| Pourquoi il faut la
relève pour la France
Par François Bayrou, président de l'UDF
Publié le 26 novembre 2001
dans Le Figaro www.lefigaro.fr
Il faut que 2002 soit l'année
de la relève. C'est pour cela que je suis candidat à l'élection
présidentielle.
Ce n'est pas la France qui est malade
: c'est un pays sain, vigoureux, avec des atouts exceptionnels dans le
monde. Peu de pays ont la faculté de marier aussi intimement tradition
et modernité. De la tradition, nous avons un héritage incomparable
de paysages, de patrimoine, de culture. De la modernité, nous avons
les jeunes formés, la recherche, les entreprises. Tradition et modernité
: l'un et l'autre valent de l'or !
La France est en bonne santé.
C'est sa démocratie qui est malade. Parmi les pays qui nous entourent
et nous ressemblent, il n'en est aucun qui soit pareillement frappé
d'impuissance publique.
Il n'est pas un sujet relevant de l'action
publique, depuis dix ans, qui ait trouvé solution et conclusion.
Chaque fois que la décision de l'État a été
attendue, espérée ou rendue nécessaire, chaque fois
l'échec a été au rendez-vous.
Depuis quinze ans, la sécurité
des Français, la montée galopante des agressions, des vols,
des violences, a été au centre de toutes les campagnes électorales.
Chaque fois les mêmes mots ont été employés
: «Tolérance zéro, priorité des priorités,
moyens nouveaux» ! Et, chaque fois, cela a été la défaite
en rase campagne. La délinquance et la violence augmentent année
après année, et en lieu et place de la «tolérance
zéro», on a l'impunité à plus de 95% !
Il y a quinze ans que l'échec
règne sur certaines banlieues. L'intégration ne s'est pas
faite. Les milliards de la politique de la ville, on n'en voit pas les
résultats.
Le chômage y bat toujours des
records, à des taux effrayants de 30 ou 40, parfois 50 % ! Les parents
sont sans aide et sans recours face à leurs enfants sans repères.
Les trafics divers y prospèrent, drogue, armes, et maintenant armes
lourdes, en provenance de l'ancienne Yougoslavie. Et l'islam s'y charge
d'identité révoltée; le fondamentalisme pousse ses
pions.
Il y a douze ans que la situation des
retraites est sur la table. Et, en dehors de l'ordonnance prise par Édouard
Balladur et Simone Veil en 1993, aucune des décisions qui s'imposent
n'a été prononcée. Pendant ce temps, tous nos voisins
ont réussi à asseoir autour de la même table toutes
leurs forces vives, syndicales et politiques, et à régler
la question.
Il y a des années que la situation
matérielle et morale des agriculteurs se dégrade, atteignant
aujourd'hui un désespoir que les pouvoirs ignorent superbement,
se contentant de répéter qu'il ne faut rien changer à
la politique agricole commune !
Il y a des années que l'exclusion,
qui servit de thème à la brillante campagne de la «fracture
sociale», est devenue endémique.
Il y a des années que le statut
du travail en France, les charges fiscales et sociales qui pèsent
sur lui, l'ostracisme dont on le frappe, pénalisent les salariés,
les entreprises et assurent le triomphe du chômage.
Il y a vingt ans qu'en raison des évolutions
de la société, la famille est mal assurée et peu défendue,
dans ses intérêts matériels et moraux. Elle a changé
de forme, elle est devenue multiple. Mais elle demeure pour l'enfance un
besoin vital. Elle a d'abord besoin de reconnaissance, et cette reconnaissance
lui est refusée.
Il y a des années que l'école
est remise en cause dans ses principes, chahutée, critiquée,
sans qu'on reconnaisse ses réussites. En revanche, on ne parvient
pas à poser avec elle la question première : comment apprendre
à lire à tous les enfants ?
Il y a vingt ans que le fossé
se creuse entre le pouvoir et les citoyens. La prise de décision
est illisible. Le Parlement est sans pouvoirs. La démocratie locale,
à cinq ou six étages différents, est si compliquée
que nul n'y comprend rien.
Le pouvoir est technocratique, et donc
il est devenu sourd. Les Français l'ont compris. Ils savent que,
pour se faire entendre, il n'est qu'un moyen : l'épreuve de force.
Et donc, jour après jour, les policiers, les femmes de gendarmes,
les infirmières, les routiers, les agriculteurs avant peu, tous
descendent dans la rue. Et lorsqu'ils le font, comme par miracle, les cordons
de la bourse s'ouvrent et les milliards en sortent, alors que, la veille
encore, on niait les besoins.
C'est un drame pour la démocratie.
D'abord parce que les Français qui n'ont pas le nombre pour eux,
personne ne les entend. Et ensuite parce que cela enferme les organisations,
syndicats ou associations dans un seul rôle : la revendication, la
contestation.
C'est vraiment notre démocratie
qui est malade. Le Parti socialiste, bien sûr, porte une lourde responsabilité.
Il a gouverné longuement depuis 1981. De tous les partis socialistes
en Europe, il est le seul à avoir conservé son idéologie
étatiste et jacobine. Toujours son réflexe est à la
concentration des pouvoirs et à l'affrontement bloc contre bloc.
Mais l'opposition, comme elle fonctionne
et telle qu'elle est organisée depuis des années, n'a pas
réussi davantage. Trois fois nous avons gagné, et trois fois,
en deux années à peine, les Français nous ont désavoués.
Si je regarde avec le recul les trois périodes de deux ans où
la droite et le centre ont exercé le pouvoir (86-88, 93-95, 95-97),
idéologie en moins, je retrouve les mêmes défauts,
la même coupure, la même surdité. La technocratie, qui
peu à peu fait reculer la politique, la pousse en lisière,
l'empêche d'entendre, de convaincre, d'entraîner !
La culture technocratique est la même
d'un bord et de l'autre. Je pourrais signer aujourd'hui ces lignes : «Nos
technocrates ne sont ni amoraux ni incompétents. Ils raisonnent
à courte vue parce qu'ils sont, sans s'en apercevoir, les héritiers
et les gardiens d'un système vieux de trente ans... L'effort intellectuel
nécessaire au renouveau sera considérable. Il ne pourra être
le fait des techniciens.» C'était le jugement de Jacques
Chirac en 1995 !... Hélas, comme la fracture sociale, ce fut un
argument de campagne, et rien d'autre !
Si l'on aime la France, il faut sortir
de cette spirale de l'échec public. Et pour cela il faut s'en prendre
aux raisons de ces échecs successifs et multipliés.
Ma conviction est faite : il faut
battre la gauche, mais pour changer la politique de la France, il faut
renouveler l'opposition, la changer en profondeur, dans son langage, dans
ses équipes et dans ses méthodes.
Il faut une relève. Et la relève
ne se fera pas d'elle-même : si la France la veut, elle devra l'imposer.
Pour cela il est une condition nécessaire : il faut qu'on la lui
propose.
C'est ce que j'ai décidé
de faire. Il reviendra à ce combat de la relève de porter
le renouvellement des hommes et des équipes. Pour l'immense majorité
des Français, la politique est un monde clos, réservé
à des professionnels, généralement issus de la fonction
publique, et pour ses grands rôles, de l'ENA.
L'appel d'air de la relève doit
permettre à une génération nouvelle de s'engager dans
les responsabilités. Pour l'en convaincre, il faudra abolir les
privilèges, réels ou supposés, de la fonction publique
lorsqu'elle entre en politique. Il faudra offrir à tous les élus,
quel que soit leur métier d'origine, même s'ils viennent du
privé, une garantie de réinsertion.
Le besoin de relève est si grand
que je proposerai une limitation du nombre des mandats dans le temps, trois
mandats consécutifs par exemple et pas plus, quelle que soit la
fonction exercée dans notre vie publique, pour que les hommes tournent,
découvrent de nouveaux horizons et fassent à une génération
nouvelle la place nécessaire !
Mais la relève n'aura son sens
que si elle affiche clairement ses convictions et ses orientations. La
relève, ce n'est pas un combat «contre», c'est un combat
«pour».
Je mènerai le combat pour la
diffusion de la responsabilité dans la société française.
Réforme des institutions, clarification des pouvoirs, et d'abord
du pouvoir présidentiel, affirmation des élus locaux, refondation
sociale, légitimation des entreprises et des syndicats, tout cela
va dans le même sens : la responsabilité à tous les
degrés de la vie publique est la richesse des nations.
Je mènerai le combat pour l'Europe.
Nous sommes de moins en moins nombreux à le faire : c'est que, dans
les sondages, le nationalisme obtient aujourd'hui des scores flatteurs.
La réunion des deux nationalismes, le nationalisme de droite et
parfois d'extrême droite, et le nationalisme de gauche et parfois
d'extrême gauche, fait peur et fascine dans les deux camps.
J'ai presque envie d'écrire
: tant mieux ! Il faut que le débat ait lieu, et ce débat
est vital pour notre avenir. Je combattrai ce nationalisme, et je le ferai
au nom de l'amour de la France. Le plus mauvais service qu'on puisse rendre
à notre pays, c'est de satisfaire ses vieux fantasmes et de lui
faire croire, entre les lignes, qu'on peut le ramener sur les chemins amollissants
de l'isolement et du repli.
L'Europe est un besoin pour la France
et elle est un besoin pour le monde. L'abandonner au chacun pour soi, c'est
l'empêcher de parler haut et fort, de participer, avec ses valeurs,
à la définition d'un nouvel ordre du monde.
La relève doit enfin avoir sa
méthode de la réforme. Pour cela, j'en ai la conviction,
il faut se fixer comme but de rassembler la France au lieu de la diviser.
Imaginer que la réforme puisse
s'obtenir par le triomphe d'un camp contre l'autre, du privé contre
les fonctionnaires, des patrons contre les salariés, des parents
d'élèves contre les enseignants, c'est une illusion d'un
autre temps.
L'épreuve de force, camp contre
camp, a souvent été essayée. A-t-elle jamais permis
à une réforme d'aboutir ? L'échec d'Alain Juppé
en 1995 à la SNCF, l'échec de Christian Sauter en 1999 avec
la réforme de Bercy, auraient dû ouvrir les yeux. Au bout
de ce chemin, il y a l'échec et la défaite électorale.
Il n'y a de réforme viable,
et il n'y aura de succès, que si l'on réussit à placer
tous les acteurs et les citoyens eux-mêmes en situation de coresponsabilité.
L'affrontement, tranché s'il le faut par le peuple, ultima ratio,
n'est qu'une porte de sortie : il ne doit être envisagé
qu'en dernier ressort.
Lorsqu'une réforme est nécessaire,
ce n'est pas une fatalité que lorsque les uns disent «oui»,
les autres doivent nécessairement dire «non» ! Si nous
ne parvenons pas à conjurer cette fatalité, sur les grandes
menaces qui frappent le pays, de la sécurité aux banlieues
et à la réforme de l'État, à la dépense
publique, nous continuerons d'échouer. Nous avons besoin d'une pratique
résolument nouvelle et ouverte, d'une méthode de la réforme
par la participation.
Cette ouverture est le seul moyen de
persuader les Français au-delà des cercles des militants
et de convaincus. Cette méthode est en réalité une
philosophie, une vision du monde. La démocratie considérée
non pas comme un moyen de gouvernement mais comme un projet, qui hisse
chacun des citoyens jusqu'au degré le plus haut de conscience et
de responsabilité.
La pratique, j'allais écrire
l'ascèse de cette valorisation des citoyens, des élus locaux,
des entreprises, des syndicats au rang de partenaires actifs de la démocratie
française est une révolution qui n'a jamais été
essayée chez nous. C'est l'humanisme en actes et pas en paroles.
Un grand nombre d'intellectuels, de responsables, de créateurs,
de chercheurs, de philosophes, cherchent les voies d'une nouvelle philosophie
politique. La démocratie contre la technocratie, avec la volonté
de la réaliser dans les faits et pas dans les mots, offre la seule
réponse possible.
Voilà mon état d'esprit.
Il n'est pas fait d'agressivité polémique. Je combats la
gauche au pouvoir, sans haine mais avec détermination. C'est sa
pensée qui est fausse. Elle n'a pas l'intention d'en changer. À
mes yeux, elle n'a donc aucune chance de réussir, ni aujourd'hui
ni demain, pour la France. Ai-je besoin d'indiquer que je n'ai aucun contentieux
personnel avec Jacques Chirac ? Simplement, lui-même, son parti et
ses équipes sont au pouvoir, dans la majorité ou dans l'opposition,
depuis plus de vingt-cinq ans. Je ne crois pas qu'ils puissent changer,
ni de pratique, ni de réflexes, ni de mode de pensée. Et
je crois donc que les mêmes causes produiront inéluctablement
les mêmes effets.
Il faut la relève pour la France.
Je la propose à mon pays. Je n'ignore rien de la difficulté
de la tâche, de l'effort et de la constance, de l'obstination même
qu'elle exige, tant les esprits, toujours, sont persuadés que rien
ne changera jamais. Ils se trompent. Les temps ont leurs exigences. Et
pour la France, l'exigence du temps, c'est le combat pour la relève.
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