CAMPAGNE 1914 - 1918
MON JOURNAL DE GUERRE
Ce petit journal, dédié à ma fille, afin qu'elle conserve toujours en mémoire ce que les Allemands ont fait souffrir à son père, ne dira que simplement tous les événements auxquels je me suis trouvé mêlé ou qui me concernent.
Qu'elle le conserve précieusement, le lise de temps en temps et qu'elle n'oublie jamais.
1914
Nous voici au 3 Août 1914 : je dois partir, je suis prêt, . Il est 5h du matin, il faut que je dise au revoir à ma chère petite qui a 4 ans. Prés de son lit, je la soulève et lui dis : " Allons, chérie, dis au revoir à papa . " J'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois, enfin l'enfant ouvrit les yeux et dit en m'embrassant : " Au revoir , papa, " Puis elle ajouta : " Tiens, tu as mis ton beau pantalon rouge. " Je sortis de suite, n'en pouvant plus, et ne voulant tout de même pas faire voir mes larmes à Laure, pour ne pas lui enlever le courage, je dirais héroïque, dont elle faisait preuve depuis deux jours. Je restais quelques minutes dans le couloir, puis, je descendis. L'heure fatale était arrivée. Je dis au revoir à ma chère femme et l'embrassait comme un fou, car je songeais : " Reviendrais-je un jour ? Est ce le dernier baiser ? A ce moment, elle ne put vaincre son émotion , et , des sanglots plein la gorge, les larmes aux yeux je m'enfuis, et, arrivé à la porte, me retournant, je criais : " Courage ma chère femme, espérance malgré tout, c'est pour la France "
Enfin me voilà parti, avec courage et avec espoir, car quelque chose me disait que je reviendrais. J'allais rejoindre à la Fontaine des trois grâces, mon frère et quelques amis, ainsi que mon chef de bureau, Mr Fournier, et bravement nous partons à Lille à pieds, en causant et en plaisantant pour endormir la grande plaie du cur. Arrivé à Lille, séparation de tous, l'un part d'un côté, l'autre de l'autre, nous nous serrons les mains en nous souhaitant courage et bonne chance.
Je vais rejoindre ma compagnie dont le dépôt est à l'école Racine, rue du même nom. A peine arrivé, mon capitaine (qui est précisément celui avec j'avais fait ma période de neuf jours l'année dernière) me dit : " Allez vous habiller tout de suite et venez me voir ensuite, je vous destine quelque chose. " Lorsque je retournais, il me dit : " Je vous charge de l'ordinaire pour la durée de la guerre, mettez vous au travail de suite car deux cent cinquante hommes attendent la nourriture. " Et me voilà de bon cur au travail, à courir de-ci de-là pour me procurer le nécessaire et le cafard est bien repoussé. La première journée est bientôt passée.
Le 4 Août
Il est trois heures, me voilà debout car il faut faire le café pour cinq heures. Toute la matinée se passe à chercher : viande, pommes de terre, bref, il est midi quand je rentre. Le temps de manger un morceau, me voici reparti à nouveau jusque quatre heures. En route, j'apprends que nous allons partir ce soir pour Maubeuge. Pas de temps perdu.
J'allais arriver à l'école lorsqu'une femme qui venait de me croiser cria : " Laure, le voici ton mari ! " Oh ! mon sang ne fit qu'un tour, mais en même temps je me disais : Pourquoi renouveler ces douleurs Mais comme je me sentais heureux de la revoir encore. Que nous sommes nous dit ? Je ne me souviens plus Mais lorsqu'elle s'en alla, je me sentis encore plus vaillant. Quel courage tu as eu ma petite femme ! ! !
A huit heures, tout le monde dehors. Nous voilà partis pour la gare de La Madelaine, après une traversée triomphale de Lille, au son des musiques militaires et de la Marseillaise. Quel moment d'émotion.
Embarqué à dix heures, nous arrivons
Le 5 Août
à six heures à Maubeuge ou la journée se passe à la recherche de notre cantonnement. Je suis à Recquignies aux forges, ou nous allons passer quelques temps avant de partir aux tranchées où la compagnie va aller travailler tous les jours.
Jusqu'au 21, toujours le même travail : arracher des pommes de terre, rechercher des légumes, de la viande ; puis distribution à toute la compagnie. Mes journées étaient bien remplies, et puis arrivait de temps en temps une lettre de ma femme qui me mettait du baume au cur par sa vaillance et son courage.
Le 21 Août.
Changement, les canons français commencent à tonner. Nous ne voyons personne et on nous dit que c'est sur des troupes allemandes qui passent au loin sans s'inquiéter de Maubeuge.
Le 22 Août
La cannonade augmente, mais nous ne voyons encore rien. A partir de ce jour aucune nouvelle ne nous arrivait plus.
Le 23 Août
Toujours la même chose ; Comme il est dimanche, j'assiste à la messe de neuf heures. Revenu, je prends mes précautions pour l'avenir : signant d'abord un papier sur lequel je demande le secours d'un prêtre catholique si je venais à être blessé grièvement, et, en cas de mort : l'enterrement religieux. Puis une longue lettre destinée à ma femme et qui ne me quittera jamais. Au dessus de l'adresse, jai noté : " A faire parvenir à ma femme, en cas où il m'arriverait malheur. "
Malgré ces précautions, j'ai espoir quand même que cette lettre sera remise par moi même. Que de larmes versées en écrivant cette sorte de testament. Qu'importe, il faut reprendre courage Je continuais mes courses Ce canon qui ne cesse de tonner m'ennerve au possible et me rend d'une tristesse mortelle.
Le 24 Août.
Jour de ma fête. Comme j'aurais été heureux d'être encore en famille. Je suis certains que ma chère femme y a pensé aussi et que ma petite Laurette a bien prié aujourd'hui pour son papa. Hélas ! ce jour n'ai pas gai, car je vois passer quantité de malheureux qui évacuent : femmes, enfants, vieillards, tous, pleurant, ayant abandonné leur maison et tout ce qui leur était cher, pour fuir les hordes sauvages qui s'avançaient. Les uns s'étaient munis d'une voiturette d'enfant où ils avaient entassé linge et objets précieux, et, au dessus de tout, installé, le petit mioche qui ne savait pas ce qui se passait et souriait. Les autres traînant leurs enfants par la main, chassant devant eux leurs bêtes. Quel défilé lamentable et douloureux . J'ai assisté aussi au départ du dernier train partant de Recquignies vers Maubeuge. Ceci indique bien que notre situation devient menaçante, d'ailleurs depuis plusieurs jours nous entendons les cannons tonner sans arrêt du côté de Charleroi. On se bat là bas Les Nôtres seront-ils vainqueurs? Hélas, les précautions prises et ce défilé incessant de pauvres gens fuyant devant l'ennemi nous font croire qu'il en est autrement. D'ailleurs voici des troupes, l'infanterie, les cyclistes, la cavalerie, tous dans un état effroyable, mais les soldats sont gais malgré tout et derrière eux, les voitures d'ambulances pleines de blessés. C'est la retraite en bon ordre, il est vrai, mais ceci nous fait penser que notre tour est venu. Allons courage, haut les curs et vive la France!
Mardi 25 Août
Nous partons aujourd'hui nous installer dans les tranchées. Ma compagnie est placée près d'une ferme appelée "Ferme aux pigeons", parce que les hommes qui l'habitaient avaient été arrêtés pour avoir lâché des pigeons porteurs de renseignements destinés aux Boches. Aussi, dès notre arrivée, ils ont été expulsés et nous nous sommes installés chez eux. Nos tranchées sont à dix mètres en avant, et dans la cour de cette ferme, et ne sont pas terminées. Pas d'abri encore contre l'artillerie, aussi la compagnie travaille ferme afin de les terminer, si possible, avant que les boches nous attaquent. Notre rôle va consister à défendre la route de Marpent-Jeumont et la rive gauche de la Sambre.
Les 26, 27 et 28 Août.
La situation est toujours la même sauf que la canonnade augmente d'intensité. Notre compagnie doit détacher tous les jours un peloton pour prendre les avant-postes à Marpent et naturellement je dois aller là-bas porter la nourriture. Jusqu'ici, ce n'est que quelques chemins de plus.
Le 29 Août
La situation change: Le matin, comme tous les jours j'avais été à Recquignies chercher légumes, viandes, pain, etc Et nous étions revenus à la ferme sans encombre vers onze heures. La distribution terminée je voulus faire un peu de toilette et sortis par la porte de derrière la ferme. Comme je me lavais, un bruit bizarre, que je n'avais jamais entendu, me fit lever la tête, et instinctivement, je regardais dans la direction du fort de Boussois, situés à deux cent mètres de notre ferme. C'était un obus qui éclatait en plein dans le fort. Le premier en plein...! Comme il était bien repéré! Je rentre aussitôt et vis les camarades opérer immédiatement le déménagement pour aller dans les bois en face, avant de retourner aux tranchées, car nous nous disions que certainement cette ferme était un point de repère pour les Allemands. Quelle impression terrible ces premiers obus nous firent!
Le bombardement commencé à douze heures trente ne s'arrêta qu'à huit heures du soir. Nos tranchées ne sont occupées que par une section à la fois, les trois autres en réserve sous bois et se remplaçant toutes les trois heures. Inutile de dire que nous n'avons pas dormi de la nuit, car de tous côtés, le canon tonne.
C'est un vacarme infernal, accompagné des éclatements d'obus. Nous sommes environ à cinquante mètres d'une batterie française qui tire sans discontinuer et qui doit être particulièrement visée par l'ennemi: Les obus pleuvent tout autour sans l'atteindre heureusement. Notre compagnie non plus n'a pas souffert.
Mais le matin du
Dimanche 30 Août,
Lorsque comme d'habitude, voulant partir avec mes hommes chercher l'ordinaire, je m'aperçois avec stupéfaction que la "ferme aux Pigeons" est aux trois quart détruite. Comme nous avions bien fait d'aller sous-bois! Quant à moi, ce n'est plus comme les autres jours, une promenade pour aller à Recquignies, puisqu'à présent il nous faut deux à trois heures pour la route; Vingt à trente fois, nous faisons le plongeon dans les fossés, chaque fois que nous entendons un obus siffler.
Pour aujourd'hui, naturellement, il n'est pas question d'assister à la messe car il n'y a plus personne, ni prêtre, ni habitants. Nous revenons sans avoir subi de perte à douze heures trente.
Lundi 31 Août.
Je me suis mis en route ce matin à cinq heures, le bombardement n'était pas commencé, de sorte que nous atteignons rapidement le village. Je cite un fait pour montrer dans quelle détresse épouvantable se trouvait la malheureuse population chassée de chez elle. En arrivant au village, je rencontre, affalée le long d'un mur, une malheureuse mère avec ses deux petits enfants; un petit garçon de trois à quatre ans et un bébé de quinze à dix huit mois. La pauvre femme me raconte que depuis samedi soir elle n'a rien mangé, qu'elle a toujours marché, mais que ne sachant plus , elle était tombée là. Tout ce qu'elle avait pu emporter se trouvait dans un mouchoir de poche. Nous vidons nos musettes: pain, chocolat, saucisson. Joie de la mère en voyant son enfant mordre à belles dents le pain et le chocolat. Dans nos bidons, nous avions encore du lait pour le pauvre bébé. La pauvre femme ne savait comment nous remercier. Nous lui avons indiqué la route de Maubeuge et elle partit pleine de courage. Pauvre mère, qu'est elle devenue? Nous ne l'avons jamais revue.
Le bombardement avait repris mais leur tir était trop court, de sorte que nous avons pu rejoindre sans peine.
Mardi 1er Septembre
Terrible journée pour moi. Parti vers cinq heures, j'étais arrivé aux jardin où mes hommes prenaient les légumes nécessaires, quand vers sept heures, nous entendons un sifflement, nous nous jetons dans le fossé voisin, et un obus éclate au beau milieu du jardin. Tout est retourné, mais j'ai la satisfaction d'apprendre que personne n'a été touché. Lorsque tout est prêt, nous repartons pour le fort, il est huit heures A dix heures, nous avions parcourus cinq cent mètres, le bombardement étant terrible, il nous est impossible d'aller plus loin, et, nous nous abritons dans une maison. Là nous avons vu un tableau magnifique et douloureux à la fois, c'était une contre attaque de nos troupes partant de la gauche du fort de Boussois et poussant vers Marpent: Nos soldats, déployés en tirailleurs, s'avançaient par bonds de quinze à vingt mètres pendant que l'artillerie boche les canardait. Cependant, ils avançaient quand même! A un replis du terrain, je les perdis de vue, mais je sais qu'ils ont repoussés les allemands sur trois kilomètres et leur ont pris quelques mitrailleuses et une pièce de canon.
La distance qui me sépare de ma compagnie n'est que de huit cent mètres environ. Il faut que je passe à la poudrière, trois fois je me mets en route et chaque fois je suis obligé de revenir au point de départ. Le colonel d'artillerie, qui commande à la poudrière, me fait rebrousser chemin parce que le bombardement est trop violent. La troisième fois, il le prend de haut et dit: "Vous voulez donc absolument vous faire tuer; Donnez moi votre nom, et votre compagnie. Allez, vous ne tarderez pas à avoir de mes nouvelles." Que veut-il donc? Je remplis mon devoir et vraiment je ne sais que penser! Mes hommes sont aussi furieux que moi... Il me passe l'idée de passer à travers bois, et j'arrive enfin après mille difficultés. Il est cinq heures, les hommes de la compagnie poussent un soupir de soulagement: ils vont pouvoir manger Depuis le matin, ils n'avaient rien pris, les malheureux! Aussi, la soupe est vite faite. Vers six heures et demi, à peine avions nous mangé, un coup de téléphone ! C'est le commandant, sans doute nous prévient-il que l'ennemi va attaquer Mais non, il demande que ce soit moi qui aille au rapport. Qu'y a t-il? Est-ce le rapport du colonel d'artillerie qui lui est parvenu, et va t-il me gronder et peut-être me punir pour avoir désobéi à celui-ci? Enfin, nous verrons bien, et je me rends au bastion du centre de Rocq, où se trouve le commandant: "Ah, vous voilà mauvaise tête, pourquoi vouloir traverser le bois quand on vous l'a défendu? Pour votre punition .., vous serez cité à l'ordre du bataillon!" Et il me serre la main en me félicitant. J'étais ébahi et ne m'attendais certes pas à celle là! De retour à la compagnie, mon lieutenant me demande ce qu'il y avait, naturellement je lui dis, il me félicita à son tour.
Je pensais me reposer, et déjà j'avais dit ma prière du soir, remerciant Dieu de m'avoir protégé durant cette journée. Alerte! Les sentinelles rentrent et nous préviennent que les Allemends s'avancent pour nous attaquer. Tout le monde au parapet! Et de suite on commence le feu. Les balles nous sifflent aux oreilles, mais notre feu ne ralentit pas et enfin les boches se retirent en désordre. Ils ont dû perdre beaucoup d'hommes. Chez nous, deux tués, pas de blessés. Le reste de la nuit est assez calme.
Mercredi 2 Septembre
Parti de bonne heure, je n'ai pas eu trop de peine pour aller à Recquignies. Pour le retour, comme j'avais beaucoup à ramener, (je voulais prendre une journée de vivre d'avance, pour éviter ce qu'il s'est passé hier), j'avais emprunté cheval et voiture. A deux cent mètres de la poudrière, culbute générale Mes quatre hommes et moi, nous nous relevons sans blessure, mais le cheval était tué. Que faire? Il ne fait pas bon rester ici. Nous nous attelons tous les cinq et ramenons la voiture près des cuisines. Comme il n'est que dix heures, je puis passer le reste de la journée dans l'abri. Mais le soir vers huit heures, une fusillade intense éclate devant nous. De notre côté, nous tirons sans arrêt. Les boches qui avaient pu parvenir jusqu'aux fils de fer en avant de nos tranchées, se trouvent obligés de reculer, tant notre feu est vif.
Le reste de la nuit est calme.
Jeudi 3 Septembre
Le ravitaillement n'a pas été trop difficile aujourd'hui, malgré le bombardement qui devient de plus en plus violent! Rentré à neuf heures, distribution de vivres d'avance pour une journée. Passant à la cuisine, j'entends les artilleurs, qui se trouvaient à vingt mètres, crier bravo et battre des mains Curieux de savoir ce qui se passe, j'allai près d'eux sans songer que j'étais dans un endroit très dangereux. J'entendis le capitaine commander aux six pièces de charger: la première à la mélinite, les cinq autres avec des obus percutants. La première pièce vise la haute cheminée de l'usine de Marpent, les autres pointent la route. La première fait feu, la cheminée est traversée, le deuxième coup la coupe en deux. La cheminée vacille et s'écroule sur les nefs de la fabrique qui fléchissent et s'écrasent. Toute l'usine est détruite et comme elle était pleine d'allemands, ceux-ci fuient dans tous les sens. Les cinq pièces continuent de cracher, leurs obus pleuvant sur les boches en fuite. Que de victimes! Cela dur une demi-heure..! Ils peuvent compter les hommes qui leur restent de ceux qui se trouvaient dans l'usine!
La nuit s'est passée sans alerte.
Vendredi 4 septembre
Et les secours annoncés qui n'arrivent pas ! Une armée de cent cinquante mille homme doit arriver à toute minute. Ils seraient les bienvenus car la situation devient très critique. Le ravitaillement se fait sans incident malgré le bombardement de plus en plus terrible. A dix heures, j'étais rentré. A onze heures le Lieutenant demande que j'aille au rapport: j'ai pu juger de la nuée de boches qui nous encerclaient. Un aéroplane français venant de Maubeuge faisait le tour des défenses de la place. Devant moi, à cinq ou six kilomètres, se trouvait un bois, duquel sortirent en masse des soldats boches tirant après l'aéroplane qui a pu rentrer sain et sauf. Mais les observateurs français avaient vu Quelques minutes après, ce bois était bombardé par trente ou quarante canons. Quelle fuite et quelle perte d'hommes pour eux! Le bombardement est devenu effrayant, heureusement pour nous, peu de victimes de notre côté. Notre Lieutenant, blessé à la lèvre, reste au poste, ils ne veut pas que ses hommes le sachent. Il est courageux!
Samedi 5 Septembre
Encore une terrible journée pour moi. Après bien des péripéties, j'ai pu rentrer aux tranchées à onze heures. Nous étions mouillés de sueur. Le bombardement est si terrible qu'à chaque instant il faut se jeter à terre. Repos dans l'abris presque toute l'après midi. A cinq heures, nous sommes prévenus par le commandant que nous devons nous attendre à une attaque et nous tenir prêts. Le Lieutenant fait part au Commandant qu'une tranchée toute entière à notre droite est abandonnée. Pas un soldat, la compagnie du 84 qui l'occupait ayant été dirigé ailleurs. Le Commandant demande d'envoyer quelqu'un à la sixième compagnie pour lui demander u renfort de soixante hommes avec un officier. C'est encore moi que le Lieutenant désigne. Il faut attendre qu'il fasse noir pour ne pas faire remarquer ce mouvement de troupes. A sept heures je pars, arrive sans encombre au bastion ou se trouve la sixième. Soixante hommes se mettent en ligne sous le commandement du Lieutenant Calibre. Je me mets en avant, nous sortons. A peine ai-je fait quelques pas que je me sens enlevé de terre, puis une forte détonation
Me voilà plaqué, figure contre terre, cinq ou six mètres plus avant. C'était une pièce de cent vingt qui se trouvait derrière moi et qui avait fait feu et j'avais était pris par le déplacement d'air . Je me relevait sans blessure et courus au bastion ou tout le monde s'était sauvé. On m'avait cru mort.. Nous nous remettons en route et nous arrivons sans autre accident à la tranchée que ce renfort doit occuper. A peine arrivés, un soldat fait remarquer au Lieutenant que des plaintes se font entendre en avant des fils de fer. Celui-ci décide d'aller voir avec quelques hommes, j'en suis. Ils vont à gauche, je vais à droite en rampant. Je bute contre un homme: " Camarade, je suis blessé, ne me faite pas de mal!" Ceci dit en français par un caporal allemand. J'appelle le lieutenant qui arrive avec ses hommes et conduit lui même ce prisonnier au Commandant. Pendant ce temps j'étais retourné avec ma compagnie. Quelques temps après un soldat arrive, porteur d'un pli pour le Lieutenant. Celui-ci me le transmet J'y vois que sur le rapport du Lieutenant Calibre je suis cité une seconde fois. Cela me fit plaisir Je me disposais à aller me reposer lorsqu'il fallut aller aux parapets. Pour la troisième fois les boches nous attaquaient: ce combat fut long, en pleine nuit nous tirions sans pouvoir viser, mais nous faisions du bon travail à en juger par les cris que nous entendions. Mon voisin est blessé à la bouche, je le porte dans l'abri pour y recevoir les soins des infirmiers. A onze heures, les boches furent enfin repoussés. Nous rejoignons nos abris A minuit nous entendons trois hurrahs poussés par des centaines de voix Qu'est-ce que cela signifie? Impossible de s'en rendre compte maintenant.
Dimanche 6 Septembre
C'est aujourd'hui la ducasse de Roubaix et coïncidence remarquable, c'est aujourd'hui que mon sort s'est décidé.
A quatre heures du matin, nous pouvons voir ce qui a provoqué les hurrahs de cette nuit Les boches sont maîtres du fort de Boussois. Diable, notre situation s'est rudement aggravée, car ils vont pouvoir nous tirer, de devant de derrière et de flanc. L'attaque générale est bien pour ce matin, nous voyons les boches s'avancer par vagues successives et cela aussi loin que notre vue peut porter et ..., nous n'avons plus d'artillerie!
A cinq heures, ordre du Lieutenant de partir avec mes hommes, comme les autres jours, et d'emporter les livrets militaires et la comptabilité de la compagnie. Le Lieutenant me laisse de les déposer ou je jugerai utile et le plus en sécurité. Au moment de partir il me dit: "Caporal, ne croyez pas que votre place sera meilleure que celle de vos camarades qui restent ici." Et de fait, à peine en route je m'en aperçois: un bombardement terrible! Le fossé que nous suivons nous abrite quelque peu. Arrivé près des forges de Recquignies, le bombardement redouble C'est épouvantable ! Nous sommes à l'entrée du bois des Bons pères. Le devoir est là. Il faut passer à travers ce rideau de fer, allons vivement ! Heureusement, personne n'est touché. Arrivé au jardin, nous nous empressons de remplir un sac de légumes, nous reprenons haleine dans l'usine voisine. Je décide que nous partirons un à un, pour aller à l'infirmerie porter ces légumes. Il faut traverser la mitraille, je pars naturellement le dernier. Mes hommes sont arrivés sans accident. A mon tour, je m'élance , encore dix mètres à parcourir Tout à coup, je fais un grand saut, un obus éclate derrière moi: plaqué contre un mur avec violence, je retombe sur le sol tout étourdi. Lorsque je reviens à moi, je voulus partir, l'endroit était retourné par les obus. Me levant péniblement, ma jambe gauche refusant tout service, je me traînais près de mes hommes et leur ordonnais de partir de suite pour Rousies avec leur chargement, leur indiquant une route traversant champs et jardins, la grand' route était impraticable. L'un d'eux voulait absolument avant de partir me porter à l'infirmerie Il y a de braves curs tout de même! Mais je refusais, bien lui en prit! Me dirigeant vers l'infirmerie, je voulus prendre la grande route, les boches y étaient! Il me reste un autre chemin, mais il y a un ruisseau de deux mètres à traverser. Deux mètres de profondeur, chargé, et n'ayant qu'une jambe valide, ce n'était pas une petite affaire! J'y parvins. La porte de l'infirmerie était fermée. Au même instant, vingt coups de fusils sont tirés dans ma direction , les briques volent en éclats autour de moi; je ne suis pas touché! "Les maladroits!"
Je rencontre enfin une porte ouverte! Aussitôt le médecin major me visita et constata que j'avais la jambe gauche traversée par un schrapnel, entré au dessus du genou gauche et qui se trouvait à un centimètre de la face antérieure. Il fallut l'extraire de suite. Messieurs C.Delfosse, médecin major, et Barbry, médecin civil de Recquignies me font cette opération. Pas une plainte, pas un cri! Je pensais à ma femme et à ma petite fille. Tenu par cinq hommes, il m'est impossible de faire aucun mouvement. Aussitôt terminé, le Major me remit le schrapnel en me disant qu'il pensait bien que je voudrais le conserver en souvenir. Il ajouta: "vous avez eu de la chance, si vous aviez été touché, un demi centimètre à droite ou à gauche, il aurait fallu vous couper la jambe!" Installé ensuite sur un matelas, j'attendais l'arrivé des boches qui entouraient le bâtiment Ils entrèrent vers dix heures. Quelle bande de sauvage! Ils envahissent la salle en hurlant, l'un d'eux vint placer sa baïonnette à deux doigts de ma poitrine, je croyais mon dernier moment venu. Je voyais dans un éclair toute ma vie, ma femme, ma petite fille. Heureusement un officier passa et repoussa cette brute qui alla se mettre avec les autres au fond de la salle, sur une ligne. Les soldats nous mirent en joue (nous comprenons que c'est pour leur sécurité). En ce temps l'officier s'assura qu'il n'y avait pas d'arme dans la salle, donna au médecin un papier attestant que l'établissement avait été visité et nous déclara prisonniers. Parmi nous, un de nos camarades qui avait perdu la tête et qui n'était pas blessé allait être fusillé quand un boche entra en hurlant ! Les voilà tous repartis. Que se passe t-il? Deux heures après, entré d'un autre groupe. Quelle différence! Ils essaient de nous causer, nous offrent des cigarettes, à boire, du chocolat, du raisin. Ce sont des soldats de la réserve.
Une autre scène douloureuse qui montre la mentalité de ces sauvages: Ils étaient venus requérir nos infirmiers pour conduire leurs blessés à Boussois. Ceux-ci, au nombre de huit y vont. Arrivés là-bas, on leur fait faire demi-tour au pas de gymnastique. Au première maison de Recquignies, un groupe de boche les obligent à mettre le feu à un groupe de maisons parmi lesquelles, celle du médecin civil qui nous soignait. Au passage à niveau, nouvel arrêt, plus de trois cents boches, pour se protéger des balles françaises, forcent nos huit infirmiers à se mettre en avant de leurs rangs, en ligne et les bras levés: quatre sont blessés, leurs camarades veulent les relever; l'un d'eux reçoit un coup de crosse en pleine poitrine qui lui fait cracher le sang. Quel retour à l'infirmerie ! Cris de douleur, lamentations. Une voix domine: "Ne me laissez pas mourir, j'ai une femme et deux enfants!" Tout le monde pleure Deux infirmiers ont le pied droit fracassé, deux autres une balle dans la poitrine, et ce sont des balles françaises! Oh! Les brutes! Comme ils tiennent compte de la Croix Rouge!
Une autre preuve: ils ont installé en avant de l'infirmerie, une batterie de six pièces, de sorte que si les français visent cette batterie, nous serons les premières victimes.
Epuisés par les émotions, nous ne pensons pas à manger Il est huit heures le soir, j'essaie de grignoter un peu de pain afin de pouvoir dormir.
Lundi 7 Septembre
Malgré la canonnade, j'ai dormi et me sens bien reposé, j'en avait grand besoin. Vers sept heures, grand remue ménage: Tout le monde part, les uns à pieds, les plus grièvement blessés en voiture d'ambulance. On me met dans une des voitures près de mon ami G.Caudron, l'infirmier si cruellement blessé hier. A peine installé que la tenture de côté se soulève et qu'un boche m'avance un verre de vin, du Madère s'il vous plait! Je remarque avec stupéfaction que c'est le même qui m'a donné à boire hier, ainsi que du chocolat et du raisin. Est ce que j'aurais une bobine qui lui plait? Je bois la moitié du verre et veux passer le reste à mon ami, le boche s'y refuse, je le vide donc. Il le remplit et le passe à mon camarade. Comme il est chic celui là ! Nous voilà partis, au passage à niveau, une compagnie boche toute entière s'y trouve, l'un d'eux nous montre le poing. Quelle brute! On traverse au galop la rue qui formait Recquignies: des deux côtés tout brûle, c'est épouvantable, les flammes viennent jusqu'au milieu de la rue, pas une maison n'a été épargnée. En passant par la route de Marpent, que nous défendions, je revois nos tranchées. Ce n'est pas sans plaisir que je remarque le nombre de boches étendus là! Quel bon travail! Ils n'ont sans doute pas encore eu le temps d'enlever leurs cadavres. Au milieu de ces morts, les cuisines roulantes sont installées Ils ne sont pas difficiles On nous descend à Roch, dans une maison transformée en ambulance. Ce n'est pas pour très longtemps. Avec mon ami, on m'installe dans une voiture qu'on a remplie de paille et nous voilà partis pour l'inconnu. On passe à Colleret, Cousolre, et puis en Belgique. Bref, après avoir roulé toute la matinée, nous arrivons à midi à Beaumont. Les gens nous regardent d'un air de pitié, cependant personne n'ose s'approcher de nous La voiture s'arrête devant un grand immeuble. Là, deux infirmiers boches viennent nous chercher, et dans le couloir nous rencontrons des religieuses qui à notre salut, nous répondent: "Bonjour Monsieur" Ce sont donc bien des françaises Me voici dans un bon lit, dans une grande salle ou Français et Allemands sont mêlés. Quelques mots avec une des religieuses vues tantôt m'apprennent que je suis au pensionnat des Dames de la Sainte Union. Sur trois religieuses, deux sont de Lille, malheureusement il leur est défendu de nous causer. Tout ce qu'elles peuvent, c'est faire notre lessive et nous passer des lectures. Le docteur parle le français et est très correct; nous sommes bien soignés et nourris. Un prêtre belge a l'autorisation de voir les français. Quant il vint me tenir compagnie quelques temps je lui ai demandé de me confesser, il reviendra demain.
Mercredi 9 Septembre
Le prêtre est venu nous confesser hier; mon ami et deux autres français avaient profité de l'occasion. Nous recevons la communion ce matin. Un petit autel a été installé au pied de mon lit et une sur m'a prêté un livre de messe. Après la messe de cinq heures, le prêtre allemand arrive précédé de deux enfants de chur et suivi de trois franciscains, trois surs de je ne sais quel ordre, tous allemands, et enfin, trois dames de la Sainte Union. Tout ce cortège s'arrête devant le petit autel, tous s'agenouillent et nous communions pieusement. Quelles actions de grâces , remerciant Dieu de nous avoir protégés, demandant des forces pour l'avenir et sa protection divine pour les nôtres restés au pays. Quelle scène émouvante dans sa simplicité!
Ce même jour à deux heures, on vient me chercher pour me porter à la gare; Je pars en captivité et suis séparé de mon ami. En route pour Cologne m'a-t-on dit. Le train où l'on m'embarque est rempli de blessés allemands, mille cinq cent, revenant du siège de Maubeuge. Ils sont heureux de repartir et chantent. On vient de m'apprendre que Maubeuge s'est rendu lundi à cinq heures!
"Patience", me dit un boche, "dans quinze jours nous sommes à Paris et la guerre sera finie pour vous."
Il croit que Maubeuge est à trente kilomètre de Paris, ce sont ses chefs qui le lui ont dit, et, ses chefs ne mentent pas ! Aussi, n'en revient-il pas lorsque je lui annonce qu'il y en a trois cents.
Le train part, on passe à Charleroi où il stationne bien longtemps enfin! Le voyage se continue dans la nuit, nous essayons de dormir (deux autres français sont avec moi).
Jeudi 10 Septembre
Le train roule toujours. Je remarque que dans beaucoup de gares, les boches ont pendu des mannequins représentant tantôt un zouave, un fantassin ou un artilleur. On passe à Liège, Verviers, Pépinster, Héberstahl, Aix-la-Chapelle, et nous faisons un très long arrêt à Cologne. Le train est arrêté sur le pont du Rhin. Quelle belle vue; d'un côté du Rhin une sorte de petite plage, de l'autre côté la cathédrale, très jolie! Nous avons une quantité de visiteurs. D'abord un Monsieur qui habitait Paris, marié à une parisienne et ayant une mignonne fillette. Celui-ci n'aimait pas la guerre. Bon nombre de curieux ne nous adressaient pas la parole, cependant une femme au bras d'un officier boche me dit: "Les français ont mal agi en se servant des balles dum-dum à Maubeuge! Sur mes dénégations, elle m'assura qu'on en avait trouvé tout un magasin à Maubeuge. Non, non, non, je le sais bien puisque j'en reviens de Maubeuge. (Quelques mots à son mari, en boche naturellement ) Celui-ci tire une cartouche de sa poche et me la présente Je me mis à rire car c'était les anciennes balles françaises du Lebel, modifiées en 86, qu'elle appelait les balles dum-dum. Elle fut bien stupéfaite de l'explication. C'est comme cela lui dis-je, que l'on monte le cou au gens chez vous. Peu de temps après, le train repart et arrive enfin à quatre heures à Dusseldorf. Très grande gare, le train manuvre pendant un certain temps et enfin s'arrête. On vient nous chercher (les trois français) sur des civières. On nous porte dans le hall aux marchandises, salle immense où sont déjà les milles cinq cents blessés boches amenés par le même train Croix-Rouge. On m'installe dans une auto et quelques minutes après j'arrive à l'hôpital: visite du docteur, changement de linge puis me voilà couché. J'ai beaucoup d'inflammation, depuis hier je n'ai pu uriner. Le docteur me donne deux potions et ne veut pas me quitter sans voir les effets. Deux après il partait et je pus enfin dormir. J'en avait grand besoin.
Vendredi 11 Septembre
Je suis à la diète, on m'a purgé ce matin, renouvellement de mon pansement. Le soir une aventure nous arrive: Nous étions gardés par un poste de soldats, et une sentinelle surveillait porte et fenêtres. Vers sept heures, la porte s'entrouvre, c'est pour relever la garde. La sentinelle passe la consigne à celle qui vient la remplacer et lui fait constater que nous sommes quatre dans cette chambre. Un moment après, comme nous avions l'intention de dormir, nous éteignons l'électricité. Vers huit heures, le sentinelle entre et nous demande en bon français si elle peut rallumer et si nous ne sommes pas trop fatigués pour causer un moment avec elle. Nous étions stupéfaits! Après avoir tourné le commutateur, nous remarquons devant nous un grand jeune homme à la figure sympathique, il nous conte son histoire: "J'ai dix-neuf ans, suis né à Saverne en Alsace, mes deux frères sont soldats français, au 26° à Nancy. Le 15 Août dernier, mon père me conduisait à la gare pour prendre le train qui devait me mener près de la frontière que j'aurais passée à pieds pour aller m'engager dans l'armée française. Malheureusement, deux gendarmes boches m'empoignent et me dirigent à Thionville où je fus incorporé, au 139°. Je ne vous parle pas du désespoir de mon père qui me voit exposé à me battre contre mes frères. Tous nous sommes français de cur! Je ne suis d'ailleurs pas seul dans ce cas, et comme il nous est interdit de parler français entre nous, nous nous réunissons tous les jours dans la cuisine d'un petit café, et là, pas un mot d'allemand, je vous assure! C'est le cur bien gros que nous portons cette casaque, maos nous y sommes forcés. Pour ne pas m'exposer à rencontrer mes frères sur le champ de bataille, j'ai demandé à partir sur le front russe, j'espère y être envoyé bientôt , et soyez certains que je n'y serai pas longtemps sans être prisonnier des russes."
En nous quittant, il nous demande de pouvoir venir nous rendre visite dimanche matin. Nous acceptons avec plaisir, pris de compassion pour ce brave jeune homme.
Dimanche 11 Septembre,
Ce matin, j'ai pu assister à la messe dans la chapelle de l'hôpital. Notre infirmière nous avait demandé si nous désirions y aller. A peine revenu, nous avons la visite du jeune homme de vendredi en grande tenue: plumet en tête et gants blancs. Il nous donna à chacun un paquet de cigarettes, un paquet de chocolat et du papier à lettre avec enveloppes: "je sais que vous pensez à écrire aux vôtres." Quelle gentillesse! Il resta avec nous jusqu'à midi et avant de partir nous demanda si nous aimions le jeu de cartes. Sur notre réponse affirmative, il nous promit de nous faire parvenir un jeu. En effet, une demi-heure après, notre infirmière habituelle nous le remettait.
Du 14 au 20 Septembre.
Une semaine passée, rien d'intéressant. Aujourd'hui j'ai pu aller à pieds assister à la messe. Je m'appuyais sur le bras d'un camarade, c'est dire que ma blessure commence à se refermer. Cependant, on me recommande beaucoup de précautions. L'hôpital est beau, construit comme celui de la Fraternité près de chez nous. Les jardins sont très jolis. Il y a d'ailleurs des fleurs partout, aux balcons, aux terrasses. Dusseldorf est véritablement la ville des fleurs. De ma fenêtre je vois le Rhin où il y a beaucoup de mouvements, particulièrement le dimanche, beaucoup de yachts.
Du 21 au 25 Septembre
Rien de saillant: Le samedi 26 on me prévient que je quitterai l'hôpital cet après-midi à trois heures. Où vais-je être conduit? Cela n'a pas été long, je suis encore à Dusseldorf, dans un grand magasin servant d'hôpital de campagne. C'est là que je passerai ma convalescence et ensuite je serai envoyé au camp. Les territoriaux qui nous gardent ont l'air doux et je croix que je ne serais pas trop mal ici, quoique cela ne vaille pas l'hôpital: paillasse par terre, nourriture moins bonne Je savais très bien que le bon temps ne pouvait toujours durer!
Dimanche 27 Septembre
Jour de visite aujourd'hui, pas pour nous bien entendu, mais pour nos gardiens. Leurs femmes et enfants viennent leur dire bonjour. Cela nous fait mal au cur, nous voudrions tant revoir les nôtres. Ma femme sait-elle seulement que je suis prisonnier? J'ai bien écrit deux lettres depuis mon arrivée ici, mais arriveront-elles?
Aussi, mes idées ne sont elles pas tout à fait roses. Ce n'est pas comme mon voisin de lit, un arabe, Mohamed Zouaoui; En voilà un gai luron. Il aime beaucoup les français, mais pas les anglais, pas plus que les boches dit-il. Il n'a pas de chance parce qu'il n'a pas été tué: "Beaucoup de camarades tués, eux chance! Moi, blessé seulement, pas de chance."
Lundi 28 Septembre
Un véritable drame s'est produit ici. Un de nos gardiens, ivre, dispute avec ses camarades. Soudain, furieux, il tire son couteau et veut frapper à tord et à travers. Mais un de ses collègues a eu le temps de tirer sa baïonnette, la met au bout de son fusil et le tient en respect. Le caporal essaie de ramener l'homme ivre à la raison, mais impossible. Ils sont là, face à face, l'un croisant sa baïonnette, ne voulant que tenir l'autre à distance, mais l'autre, le couteau prêt à frapper, est accroupi, prêt à bondir. Soudain, un coup de feu retentit, L'homme au couteau tombe mais se redresse aussitôt et se lance à nouveau sur celui qui vient de tirer. Nous entendons alors le caporal commander de tirer encore. Le coup part et cette fois, il est bien touché. Il se tord par terre en poussant des cris, et, bientôt cesse de crier, il est mort. Il avait la poitrine traversée par les deux balles. Toute cette scène s'est passée à cinq ou six mètres de moi. Tout le monde s'était couché, heureusement, sans cela il y aurait eu des victimes parmi nous. Quelques temps après, une automobile arrivait et enlevait le cadavre. Le sous-officier qui commande le poste est venu nous voir, pour nous rassurer a t-il dit. "Vous avez vu tantôt la discipline allemande! Elle ne transige pas!" Toute la semaine se passe sans incident, jusqu'au
Jeudi 8 Octobre
J'ai du rhumatisme aux talons, souvenir des tranchées, m'a dit le docteur. Je suis resté quatre jours couché, les pieds enveloppés dans des couvertures, et je me relève aujourd'hui pour la première fois. Dans l'après midi, j'étais assis avec quelques amis et nous causions de nos familles. Tout à coup, tous les prisonniers français et anglais qui se promenaient dans la cour, rentrent précipitamment, poussés pas les sentinelles, puis des coups de feu sans arrêt. Que se passe t-il? C'est un aéroplane dit-on. Eh, bien! Mais il n'y a rien de rare! Oui mais c'est un aéroplane français ou anglais! Pourvu qu'il réussisse! A force de nous pousser les uns les autres, nous parvenons dans la cour. Je vois l'aéroplane qui à ce moment passait juste au dessus de nous. Il se dirige vers le champ d'aviation qui est à quatre cents mètres de notre baraquement Mon Dieu, serait-il atteint? Le voilà qui commence à tanguer terriblement. On entend tonner: "cessez le feu!" L'appareil tangue de plus en plus et soudain, il tombe verticalement, l'aile droite en bas. Une émotion intense nous saisit, nous avons les larmes aux yeux, pendant que nos gardiens jettent leurs coiffures en l'air en criant: "hurrah, hurrah! "
Soudain, Ô miracle, l'appareil se redresse, il n'est plus qu'à cinquante mètres de hauteur, et pique droit vers le hangar du dirigeable. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il a jeté deux bombes: l'une à l'entrée, l'autre à la sortie et s'enlève majestueusement sans que les allemands songent encore à tirer. Le hangar brûle et le dirigeable est complètement détruit. Quel beau travail! C'est nous maintenant qui crions hurrah! Nos gardiens nous font rentrer de suite. C'est égal, nous sommes joyeux d'avoir vu cela. De temps en temps nous entendons des explosions, ce sont les ballonnets du dirigeable qui sautent. Une foule immense accourt sur les lieux, mais rien à faire, tout est bien détruit. J'apprends à l'instant qu'il y a eu 7 hommes tués, et sept hommes blessés: Ce dirigeable que j'avais vu rentrer hier d'une expédition n'y retournera plus. S'ils pouvaient tous subir le même sort! L'aéroplane en partant d'ici est allé bombarder la gare de Cologne mais n'a réussi qu'à casser les vitres.
Samedi 10 Octobre
Quoique nos gardiens ne soient pas trop mauvais, ils ont sur le cur notre joie de Jeudi. Ce soir, le chef de poste est venu nous annoncer avec emphase la chute d'Anvers. Cela ne nous a pas fait plaisir naturellement, mais ils peuvent chanter victoire, la guerre n'est pas finie; c'est ce que nous lui avons répondu. Il a souri et est parti. Grand concert ce soir pour nos gardiens! Ils en vident des bouteilles!
Dimanche 11 Octobre
Ce jour, toute la ville est en liesse. Que de drapeaux de toutes sortes et de toutes nuances. Jour de visite pour nos gardiens; femmes, enfants, quelques hommes. L'un d'entre eux est venu nous causer, il habite Bruxelles et quand il nous parle de la guerre, certes, il ne nous encourage guère. Naturellement son pays sera vainqueur, ce qui nous chagrine davantage, c'est qu'il a dit qu'il fallait compter être prisonnier jusqu'à Pâques, que la guerre ne finirait pas avant çà. Que ce sera long si c'est vrai, que de patience il faudra. Il est vrai qu'il vaut mieux cela que d'avoir été tué.
Lundi 12 Octobre
On nous amène des civils considérés comme suspects à la suite de la visite de l'aéroplane de jeudi dernier. Ce sont treize anglais qui travaillaient à Dusseldorf. Leurs femmes sont venus les visiter et leur apporter du linge et des vivres. Quelques scènes poignantes! Une petite fille de quatre ans (qui m'a bien fait penser à la mienne) qui embrassait son papa, ne voulait pas qu'il reste là; séparation déchirante, j'en avais les larmes aux yeux.
Jeudi 15 Octobre
Enfin, voilà le départ pour le camp, nous allons peut-être retrouver quelques amis et avoir des nouvelles. Mais avant je dois dire la petite manifestation que les bonnes gens de Dusseldorf avaient organisée en notre honneur. En sortant de l'hôpital, vers sept heures, quelques gamins se mirent à nous suivre. Comme nous devions traverser toute la ville, au fur et à mesure que nous avancions, la foule augmentait: Bientôt il y eut cinq cent personnes. Tandis que nous passions près d'une église, un individu nous cria en français: "patience, français, ce sera bientôt fini, vous ne serez plus longtemps ici." Il nous fit plaisir. Les choses changèrent de face. Nous étions arrivé dans la rue principale qui conduit à la gare. La foule était devenue plus dense et aussi plus agressive. Des cris à mort, des bousculades, nos gardiens avaient fort à faire et pourtant ils y allaient dur. Un garçon en vélo passe trop près de nous au gré de notre gardien, un coup de pied dans les roues et voilà le bonhomme à terre et le vélo brisé. Un peu plus loin, un homme de cinquante ans environ vient donner un coup de poing en pleine poitrine à un tirailleur algérien. Le gardien qui ne l'avait pas vu venir, mais qui a vu le coup, lui donne un coup de poing formidable dans la mâchoire et le bonhomme s'en va rouler à dix mètres plus loin. Il n'y reviendra plus. Les autres se font de plus en plus pressants, malheureusement, comme beaucoup de prisonniers sont blessés aux jambes comme moi, il ne nous est pas possible d'aller vite et la situation devenait critique. Le chef donne un ordre et nos gardiens prennent la baïonnette en main, ils n'ont pas de fusil. Cela fait reculer un peu les gens. Puis il arrive un renfort d'un trentaine d'hommes armés, nous voilà sauvés. Enfin, nous voilà en gare, dans le train qui doit nous emmener au camp. Il est huit heures du soir.
Nous sommes arrivés au camp à une heure du matin, harassés de fatigue, et transis de froid. Nous sommes à friedrichsfeld près de Wesel. On nous parque dans une baraque couverte mais non fermée sur les côtés. Il faut coucher là sans couverture. J'y attrape une angine et pendant trois ou quatre jours, très fiévreux, je reste couché. On m'a transporté à la baraque 21A. Celle-ci est toute fermée, et j'y ai un peu de paille. Eh bien! La vie ne doit pas être bien gaie ici, mais bah! Ce ne sera que pour un moment.
J'ai revu pas mal d'amis de ma compagnie et de Roubaix. Parmi eux Monsieur Fournier, mon chef de bureau, nous aurons ainsi l'occasion de parler de nos familles, mais personne n'a encore reçu de nouvelles de Roubaix.
Dimanche 25 Octobre
J'ai assisté pour la première fois à la messe au camp. C'est très imposant autant pas le nombre d'hommes que par le recueillement, le sermon nous arrache les larmes: Le prêtre nous parle de la Toussaint. Nos femmes et nos enfants prieront pour leur mari ou père décédé, disparu ou prisonnier, ces petits anges seront sûrement exaucés dit-il!
Quant à nous, nous passerons cette fête religieusement pour nos frères morts au champ d'honneur, pour nous, les nôtres, demandant à Dieu le succès de nos armes et une prompte délivrance.
La Toussaint
Elle s'est très bien passée. Quelle affluence à la petite chapelle: deux prêtres donnent la communion en même temps; et cela dure depuis trois heures et demi ce matin, jusqu'à huit heures et demi. Ensuit assistance aussi nombreuse à la grand' messe.
Une petite visite à l'un ou à l'autre, une petite promenade et voilà comment le temps passe.
Novembre et Décembre
Se passent sans qu'il n'y ait rien de remarquable, mais je note que le sept, j'ai pu donner mon nom et mon adresse à une personne qui était venue voir Monsieur Dujardin de Seclin. Ils n'ont pu se voir, mais Monsieur Dujardin a été autorisé de donner une lettre pour sa femme et ma carte et partie en même temps. Puisse t-elle lui faire savoir enfin que je suis prisonnier. J'ai déjà écrit vingt-cinq fois, mais rien n'est parvenu!
Noël fêté comme la Toussaint par une affluence considérable, d'assistants et de communions. Je suis revenu de la messe de minuit à trois heures et demi! Et dire que nous sommes toujours sans nouvelles, alors que nous avions l'espoir d'être rentrés pour la nouvelle année. Hélas! C'est bien long, et nous n'osons plus nous hasarder à faire de pronostic sur la date du retour.
Le 31 Décembre 1914
La journée s'est passée comme à l'ordinaire. Ceux qui m'ont vu après quatre heures ont dû se dire: "il est devenu fou!" En effet, je suis fou, , fou de joie! Je ris, je pleure, je saute, je danse, car je viens de recevoir une lettre de ma femme qui sait enfin ce que je suis devenu. Cela me donnera du courage et aussi de la patience peut-être pour un bout de temps.
Cette lettre datée du 21 courant est la réponse à la carte que j'ai pu faire partir par Mr Dujardin de Seclin. Je n'ai pas manqué d'aller le remercier.
1914