times ». La maigreur et la pâleur étaient démodées, les lèvres rouges et les talons aiguilles pouvaient faire leur entrée. Tel un bel androïde, la très blonde et très grande Nadja Auermann fit simultanément la couverture de « Vogue » et de « Time ». (Valerie Steel, Se vêtir au XXe siècle De 1945 à nos jours, Adam Biro, 1998, pp.175-177) 22 v. Marilou Bruchon-Schweitzer, Une psychologie du corps, PUF, 1990, p.189 23 v. Gilles Lipovetsky, La troisième femme. Permanence et révolution du féminin, Gallimard, 1997, pp.179-180 24 v. Jean Baudrillard, L’échange symbolique et la mort, Editions Gallimard, 1976, p.172; p.177 25 Baudrillard va encore plus loin dans la déscription du mannéquin : Livré aux signes de la mode, le corps est sexuellement désenchanté, il devient mannéquin, terme dont l’indistinction sexuelle dit bien ce qu’il veut dire. Le mannéquin est tout entiersexe, mais sexe sans qualités. La mode est son sexe. Ou plutôt : c’est dans la mode que le sexe se perd comme différence, mais se généralise comme référence (comme simulation). Rien n’est plus sexué, tout est sexualisé. Masculin et féminin eux aussi retrouvent, une fois perdue leur singularité, la chance d’une existence seconde illimitée. Dans notre seule culture, la sexualité imprègne ainsi toutes les significations, et c’est parce que les signes de leur côté ont investi toute la sphère sexuelle. » (Jean Baudrillard, l’échange symbolique et la mort, Editions Gallimard, 1976, p.148 Dans la même ligne s’inscrie aussi la vision de France Borel : « Le mannéquin, représentation optimale du corps de la mode, est à la fois asexué et hypersexué. Le choix même du mot « mannéquin », du néerlandais manne-ken, « petit homme », est éloquent. La mode travaille sur un matériau humain, le corps du mannéquin, corps confisqué servant de suport à la fabrication. Le couturier ½uvre sur une dépouille, le fameux « sac d’os » complétement redessiné, corps-armature, charpente minimale pour une architecture d’etoffe. La mode met le corps en évidence et va jusqu’à se substituer à lui. Ne parle-t-on pas d’un vêtement qui a « du corps » ? La nudité ne se voit et ne s’exprime que par l’artifice : costume ou maquillage. » (France Borel, Le vêtement incarné. Les métamorphoses du corps, Calman-Lévy, 1992, p.222) 26 v. Jean Baudrillard, La société de consommation, ses mythes, ses structures, Editions Denoël, 1970, pp.208-210 27 Philip Souham montre bien dans son livre le développement de ces techniques. « - Qu’est ce qu’on lui fait, à cele-là ? - Tu commences par lui retirer les petites veines dans le blanc des yeux. - Et les oreilles ? - Il faut les couper. On va lui mettre celles de la brune. - Et la bouche ? - Tu l’élargis. N’aie pas peur ! - Et les seins ? - On les rabote un peu... ». Tels sont les propos un tantinet surréalistes rapportés par Philippe Couve dans « Cosmopolitan » dans un article intitulé « Belle comme une photo truquée ». Il n’y a aps un seul laboratoire photographique professionnel qui se respecte, qui ne propose une palette complète de services « retouche » à ses clients agences de pub ou autres magazines de mode. (...) Jean-Claude Ronceray, auteur d’un ouvrage intitulé « La retouche », pose la question suivante : « La retouche fait peur, car on ne la connaît pas ou peu Ses tendances sont diverses et ses techniques marquées par des empreintes de l’individualité du retoucheur. Le public non informé parle de « tricherie ». Les professionnels de la communication ne peuvent pas l’exclure. qui a raison ? Qui a tort? » La question reste posée et voici ce qu’en pense Régis Drevon, directeur technique de Colortec, l’un des meilleurs laboratoires professionnels en France, qui compte parmi ses clients, les plus grands noms de la cosmétologie, de la mode, du luxe etc., comme Yves-Saint Laurent, Cartier, Chanel, Calvin Klein et d’autres : « Le phénomène des retouches n’est en fait pas nouveau et depuis que la publicité existe, les retouches existent aussi. La différence c’est qu’avant on pratiquait sur les mannéquins ou sur les produits, des retouches manuelles qui n’avaient pas la même qualité que celles pratiquées aujourd’hui avec les technologies modernes. A la question de savoir si une image retouchée perd de son charme en s’aseptisant, je dirai que c’est vrai et faux à la fois, tout dépend du travail effectué par le retoucheur. (...) Notre mission est de sublimer une image, encore une fois c’est une question d’équilibre, nous laissons souvent des « défauts » sur le visage des top models sur lesquels nous « travaillons » à condition que ce soit de « beaux défauts » (Philip Souham, Les Top Models, ces nouvelles stars, Zelie, 1994, pp.32-35) 28 v. Gilles Lipovetsky, La troisième femme. Permanence et révolution du féminin, Editions Gallimard, 1997, pp.181-182 29 Dans cette perspéctive, Dr. Guerrineau, nutritionniste, dans l’interview qu’il a eu la gentillesse de m’accorder, affirmait : « Les systèmes publicitaires jouent un rôle extrêmement important dans le développement de l’idéal narcissique. Par exemple, l’idée que les appareils de gymnastique au domicile aident à maigrir. Mais ce type d’effort physique n’a jamais fait maigrir personne ! Parce qu’on ne s’attaque pas aux graisses de resèrve mais simplement au sucre qui se trouve en muscles et dans le foi. Si, en plus, on se prive du repas pendant cet éffort, tout ce qu’on fait c’est de commencer à brûler de la masse musculaire ! Quant au message publicitaire « Buvez et éliminez », il n’y a aucune recherche médicale qui aviserait l’effet d’amincissement du Contrex, par exemple, sur l’organisme humain. Il s’agit simplement d’un effet de mots qui joue sur l’imaginaire des gens. Le spot dit simplement « Buvez et éliminez » et rien de plus. Mais il est fait de sorte que les gens s’imaginent le reste. » 30 v. Nicolas Riou, Pub Fiction. Société postmoderne et nouvelles tendances publicitaires, Editions d’organisations, 1999, pp.152-153 31 v. Bernard Cathelat , Publicité et société,Payot, 1968, pp.161-162
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