1915 prisonnier en allemagne

 

1915

 

1er Janvier

La diéforte émotion d'hier m'a empêché de dormir et déjà à quatre heures quinze je suis debout: Je veux remercier Dieu de la grande grâce d'hier, lui demander de protéger les miens et de nous réunir cette année. Serons nous exaucés? Espoir et confiance!

Je voudrais pouvoir écrire à ma femme très souvent, mais voilà qu'un ordre passe et je ne pourrais plus envoyer qu'une carte de trois lignes tous les trente-deux jours. C'est bien le moyen de pouvoir donner de nos nouvelles! Notre femme, parents, frères et sœurs, tous croiront à notre négligence, et pas moyen de les prévenir. Un autre sujet d'inquiétude pour nous: c'est le manque de nourriture, et la faim qui commence à se faire sentir!

 

Février

Le mois s'est passé sans qu'il n'y ai rien de remarquable, mais je remarque que c'est le 11 de ce mois que pour la première fois, une de mes cartes est parvenue. J'en ai été bien heureux, …, c'était si long! Depuis le 16 Août, jusqu'au 11 Février… Sept mois sans nouvelles! Espérons que par la suite ce sera mieux!

La nourriture aussi diminue, on nous donne maintenant pour dix le pain que nous avions pour quatre. La disette se fait bien sentir! A ce sujet, un français s'est laissé aller à prendre un pain sur une voiture. La sentinelle n'a pas hésité, et, le pauvre français fut atteint à l'épaule: Ces gens là n'hésitent pas, et au risque d'en atteindre d'autres, ils tirent même en plein camp.

 

Mars

Deux faits à noter dans ce mois, quoique la vie soit monotone et vide; de l'ennui et toujours de l'ennui! Monsieur Fournier est tombé malade et a été transporté au Lazarett. Il m'est impossible d'aller le voir. J'ai eu cependant de ses nouvelles par un de ses amis: Il parait qu'il a été très mal, mais qu'il est sauvé et en convalescence. Tant mieux, c'est si terrible de laisser sa peau par ici sans pouvoir revoir les siens.

 

Le deuxième me concerne personnellement, et n'est pas plus gai. Le vingt, après avoir assisté à un cours, je revenais vers ma baraque lorsque, en passant près de la chapelle, je tombais et perdais connaissance. Je reviens à moi quelque temps après dans la baraque des prêtres qui me soignaient de leur mieux! L'un d'eux Mr Deryck, un Roubaisien, me demanda si je connaissais la cause de cet évanouissement: "Mais oui, malheureusement beaucoup sont dans le même cas ici, c'est la faim!" Qu'est ce que cent vingt grammes de pain par jour, et encore, quel pain! Et malgré cela je ne veux pas demander, mais Mr Deryck voulu être mon sauveur: Il m'a donné un demi pain, et une livre de chocolat, comme je l'ai remercié de bon cœur, et comme… j'ai sauté sur ce pain. Jamais je n'aurais crû en être réduit à ce point!

Grâce à Dieu, on rencontre partout de braves cœurs.

 

Avril

Le quatre, jour de Pâques. Que de communions, et quelle affluence à la chapelle. Je n'ai jamais vu cela à Roubaix, n'importe dans quelle église. Pour la grand' messe de dix heures, en arrivant à neuf heures et quart, nous ne pouvions déjà plus trouver de places.

Quel beau sermon! Je n'en note qu'une phrase, : "vous aussi, vous souffrez, vous souffrez votre passion pour la France, vous payez la rançon de votre pays, mais courage, au bout de la souffrance il y a aussi votre résurrection, ce qui n'est qu'une question de temps bien court devant l'éternité."

Il ajouta: "O Jésus, dans la gloire de votre résurrection, n'oubliez pas ceux qui sont dans la souffrance, terminez au plus vite notre exil, rendez nous à nos familles éplorées et donnez nous du courage et de la résignation." En effet, que de souvenirs ces jours de fêtes me rappelaient, me rendant plus triste que de coutume.

 

Mai

Se passe aussi sans aucun fait notable, c'est égal, voilà la quarantième semaine de captivité. Qui aurait jamais pensé cela!

 

Juin

Le premier Dimanche de Juin, j'ai fait dire une messe pour l'anniversaire de ma chère petite fille. Beaucoup de mes amis y assistèrent. Il était temps, le sept, l'on me désigne pour partir en corvée, j'ai pu l'éviter, mais le huit, désigné à nouveau, je fus obligé de partir. Je suis dirigé Sischède, près d'Elberfeld. Travail très pénible, il s'agit de la construction d'un tunnel. Trois jours après mon arrivée, un wagon que je déchargeais bascula et je fus précipité, avec les pierres, dans un ravin de quinze à vingt mètres. Pas de blessures, mais les reins très douloureux. Refusant de retourner à ce travail si dangereux, l'on m'a envoyé dans le tunnel. C'est comme le travail de la mine, à six cents mètres sous terre. A tout moment, on fait sauter des pierres à la dynamite et charger ces énormes blocs sur des wagons. Travail aussi dangereux que le précédent avec en plus la crainte des éboulements. Après plusieurs réclamations, n'étant pas assez fort pour ces travaux, on me renvoie au camp le vingt-neuf, jour férié ici (St Pierre et St Paul). Aussi que de mouvement sur la route. A Essen, ou se trouve la fameuse usine Krupp, nous devions changer de train, je prends mes bagages, je me retourne et… plus personne, où sont passés les autres…? Me voici seul dans cette gare immense, à la recherche de mon train. J'arrive sur une autre voie au moment où deux long train de blessés allemands s'arrêtent. Quelle déveine…! Stupéfaction des allemands, de voir un soldat français, seul. Les uns me montrent le poing, d'autres m'insultent. Fort heureusement, une foule empressée vient au devant des blessés. Je vois à ce moment une de nos sentinelles qui me cherchait.

Près de la gare, l'usine Krupp qui a déjà était bombardée plusieurs fois par avions. Elle est immense, c'est une véritable ville.

Enfin de retour au camp, bien content. Si je pouvais rester ici en attendant la fin de notre exil!

Deux jours après, j'apprends qu'un éboulement s'est produit au tunnel ou je travaillais. Résultat: deux morts et dix sept blessés.

 

Juillet

A peine de retour au camp, je vais repartir, mais cette fois pour aller en représailles. Heureusement, j'ai la satisfaction de recevoir la photographie de ma Laurette, cela relève mon courage. Nous partons le 5 pour Neuenkirchen (qui veut dire nouvelle église). Dès notre arrivée, on nous conduit travailler dans les marais, auxquels le feu a été mis pour nous permettre de retourner la terre, pour cultiver plus tard. Nos chaussures brûlent, nous n'avons pas froid. A cinq heures, on nous rassemble pour le retour (car nous sommes à neuf kilomètres du camp). Il en manque déjà dix-neuf à l'appel: c'est un bon commencement…. Bon voyage, mais ce qu'ils sont furieux! Ce ne sont pourtant pas les gardiens qui manquent: Dix fantassins et un cuirassier blanc par cent prisonniers. Le deuxième jour, il en manque encore onze! Est ce que tous les prisonniers vont tous s'envoler? Ils partent de tous côtés, à la recherche des évadés, accompagnés de chiens. Ils n'ont guère réussi et n'ont pu qu'en ramener deux. Les jours se suivent et… se ressemblent!

Tous les jours nouvelles évasions. J'ai été témoin de cinq depuis trois jours, une n'a pas réussi: Ils étaient deux qui s'étaient glissés dans une excavation que nous avions préparées pendant le journée. Malheureusement, il a été remarqué de suite que deux hommes manquaient; Ils fouillent les environs et puis le terrain à coup de baïonnettes. C'est un moment de terrible anxiété pour nous. Pourvu qu'ils ne soient pas atteints! On entend un cri, la sentinelle s'enfuit, elle a été effrayée! A vingt mètre, il met en joue les deux prisonniers qui sortent de terre. Nous poussons des cris pour l'empêcher de tirer. L'un de ces malheureux a reçu un coup de baïonnette dans la cuisse… Figure et habits plein de terre, ils sont affreux à voir.

Quel pays, de l'eau et des orages continuellement. Un nommé Maillard a été tué par la foudre au milieu de nous.

Nous sommes logés dans des tentes (trois cents par tente). L'eau pénètre partout et entraîne la paille qui nous sert de lit, ainsi que le peu d'objet que nous possédons. Dieu quelle vie!

Ils nous ont donné la permission d'écrire tous les jours, mais à la condition de dire que nous sommes malheureux, mal nourris et en représailles. Ca il peuvent se fouiller! Jamais je n'écrirai cela, les miens sont assez malheureux.

 

Un farceur a mis comme enseigne à l'entrée de notre tente, et en grosses lettres noires: "Aux nègres noirs". Ceci parce que les boches nous ont dit au rapport que nous étions en représailles parce que leurs soldats prisonniers en France étaient gardés par des nègres noirs.

Nous n'avons pas pu fêter le quatorze Juillet. Mais le treize au soir, mille cinq cent à deux mille hommes défilaient autour des baraques en chantant la marseillaise, le chant du départ, flotte petit drapeau, etc...

Le général, croyant à une mutinerie, fait venir tout un bataillon. Nous étions tous rentrés sous nos tentes lorsque retentit un coup de feu… Nous avons su après qu'en désarmant son fusil, un boche avait tué son camarade.

 

Août

Le mois se passe en représailles, vie toujours pareille, grand nombre d'évasions. Aussi les punitions ne manquent pas pour nous, car c'est nous qui payons pour ceux qui s'en vont. Malgré tout, loin de les empêcher, nous les aidons de notre mieux.

Le vingt-huit arrive l'ordre du départ, nous retournons à Friedrichsfeld où nous aurons au moins l'avantage d'être abrités et de revoir des amis. Au moment du départ, encore deux d'envolés. Nous savons bien où ils sont mais personne ne vendra la mèche! Ils ont commencé à creuser un tunnel sous le plancher de la salle des rapports, autrement dit le bureau des boches, et ils ont profité du désarroi du départ pour s'y cacher. Comme le tunnel n'est pas terminé, je me demande quand ils pourront en sortir.

 

Septembre

Ce mois se passe sans rien de bien saillant. Combien de temps allons nous encore passer ici? Voilà déjà cinquante cinq semaines de captivité. Que c'est long!!! Que c'est monotone! Aussi le cafard ne nous quitte guère, et voilà l'hiver qui s'annonce! Nous pensons bien le passer encore en entier en Allemagne. A quand donc l'heureuse délivrance?

 

Novembre

Le cinq, une carte de Paris m'apprend la mort de mon frère. Pauvre Gaston, fauché à vingt-sept ans, en pleine force. Que c'est terrible la guerre! Pauvres parents! Je n'aurai pas le courage de leur faire part de cette affreuse nouvelle, oh! Non… Hélas, il me faut surmonter cette grande douleur, je ne puis oublier que j'ai femme et enfant.

Le vingt-cinq, me voilà désigné à nouveau pour aller au travail à Hamborn, dans une fabrique de wagons. On nous fait faire toutes sortes de métiers en Allemagne. Après avoir été terrassier, manœuvre de maçon, jardinier, trieur d'ordures, me voilà passé mécanicien. Le travail est moins dur qu'à Sischède, mais nous sommes tenus de six heures du matin à six heures du soir. Gare les blessures! Tous les jours il y en a de pris. Ici il y a beaucoup de femmes et jeunes filles, la plupart Polonaise Russes. Au travail, elles sont vêtues comme des hommes: culotte et veste de toile bleue et casquette. Elles font une drôle d'impression quand on les voit pour la première fois, mais on s'y habitue. Le dimanche, il nous est permis d'aller à la messe, bien peu y vont: Neuf sur cent que nous sommes.

 

Décembre

Se passe de la même façon. J'ai eu quelques accidents peu graves. Coup de marteau, doigt limé et une main prise sous une lourde barre de fer. Les derniers jours de l'année sont marqués par quelques incidents: le trente à midi, ils nous ont fait servir du lard pourri, une odeur épouvantable! Naturellement, personne n'a mangé et à une heure et demi nous avons refusé de nous rendre au travail. Ils nous ont laissé tranquille tout d'abord, mais à deux heures, ils nous ont réunis dans la cour, nous ont placés à trois pas les uns des autres, au garde à vous et malgré le froid très vif, nous y ont laissé jusque sept heures. Ah! Ils s'y entendent pour faire souffrir les gens! Mais tant pis! Nous sommes décidés à continuer demain.

Le trente et un, pour terminer l'année, la grève continue. Mais dès six heures moins le quart, nous sommes réunis dans la cour, placé comme hier. Le chef de poste crie comme un perdu, les sentinelles ont baïonnette au canon, et nous bousculent au moindre mouvement, défense de bouger, de mettre les mains dans les poches, de fumer, de causer. Enfin, vers sept heures et demi, l'ingénieur arrive et après s'être entendu avec le chef de poste, nous demande de lui désigner quelques hommes pour lui causer: Je suis désigné avec quatre autres camarades. Après discussion, on nous promet de la bonne nourriture pour l'avenir; double ration à midi, pour rattraper le repas perdu hier, une ration de fromage et du café chaud de suite si nous voulons reprendre le travail. Après avoir rendu compte aux camarades, décision est prise de reprendre à huit heures mais en faisant remarquer qu'à la moindre infraction à leurs promesses, nous arrêterons à nouveau. Nous avons été bien soigné aujourd'hui question nourriture. Nous sommes contents de leur avoir fait voir que quoique prisonniers, il fallait compter avec nous.

 

A suivre...

 

1915

 

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