Un laboratoire aux Coudraies
Après la découverte de la radioactivité naturelle de l'uranium par Henri Becquerel, en 1896, puis l'isolement du radium par Pierre et Marie Curie, en 1898, les premiers principes de la curiethérapie sont élaborés : les rayonnements émis par d'infinitésimales quantités de sels de radium contenues dans des aiguilles de platine permettront de soigner certaines maladies.
L'Institut du radium, fondé à Paris par Marie Curie, se consacre aux études de base en ce domaine. En 1902, à partir d'une tonne de pechblende envoyée de la mine bohémienne de Joachimstahl dans des sacs de toile, les Curie isolent le premier décigramme de radium français. Cependant les activités industrielles et commerciales que nécessite la curiethérapie doivent être dissociées de l'Institut. Pierre Curie charge Jacques Danne, 21 ans, ingénieur de l'Ecole de physique et chimie de Paris, ancien préparateur de Marie Curie, de mettre au point des méthodes industrielles de raffinement du radium. En 1904, une première petite usine est montée à Nogent-sur-Marne dans un local assez inadapté ; la production de radium y est lancée, sous le contrôle de Jacques Danne.
Mais le jeune chimiste qui possède à Gif, aux Coudraies, une propriété assez isolée, décide en 1907 d'y installer un laboratoire personnel et un petit atelier de production des instruments de physique nécessaires aux recherches liées à la radioactivité. Son frère Gaston l'assiste. Cette paisible maison est située à 300 mètres à vol d'oiseau de la gare de Gif ; cette proximité permet de gagner rapidement le Quartier Latin ou de prendre livraison - en charrette ou avec des brouettes - des premiers lots de minerai arrivés en gare de marchandises. En 1911, Jacques Danne cesse de diriger l'usine de Nogent-sur-Marne, agrandit son installation de Gif, la baptise Laboratoire d'essais des substances radioactives et l'ouvre aux chercheurs français et étrangers. Le faire-part officiel de la naissance du laboratoire donne le 15 février 1912 comme date d'entrée en fonctionnement.
Entre temps les projets de Jacques Danne ont acquis une grande ampleur. En 1911, un groupe britannique lui a demandé d'analyser des déblais contenant de la pechblende qui encombrent le carreau d'une usine de Cornouaille. Danne estime leur teneur à six milligrammes de radium par tonne. Le stock de déchets, de l'ordre de 17 000 tonnes, représente une valeur potentielle de 25 millions de francs-or, le radium étant alors l'article le plus coûteux que l'on ait jamais connu : de 500 à 625 F le milligramme.
Une association franco-britannique est montée : la Société Industrielle du Radium, au capital de 5 millions de francs, est constituée en 1912 avec Jacques Danne comme président.
L'usine de traitement sera installée à Gif ; à pleine capacité, elle traitera 500 tonnes de pechblende par mois. La production débutera au milieu de 1913.
Au lieu-dit le Clos aux Roses, trois hectares de terrains maraîchers, inutilisés, sont à vendre pour 600 000 F. L'emplacement est proche de l'Yvette, dans laquelle on pourra puiser de l'eau, à seulement 800 mètres de la gare et en contrebas de la voie ferrée Paris-Limours , un embranchement amènera directement le minerai anglais jusqu'à l'usine.
Les frais de construction de celle-ci sont estimés
à 600 000 F. Banco, l'affaire est faite. Habitants et élus n'apprécient
pas l'installation d'une grande usine, quelle que soit la matière première
traitée. Les demandes de raccordements à la voie ferrée
et de prélèvement de l'eau de l'Yvette s'enlisent dans des méandres
administratifs. Les menaces possibles sur l'eau de la rivière soulèvent
des protestations dans les communes situées en aval ; le Syndicat de
l'Yvette, les meuniers, les riverains et même une Société
pour la protection des paysages font cause commune. Le conseiller général
Muret devient leur interprète et, en juillet 1913, c'est à lui
que le préfet répond : "... La Société Française
du Radium m'a demandé l'autorisation d'opérer à Gif le
traitement chimique de minerais uranifères, pour en extraire le radium.
Cette industrie nouvelle n'est pas comprise au nombre de celles soumises à
l'autorisation administrative
préalable. Je n'ai donc pas eu à lui donner cette autorisation.
Toutefois, en présence de l'émotion soulevée dans la région par le projet de création de cette usine, j'ai demandé à Monsieur le Ministre du Commerce de vouloir bien me faire connaître s'il n'y avait pas lieu de provoquer le classement de cette industrie parmi les établissements dangereux ou insalubres".
La guérilla reprend sur un autre plan. Eugène Bellouis fait constater par huissier "qu'une fumée noire, épaisse et malodorante sort de la cheminée de l'usine de radium installée à Gif". Le préfet ordonne au Conseil départemental d'hygiène d'effectuer une nouvelle enquête tandis que la municipalité prépare un arrêté "interdisant les fumées noires, épaisses et prolongées".
L'opposition fait circuler un mémoire de quatre pages qui reprend toutes les accusations antérieures et renouvelle les craintes des habitants pour l'environnement et la qualité de l'eau dès que l'usine fonctionnera à plein régime. Les rédacteurs estiment que les rejets mensuels de chlorure de sodium atteindront alors 100 tonnes : "ce sera un véritable désastre pour les riverains, les bestiaux et les poissons ; il ne faut pas oublier que l'Yvette est d'un très faible débit et qu'à l'endroit même où elle longe l'usine, elle n'a pas 60 cm de profondeur. En outre, le voisinage de l'usine sera insupportable ; déjà les fumées gênent considérablement les voisins et que fera-t-on des boues et des résidus du minerai traité ?"

On remarque qu'à ce stade des débats les effets de la radioactivité ne sont pas pris en compte. Il est vrai qu'on considère généralement le phénomène comme curatif et bénéfique. L'usine continue à fonctionner, mais à cadence modérée.
En mai 1914, le Ministre du Commerce décide qu'il n'y a pas lieu de classer dans la catégorie des établissements dangereux, insalubres ou incommodes la fabrication du radium.
Quelques mois plus tard, la guerre relègue au second plan l'extraction du radium. Le Service des poudres du ministère de la Défense réquisitionne l'usine du Clos Rose et confie des recherches au laboratoire des Coudraies.
Après l'armistice de novembre 1918, Jacques Danne relance les activités initiales de sa Société. Mais, à 37 ans, il est physiquement épuisé par ses efforts des années de guerre et peut-être aussi par une trop longue cohabitation avec des matières radioactives. En mars 1919, lorsque une terrible épidémie de grippe espagnole ravage l'Europe, il succombe en quelques jours.
Gaston Danne poursuit l’œuvre de son aîné, fournit aux hôpitaux français des aiguilles de radium et construit aux Coudraies le premier électroscope Piccard-Danne. Atteint de leucémie, Gaston disparaît à son tour en 1926.
Sous l'impulsion de Mme Jacques Danne (sauf une interruption entre 1940 et 1945) une équipe de chimistes et de physiciens poursuivent jusqu'en 1963 des travaux liés à la curiethérapie, la réalisation de nombreux appareils scientifiques et des recherches avancées diverses. L'apparition de techniques isotopiques concurrentes amène cependant la fermeture du laboratoire, 54 ans après sa fondation.
Quant à l'usine du Clos Rose, elle avait été reprise dès 1935 par la Société Fadil pour la fabrication de garnitures de freins et d'embrayages.