Au
commencement c'était le bidonville. Il s'étendait, en 1871, aux
confins d'Alger, au-delà de la " porte de la rivière
" Bab-el-Oued en arabe, Bablouette en langage du cru. Seuls,
trois bâtiments en dur dominaient les gourbis : l'arsenal, le stand de
tir de l'armée et le lavoir.
Les maçons qui construisent des maisons dignes de ce nom viennent
de Valence ou des Baléares. On voit arriver ensuite d'autres Espagnols,
des paysans de la province d'Alicante, qui deviennent maraîchers, des
juifs sefardim, auxquels le décret Crémieux accorde la nationalité
française, des gitans tondeurs de chiens, rempailleurs de chaises et
diseurs de bonne aventure. Les Maltais suivent; certains sont transporteurs,
ou meuniers lorsque s'édifie la " cité des Moulins ".
D'autres font paître leurs chèvres sur les flancs de la colline
de Bouzaréa, au Frais-Vallon notamment, et descendent vendre du lait,
à domicile, aux clients. Les premiers mariages mixtes sont célébrés,
car les Espagnols ne sont pas insensibles au charme sauvage des brunes maltaises.
Gagayous un héros pittoresque
En 1900, on peut parler de Bab-el-Oued les Deux-Églises. On a, en effet,
construit l'église Saint-Joseph, tarabiscotée
comme une pièce de pâtisserie saupoudrée de sucre, et
cette blanche construction fait face à la silhouette jaune de Notre-Dame
d'Afrique " Madame l'Afrique ",disent les Algériens
de la Casbah, également bâtie, à cette époque,
sur les hauteurs. Le tramway, dont les rails suivent la côte jusqu'à
la corniche de Saint-Eugène , succède à la voiture à
chevaux, aïeule de tous les transports en commun.
Au début du siècle, de lourdes bâtisses aux façades
blanches ou ocre, construites dans un style colonial que l'on retrouve encore
aujourd'hui dans les villes hispaniques des Caraïbes, transforment le
paysage entre la colline de Bouzaréa et l'étroite bande de sable
jaune longeant la mer, face aux " bains Matarese ". Le coeur de
cet ensemble est la place des Trois-Horloges, qui doit son nom,
en fait, à une seule horloge à trois cadrans, étonnante
pièce de fonte surmontée d'une grosse boule blanche.
Le publiciste Auguste Robinet, dit Musette, campe, dans un livre bien vite
célèbre, le héros picaresque qui symbolise tout Bab-el-Oued
: Cagayous. On voit vivre, dans le petit monde de Cagayous,
tous les acteurs bien typés de la commedia dell'arte que joue, pour
les autres et pour lui-même, le petit peuple du quartier : Chicanelle,
ma soeur, pôvre, qu'elle élève toute seule le petit Scaragolette, Calcidone, le pêcheur d'oursins,
Pimient, le marchand de tabac, Coimbra, le fossoyeur, Mecieur
Hoc, le facteur, Courro le fier-à-bras, Bacora le guitariste, Félisque
le ténor, Embrouilloune, l'Apolitain (le Napolitain), Ugène,
le louette (le rusé), Fartasse (le Chauve), tape-à-l'oeil,
Gasparette et, enfin, çui-là qu'il a la calotte jaune, l'homme
qui se cache de la police et dont on ne connaîtra jamais que ce long
pseudonyme.
Entre les deux guerres, les Siciliens, qui s'étaient
d'abord dirigés sur Chiffalo, et les Napolitains, qui avaient d'abord
mis le cap sur Philippeville et Bône, prennent partiellement le relais
de l'émigration espagnole et viennent se fondre, avec quelques Français
méridionaux, dans le melting pot méditerranéen, dans
le grand mélange qui donne à Bab-el-Oued son originalité
pittoresque et colorée. Si l'on descend l'avenue Durandon, on peut
voir que cette frontière sépare le vieux Bab-el-Oued des rivages
ibériques, à gauche, du néo-Bab-el-Oued du Mezzogiorno
italien, à droite.
Le pataouète,
" ce rameau sur la souche des langues d'oc ", selon l'excellente
définition de Gabriel Audisio, continue à forger impétueusement,
sur une toile de fond française, sa syntaxe exubérante et son
vocabulaire concret empruntant sans complexe ses locutions à l'espagnol
- catalan, valencien ou castillan -, aux versions napolitaine et sicilienne
de l'italien, au maltais, au provençal, à l'arabe.
En 1956, l'influence spécifiquement française s'est fortement
accentuée et le pataouète, tout en demeurant largement ésotérique
pour le francaoui (le métropolitain), s'est tout de même
rapproché du français naturel, celui qu'on parle en Beauce ou
en Touraine. Un certain vent de modernisme a, d'autre part, soufflé
sur Bab-el-Oued, dont la population ne cesse de s'accroître (80000 habitants
en 1952, 100000 quatre ans plus tard).
Les H. L. M. poussent maintenant comme des champignons sur les terrains
vagues et parfois à la place de vieilles maisons rasées. Des
voitures de plus en plus nombreuses sillonnent des rues de plus en plus embouteillées.
Mon ami Pedro, sa femme Maria et leurs deux fils, Pépé et Tonio,
habitent un logement bien rangé, mais laidement meublé. C'est
qu'ils ignorent, Pedro et Maria, les raffinements de la décoration
et, au surplus, ils ne s'intéressent guère à l'esthétique
des appartements. Si, à Bab-el-Oued, on aime mieux dihors que dedans, c'est qu'on préfère la beauté de la nature
à celle des objets. C'est non pas dedans, mais dehors, sur le balcon,
que Pedro va boire son bol de café au lait avant de partir pour le
travail.
Il est caissier dans un restaurant. Son salaire est maigre. Maria, qui va
faire ses emplettes au marché des Trois-Horloges, a peu
à dépenser et elle marchande dur dans les boutiques, ce qui
ne l'empêche pas de tenir, en même temps, de longues conversations
avec les commères bavardes du quartier. Les autres familles sont à
l'image de celles de Pedro et de Maria. Les citoyens de Bab-el-Oued : petits
fonctionnaires, petits commerçants, petits artisans; bref, de petites
gens. Un monde les sépare des bourgeois de la rue Michelet.
Pedro, qui se lève tôt, se couche également tôt,
mais il réserve certaines heures de ses soirées aux activités
musicales et sportives, qui sont multiples à Bab-el-Oued. Accordéoniste,
il répète avec les autres membres d'un petit orchestre dans
une cave dont les voûtes ne sont pas assez profondes pour étouffer
les flonflons, qu'on entend, et de loin, dans la nuit.
Membre du bureau directeur d'une société de joueurs de boules,
il passe, parfois, après dîner, " au bureau " pour
régler les problèmes de cotisations, de constitution des quadrettes
et de calendrier de championnat.
Des lourdes responsabilités lui permettent de tenir bon pendant les
mois d'hiver, où le ciel, il pleure la pluie, et d'arriver, avec un
moral élevé, au temps chaud, marqué par deux exercices
essentiels, la sieste et le bain.
La sieste, explique-t-il, c'est bon avant, pendant et après. Avant,
parce que, pendant que je me fais mes additions, je me sens déjà
que je dors. Pendant, parce que, pendant le sommeil, les forces de l'homme
elles se renforcent. Après, parce que, quand Je saute du lit et que
Je mets mon pied chaud sur le parterre froid, le carreau, c'est comme s'il
me fait une caresse.
Se taper le bain en bas la mer est un autre
plaisir des dieux, surtout si la cérémonie se déroule
sur la plage proche du boulevard Guillemin, notre Croisette si Bab-el-Oued
ce serait Cannes, autour de l'établissement balnéaire et " festival " portant fièrement le nom de son propriétaire, Padovani. Il ne semble pourtant pas très accueillant,
ce rivage : l'eau n'y est guère pure et des oursins aux piquants traîtres
se cachent sous les rochers pointus. Si vous aimez vraiment nager, vous feriez
mieux d'aller sur d'autres plages, à la Madrague, aux Deux-Moulins,
juste là en dessous où il s'arrête l'autobus, à
la Pointe-Pescade, fief de Raymond Laquière, président de l'Assemblée
algérienne, aux Bains romains, à Sidi-Ferruch, au bout du bout
de la baie. Mais si vous voulez être à l'unisson de Bab-el-Oued,
vous direz, comme tout le monde, Pado, c'est Pado. Pado immémorial,
irremplaçable.
A 18 h 30, l'heure de la " fraîche ", le boulevard Guillemin,
avec ses ficus et ses trottoirs étroits, et l'avenue de Bouzaréa,
jusqu'à la rampe métallique de l'avenue Durando, deviennent
les hauts lieux de Bab-ed-Oued. C'est là, en effet, que la jeunesse
retrouve la tradition espagnole du paseo, de l'altière promenade.
Pour rire et pour pleurer
Les couples sont rares. Trois ou quatre garçons,
habillés avec une négligence étudiée (Comment
que tu le mets, ton foulard? C'est important le foulard), marchent côte
à côte sur la chaussée. Les filles, elles aussi, "
font l'avenue ", par groupes jacassants et gloussants. On s'observe
sournoisement, on s'interpelle avec plus ou moins d'esprit, ou de bonheur.
Des clins d'oeil s'échangent, les coups de foudre éclatent.
Le samedi après-midi ou le samedi soir, Pedro s'en va, avec la famille
ou les amis, au cinéma, au " Palace " ou au "
Petit-Casino ", mais de préférence, au " Majestic
" dont tout Bab-el-Oued est fier parce qu'il possède une belle
enseigne au néon parce qu'il a été construit patriotique,
en 1930, pour les fêtes zanniversaires de la conquête et parce
qu'il est le plus grand de toute l'Afrique du Nord.
Le problème de la sélection du film est vite réglé.
On choisit, pour les dames, un musical (une histoire chantante et roucoulante,
hispanique ou sud-américaine) ou un triste qui vous tire les larmes,
à moins que ce ne soit, pour les mâles un aventure (Jim la Jungle,
Tarzan, Zorro) ou un western (les Américains contre les bandits).
Les hommes prennent les places et s'entassent avec les femmes, les enfants,
les couffins, les sandwiches (pour çui-là q'il a faim à
l'entracte et même avant), les oranges, les bouteilles de limonade,
les bonbons acidulés, les paquets de cacahuètes et les cigarettes
Bastos. La lumière s'éteint. Les " mamas " cherchent
à faire taire leur progéniture avec un succès relatif.
Sur l'écran, l'intrigue se noue. Au moment pathétique, quand
le traître semble sur le point de vaincre le héros, le public,
spontanément manichéen et intensément participationniste,
réagit bruyamment, dans un tumulte indescriptible. Le cinéma
est dans la salle. Des spectateurs interpellent une ombre, en hurlant : Entention (attention), Zorro, entention! Il est derrière
toi, il va te niquer le beignet! (te faire un mauvais sort). Retourne-toi,
mets-lui un taquet (un coup de poing); prends ton pétard et
tire, la mort de ton âme, tire! Mais qu'est-ce ti attends?
Si tu le tues pas, c'est lui qui te tue.
La baroufa
Le coup de théâtre attendu se produit. Zorro et la justice triomphent.
Happy end. Chacun est bien content, mais on a eu chaud!
A la sortie, une baroufa (dispute) éclate, imprévisible, soudaine
comme orage de septembre sur le cap Matifou.
Deux jeunes coqs se dressent face à face:
- Tu te crois, pourquoi que tu t'es payé le balcon plus cher ,tu te
crois, la mort de tes bis, tu te crois le droit que tu me jettes à
moi, que je suis en bas bien tranquille , tes peaux d'orange, tes pluchures,
(tes épluchures) et tes saletés ! Eh bien Zoubia!
(bernique!) je vas t'apprendre moi, à être propre !
- Qu'est-ce tu vas m'apprendre? Tant plus elle parle ta langue vilaine, tant
plus i me monte le buf, elle me vient la rabia (la colère
me prend); approche un peu si ti es un homme!
C'est lancé, l'honneur est en jeu, l'honneur, que c'est plus que le
"pèze". Aucun des deux champions ne veut perdre la fugure
(la face), d'autant que le public est déjà nombreux .Les injures
fusent dans leur diversité infinie, dans leur truculente richesse : Falso! (faux jeton), falampo! (hypocrite), mesloute! (crève-la-faim), coulo, caouette! (pédéraste),
va fangoule ! va te pilancoul la figa de ta ouèla! (ici,
la traduction braverait l'honnêteté).
Des ansultes (insultes) à la famille, aux morts, à
la race et à la religion de l'adversaire, on passe aux coups. La
bagarre dure jusqu'à l'arrivée de la police (contre laquelle
un front commun se forme aussitôt) ou jusqu'à l'intervention,
plus fréquente, des médiateurs et des conciliateurs : Allez,
basta! Baraka ! (ça suffit). Le défoulement ayant été
immédiat et violent, la fièvre retombe aussi vite qu'elle était
montée. Parfois, les deux adversaires " se touchent la main " dans une réconciliation sentimentale . aussi brusque, excessive,
déroutante, que l'empoignade, déjà oubliée.
La baroufa prolonge jusqu'à l'âge le plus avancé la
période de l'enfance et de l'adolescence où l'éducation
collective du groupe enseigne que rien n'est plus important que l'étalage
du courage physique, vertu particulièrement prisée en Algérie,
et dans les deux communautés. La donnade (explication
à coups de poing) entre deux élèves à la sortie
de la classe, devant le cercle des condisciples connaisseurs, fait partie
de la vie scolaire à Bab-el-Oued.
Dans la baroufa, l'éloquence lyrique trouve son compte autant
que la bravoure. Le goût du théâtre aussi. Chez les femmes
comme chez les hommes.
A propos de bottes d'oignons, de seaux d'eau dans l'escalier ou de la blancheur
comparée du linge séchant aux fenêtres, la querelle de
palier entre deux commères, fortes en gueule, devient un spectacle
haut en couleur et en bruit, gratuitement offert aux voisins accourus dès
les premiers éclats du tcheklala (scandale).
Des voix aiguës portent sur la place publique, avec des commentaires
glapissants, les stupres respectifs des familles rivales, depuis la faute
publique de l'arrière-grand-mère jusqu'au chômage prolongé
et honteux de l'oncle parasite. Les messieurs, pressés par les dames
de montrer leur virilité, de combattre, de se jeter dans la mêlée,
préfèrent en général réserver pour de meilleures
causes leurs " coups de savate ou leurs " coups de tête empoisonnés.
Les tchatcheurs
Des cafés, il y en a, à Bab-el-Oued ( de toutes les couleurs
criardes des devantures ou des fresques naïves décorant les salles.
Il y en a pour tous le goûts, politiques ou sportifs, depuis la "
Grande Brasserie " pour les amateurs de billard, jusqu'à "
Pilor ", pour les républicains espagnols, en passant par la " Brasserie olympique ", la " Brasserie des avenues ", le " Café de Barcelone" " Algéria ", la " Butte ", faussement montmartroise, le " Sélect " - j'en passe, et des meilleurs pour ce qui est
de la kémia.
Amuse-gueule, zakouski à l'algérienne, les ingrédients
de la kémia varient selon les cafés dont les patrons
mettent leur point d'honneur à " servir une spécialité
tout à fait spéciale ". Citons, dans le désordre,
les olives noire et vertes, les rondelles de tomate, le carottes vinaigrées,
les bouts de fromage en dés ou en lamelles, les saucisses minuscules,
le saucisson en tranches, le sardines en friture, les anchois, le " caviar
oranais ", les pistaches, les cacahuètes salées, les amandes
grillées, le bliblis (petits pois chiches grillés, durs et croquants)
sans oublier la loubia, le bol( de haricots secs, cuits dans
une sauce rougie par le piment et le koumoun (cumin).
Elle est savoureuse, la kémia. Elle est le complément,
le faire-valoir indispensable de l'anisette, qu'elle donne
la force le courage et tout. L'anisette surclasse ses cousins de Méditerranée,
le pastis provençal, l'ouzo grec -ou le raki moyen oriental. Elle établit
un lien chaleureux entre les trois sortes de clients du café les voyeurs,
les joueurs et les parleurs.
Les voyeurs s'installent à la terrasse en épicuriens pour
boire le soleil qu'il vous dit bonjour et pour lorgner les jolies filles qui
passent dans la rue (les femmes dans les cafés, sont toujours accompagnées),
souvent gaies et souriantes.
Les joueurs, à l'intérieur, font d'interminables parties de
dés, de dames, de dominos, de cartes. Ils jouent au rami, à
la bisque, à la belote et à sa variante autochtone, le touti,
mais surtout à la ronda.
Espagnoles sont les cartes (copas, les coupes; bastos, les bâtons;
oro, les pièces d'or; espadas, les épées). Espagnols
sont les personnages (sota, le valet; rey, le roi; caballo, le cavalier,
remplaçant la dame, qui n'a bas le droit de paraître en public,
même sur un carton), même les exclamations et les sont typiquement
Babelouediennes.
Voyeurs et joueurs interrompent de temps à autre, par une intervention
goguenarde, le tchatcheur (le beau parleur) qui cherche à
subjuguer, par sa parole abondante, des auditeurs complaisants, mais non pas
dupes. La tchatche, c'est le bagou. La faconde renforcée par la mimique.
Tous les traits du visage de l'orateur bougent et ses mains, elles parlent
comme sa bouche... " Quand le mot est absent, quand le verbe se fait
attendre, disait déjà Musette, Cagayous supplée à
l'indigence de son glossaire par le geste et l'expression du masque. "
Au Café de Provence, un ancien combattant décrit, pour
la quatrième fois dans la semaine, le froid, qu'il m'a fait souffrir
plus que les Allemands, ce jour là de la bataille de Cassino. Il
faisait moins dix degrés à son premier récit, moins quinze
au deuxième, moins vingt au troisième. Au quatrième,
l'Italie hivernale prend les couleurs blafardes et presque apocalyptiques
de la Sibérie. Personne ne croit tout à fait le conteur, mais
personne ne lui cherche noise, car la surenchère fait partie d'un jeu
unanimement accepté, où le verbe compte plus que le fait, l'imagination
plus que la précision et la poésie plus que la vérité.
Une tchatche digne de ce nom est une
messe gaie dont la liturgie comporte trois rites essentiels. Le poh!
poh! émaille le propos, ponctue tout ce qui mérite étonnement
et admiration. Le bras d'honneur (le bras long avec l'autre
main dessur le coude, et puis la main, ensuite qu'elle tape sec dessur le
biceps lance le défi obscène, insolent, à l'adversaire,
à l'adversité, à l'univers tout entier. Le tape-cinq
(la paume et les cinq doigts claquant contre les cinq doigts et la paume de l'ami) exprime, au contraire, la joyeuse complicité.
Le tape-cinq constitue le finale, l'apothéose du tchalef c'est-à-dire
l'anecdote, de la gaudriole, de la plaisanterie de la galéjade, de
la bonne blague boniment accommodé à une sauce épicée
et d'autant plus drôle qu'il complètement inventé, bien
que le tchatcheur garantisse, sous (faux) serment son authenticité.
Le tchalef est l'antichambre du rire de la bosse, de la pantcha, du ventre
de rire. Le rire est le propre de l'homme mais surtout de l'homme Babelouedien,
algérien, maghrébin, méditerranéen quel Nordique,
quel Parisien subtil compassé comprendra jamais tout ce qui se cache
d'élan, de tendresse, de critique concrète et démythifiante,
d'autocritique secrète, de désespoir parfois, derrière ce rire gargoulette qui se vide, énorme, sans retenue, rabelaisien?.
Cuisine locale
Pedro débouche sur la place du Gouvernement, que les Arabes, ils
l'appellent place du Cheval, à cause du duc d'Orléans que, là,
sur sa statue, il est équestre. C'est dimanche, il fait beau, on a
envie de se faire beau.
Pedro descend l'escalier vers la mer et va acheter, à la Pêcherie,
des moules, un beau rouget, de petites sépias (il dit des "
calamars "), des sardines qui seront préparées en scabetche (avec une sauce où se mêlent, en un dosage
savant, l'huile et le vinaigre, le sel et le piment, l'ail et le laurier).
Il tient à honorer l'hôte qu'il a invité à déjeuner.
Repas de famille. Cuisine locale. Maria peut vous présenter une gamme
de petits plats de derrière les fourneaux.
La soupe aux haricots (qu'on appelle, au café-restaurant Alexandre,
en poussant un peu sur le folklore, le " potage symphonique ", les
patates douces au four, le riz safrané, orgueil de la cassuelà,
ou de la paella (comme à Valence), le couscous, que Fatma elle
fait pas meilleur, les brochettes. Elle a choisi aujourd'hui la tchoutchouka - ratatouille algérienne où les tomates et les poivrons
mijotent très lentement, et surtout, tu oublies pas de casser les oeufs
en dessur.
Au rayon de la charcuterie, nous sommes tous des adorateurs d'une saucisse
plus fraîche que le chorizo basque. Sa Majesté Soubresade, souveraine grasse et rouge, arrivée à Bab-el-Oued dans les cantines
des émigrants de Mahon (Baléares). En pâtisserie, Maria
est également imbattable avec son mantecao, gâteau
à la graisse de porc et ses tranches chaudes de calentita,
un flan fait à la farine de pois chiches, cuit dans une huile un peu
salée. Un vin de Mascara, généreux comme les convives,
conduit chacun à de digestives béatitudes.
Une inquiétude soudaine tire Pedro de sa somnolence.
- Ho, Maria, aouqu'il est, Tonio?
- Je lui ai donné un peu de sous pour qu'il s'achète, le pôvre,
du zan (réglisse chez le moutchou (l'épicier mozabite),
il est parti jouer dans la rue.
- Toujours il joue! Toujours dans rue ! Total : il va rater son certificat,
ce fainéant, ce p'tit morveux !
Jeux d'enfants
Qu'on ne se méprenne pas sur cet, feinte colère. Pedro a pour
son fils des trésors d'indulgence. Les " p'tits morveux ",
les enfants de Bab-el-Oued, son en fait, les rois du quartier.
C'est vrai qu'ils jouent tout le temps au grand air, passionnément,
frénétiquement. Ils jouent aux billes, à la toupi ( ils
utilisent des noyaux d'abricot pot " jouer au tas " (il s'agit de démolir d'une certaine distance, avec un noyau projectile,
de petits tas de quatre noyaux. Celui qui casse le dernier tas ramasse tout
le paquet), ou " jouer à la boutique " (le lanceur qui réussit
à faire passer son noyau dans des trous d'inégale grosseur découpés
dans un carton gagne 20, 50 ou 100 noyaux).
Pour tous ces jeux, l'économie des moyens est remarquable. Pour la morra, les deux mains suffisent. Deux gosses face à face
ouvrent en même temps leurs poings avec un, deux, trois, quatre ou cinq
doigts tendus et annoncent très fort leur chiffre : pigeon (deux),trikétramblo
(trois), quatro (quatre), tchiquenta (cinq), six-six (six), setti (sept),
iotto (huit), novi (neuf), ou totalarga (dix), . Celui qui a prononcé
le chiffre correspondant au total additionné des doigts levés
crie Marqua! Il a gagné.
Vous donnez à deux gamins de Bab-el-Oued une boîte d'allumettes?
Ils jouent aux tchapes (on gagne si la boîte lancée en
l'air tombe pile du côté de la figurine, on perd si elle tombe
de l'autre côté). Une pièce de monnaie trouée dans
laquelle on introduit une papillote de papier devient l'équivalent
d'une petite balle qu'un avant et deux ailiers se passent au pied en cherchant
à franchir le but gardé par un goal et un arrière. Cela
s'appelle jouer au sou, ou au demi-jeu, le demi-jeu n'étant que le
parent pauvre du grand jeu, le football.
Le foot
Celui-ci est, à Bab-el-Oued, omniprésent, triomphant. Il obsède
et possède petits et grands. Il ne règne pas seulement sur les
stades, mais dans la rue. La rue Mizon, la rue Franklin, la rue Léon-Roches,
la rue Christophe-Colomb, la rue Fourchault, toutes les rues sont transformées
en mini-terrains de jeux par des galopins qui tapent la balle, avant l'école,
après l'école, jusqu'à la tombée de la nuit, et
que rien n'arrête, pas même le passage des voitures, Seul peut
interrompre la partie un coup de pied malencontreux qui projette la sphère
de cuir dans la boutique d'un commerçant excédé, ce qui
oblige à des négociations délicates : Msieur, tu me le
rends, mon ballon? A karbi, je te jure, on recommence plus, on s'en va à
côté.
A six ans, on apprend à jouer au foot en force (Antoine, quel shoot
terrible il a !) ou en finesse (Tu feintes, tu dribles, tu tchique-tchiques,
tu démarques et tu fais la passe, parce que, si tu joues personnel,
elle perd ton équipe).
A quatorze ans, on cherche, à "jouer cadet" à l'un
des trois clubs locaux, le Sporting (Les bleu et blanc c'est des lions!),
l'Élan ou le S.A.B.O., dont le sigle rustique désigne - finalement
-les Sports athlétiques de Bab-el-Oued. A trente-cinq ans, on
pratique encore un peu, mais on passe sa vie comme spectateur sur les stades.
Supporter acharné, Pedro encourage du geste (forcené) et de
la voix (hurlante), les " rayés rouge et blanc " de l'Association
sportive de Saint-Eugène. Sa ferveur célèbre
leurs exploits avec une sublime éloquence et excuse leur défaite
avec une mauvaise foi superbe.
A Bab-el-Oued, le lundi de Pâques, il ne reste plus que les chats,
d'ailleurs innombrables. La veille, les quatre-vingts boulangeries du quartier
ont vendu, milliers, des mounas, ces gâteaux un peu bourratifs,
au goût de pain brioché, couronnés d'une légère
pincée de sucre .Le matin, tout le monde est parti " casser la
mouna ".
On a mis dans les voitures les miches de pain, les sandwiches jambon, les
oeufs durs, les omelettes froides, les tomates juteuses, les cochonnailles,
les fruit de saison, les bouteilles de rosé et les gazouzes, le Selecto,
(boissons gazeuses). On va pique-niquer sur l'herbe, à Baïnem,
dans les senteurs toniques de la pinède qui se mêlent à
l'odeur de la mer, et on fait la fiesta (fête).
Notre mère, la France
La fiesta, le peuple de Bab-el-Oued en est friand. Pour la fiesta, toutes
les occasions sont bonnes : les naissances, les mariages, les communions solennelles
(chez nous, on est catholiques-superstitieux), les anniversaires, les petits
prétextes locaux (par exemple, les banquets des sociétés
philharmoniques et sportives et les apéritifs d'honneur, arrosés
de la présence de plusieurs conseillers municipaux et d'un parlementaire)
et les grandes dates nationales - 14 juillet, 11 novembre -, que ce jour-là,
les fanfares elles sortent les musiques, et les anciens combattants les drapeaux
et les médailles.
Les enfants des écoles, auxquels les instituteurs aiment à
apprendre des chansons martiales " bien de chez nous ", rêvent
de vaincre ou mourir avec la République qui nous appelle, de passer
par la Lorraine avec des sabots, de défiler avec le régiment
de Sambre-et-Meuse ou avec les Allobroges vaillants. Les dictées et
les récitations leur parlent de vallées ombragées, de
grasses prairies, de fleuves majestueux, de tout un univers qui parait fabuleux
et fascinant dans un pays où la terre est calcinée, l'herbe
rare et les eaux de l'oued bien maigres. Si la France est vue sous des couleurs
idéales, c'est qu'il s'agit d'une princesse lointaine, presque inconnue
de ses soupirants, trop pauvres, en général, pour se payer,
même en période de vacances, l'avion pour Paris ou même
le bateau pour Marseille.
C'est seulement pendant les guerres, et sous l'uniforme que le Babelouedien
traverse la Méditerranée : Mon père, il a fait Verdun,
moi, la libération de l'Alsace. Les seuls moments qu'elle pense à
nous et qu'elle nous fait venir, notre mère la France, c'est quand
l'Allemagne elle lui tombe dessur et qu'elle a besoin que tous ses fils ils
la défendent. Mais qu'est-ce qu'elle fait, elle, quand nous zotres on a besoin aussi qu'on nous défende?
-Nous défendre contre qui? Contre les A rabes, qu'ils ont bien changé,
qu'ils sont plus comme avant.
" Avant ", c'est-à-dire avant l'insurrection de novembre
1954, le racisme paternaliste du " petit Blanc " n'excluait pas
la cordialité des rapports avec les " amis arabes " que l'on
invitait rarement à la maison, mais que l'on fréquentait joyeusement
au travail, au café, au stade. Ce côtoiement est attesté
par l'abondance des mots arabes dans la langue pataouète.
Le Patos
En 1956, cependant, la plupart des, amis arabes " ne veulent plus de
la fraternité condescendante, ni même de l'égalité
qu'on leur promet trop tard. Ils veulent la liberté, qu'ils appellent
indépendance. Ils combattent. Ils s'organisent, aux lisières
du quartier, dans les immeubles jouxtant Climat-de-France, l'immense édifice
rectangulaire construit par la municipalité Chevallier et l'architecte
Aixois Jaques Pouillon.
Devant ce qu'il considère comme la montée des périls
", le Babelouedien moyen fait appel au Métropolitain, au patos (mot espagnol pour canard). |