Face à la sécurité militaire

 

 

 

 

                             

Face à la sécurité militaire :

Ministères de l’Intérieur et de la Justice ? « Khodra fouk aâcha ! »*

 

Le journal « El Watan » a publié un reportage fort instructif à l’occasion du vingtième anniversaire des émeutes de Constantine de Novembre 1986. Je me devais d’abord de le reprendre dans mon blog, puis de livrer mes propres observations sur le contenu de l’article.

Ainsi, j’ai pris connaissance dans le détail du déroulement des manifestations de Constantine, et j’ai appris beaucoup de choses que j’ignorais, même si mon nom est cité dans cet article. Parce que je dois dire, plutôt répéter d’emblée, que je n’étais en aucune façon l’un des « acteurs » de ce mouvement populaire, même pas un simple spectateur ! C’est pourquoi, il n’y a aucune information dans mon blog sur ces événements. Je me trouvais en mission à Alger au moment des troubles, et j’ai relaté dans mon blog comment j’en ai eu connaissance. Ni acteur, ni spectateur, mais victime de la répression qui avait suivi ces manifestations. Les foudres du ciel me sont tombées dessus à mon retour de mission, en fait une semaine après, c'est-à-dire le 22 novembre 1986.

 

Je dois tout de même préciser, que je n’avais pas été arrêté, puis relâché, avant d’être interpellé une deuxième fois pour me voir assigné à résidence à Bordj Omar Driss, comme l’a écrit le journaliste auteur du reportage. En fait, j’avais été enlevé par la sécurité militaire le 22 novembre à l’aéroport de Constantine-Ain El Bey, alors que je me rendais une nouvelle fois en mission à Alger, conduit chez moi pour une perquisition, puis enfermé dans une caserne militaire où j’ai du subir des interrogatoires pendant deux semaines, avant d’être déporté au Sahara, à 1200 km de Constantine. Et c’est à Bordj Omar Driss, que j’avais eu notification de l’arrêté portant assignation à résidence signé au nom du ministère de l’intérieur, alors que durant toute cette période je n’ai eu à aucun moment affaire à une structure quelconque de ce ministère, ou de celui de la justice : ni commissariat de police, ni juge d’instruction. Tout s’était déroulé dans l’illégalité la plus totale, et le ministère de l’intérieur avait été requis pour donner un semblant de légalité à l’opération, alors qu’en fait ce département ministériel, comme celui de la justice, n’étaient dans la réalité du pouvoir en Algérie que « khodra fouk aâcha » ! En effet, comment expliquer le fait que l’on ait fait l’impasse des rouages de la police et de la justice (y compris du reste la justice militaire) pour signer hors tribunal des assignations à résidence que seul un juge a le droit de prononcer comme peine complémentaire à une peine principale sanctionnant  la fin d’un procès ? Depuis l’assassinat de Abbane Ramdane en pleine guerre d’Algérie, la sécurité militaire s’est affranchie progressivement de toute légalité, de toute justice, puis de toute tutelle. Entre leurs mains durant deux semaines, je m’étais rendu compte que l’Algérie n’existait plus, ni constitution, ni lois, ni institutions. N’existent plus que DIEU au ciel, et la sécurité militaire sur terre.

 

Une autre précision : le général Mustapha Belloucif n’avait pas démissionné de son poste de secrétaire général du ministère de la défense nationale, comme l’a rapporté l’auteur du reportage, mais il avait bel et bien été arrêté le 22 novembre 1986, et je l’avais appris dans la cellule le lendemain de mon arrestation en lisant le journal « El Moudjahid ». J’avais publié cette information dans mon blog, en relatant ma deuxième journée de détention.

 

Enfin, au risque de décevoir certains lecteurs du blog, je n’ai nullement l’étoffe d’un héros, et je n’ai contribué en rien, du moins pas volontairement, à l’engagement du « processus démocratique ». J’avais été touché par la répression pour un seul motif : la sécurité militaire voulait m’écarter du poste de directeur des archives nationales pour lequel j’avais été pressenti, et à cause duquel je devais me déplacer à Alger une fois par semaine, afin de préparer le lancement du Centre des Archives Nationales en construction à l’époque. Un piège m’avait été tendu à partir d’Alger : le directeur du CNEH m’avait demandé instamment de téléphoner à deux dames universitaires pour leur notifier une invitation pour un colloque sur l’Emir Khaled, sous prétexte qu’il n’avait pas été possible de les joindre à Constantine. Je m’étais exécuté, alors que l’un des deux domiciles était sous écoute suite à l’arrestation du conjoint universitaire. Et c’est ainsi que la sécurité militaire me tomba dessus, trouvant appui attendu de la dame dont le mari était entre leurs griffes, avec certainement promesse faite et tenue de libération. La sécurité militaire bénéficia aussi d’un autre appui, inattendu celui-la, de la part du PAGS, dans une sorte d’alliance contre-nature au bénéfice des deux parties. Ce type d’alliance pouvoir-opposition, contracté de manière implicite pour profiter des soulèvements populaires,  a fait l’objet d’études scientifiques, dont voici un aperçu :

   "…Devant la "spontanéité" des émeutes, il y aurait alors parfois complicité objective entre le pouvoir et des groupes d'opposants, le premier cherchant des responsables et les seconds visant à se faire reconnaître comme les instigateurs de telles mobilisations…"

Didier Bigo, Contestations populaires et émeutes urbaines : les jeux du politique et de la transnationalité,

 http://www.conflits.org/document.php?id=760

12 Voir là encore la revue Hérodote, entre autre Karim Chergui, "Novembre 1986, la révolte des jeunes à Constantine", avril-juin 1987.

 

Suite à cette affaire, menée et manipulée de bout en bout par la sécurité militaire, je fus donc écarté du poste de directeur des archives nationales, et c’est un de leurs anciens officiers qui fut nommé au poste. Suite à un retournement de situation, je me retrouve en octobre 1992 directeur général des archives nationales, nommé par le président Ali Kafi qui était passé outre les objections de la SM. Mais, ils avaient quand même réussi à maintenir en poste leur officier, avec pour mission de contrecarrer toutes mes actions, au point où je fus même interdit d’accès…au Journal Officiel, publication publique ! Quant aux archives, je devais être certainement le seul directeur général d’archives nationales du monde à ne pas pouvoir accéder aux Archives Nationales. C’est comme cela que fonctionne l’Algérie, en dehors de toute légalité et de toute rationalité…

 

*Traduction : « une cerise sur un gâteau »       

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