Emmanuelle Béart est à l’image de beaucoup d’autres femmes. Elle est débordée. Entre ses tournages, ses voyages pour l’Unicef et ses mondanités cannoises, les allées et venues vers l’école de ses enfants, elle a fort à faire. À commencer par la préparation du rôle de Milady qu’elle va interpréter à la télévision dans la minisérie Les Trois Mousquetaires. Des retrouvailles avec le petit écran qui lui valent pour l’heure de se partager entre essayages et cours d’escrime. Elle nous a reçus, chez elle, dans un appartement où règne un charmant désordre et qui témoigne des goûts éclectiques et de l’esprit d’ouverture de l’actrice.
Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler pour la télévision ?
Le rôle, le scénario, l’adaptation originale de l’½uvre de Dumas… L’auteur disait de Milady que c’était une « démone ». On a intensifié cet aspect de sa personnalité tout en gardant sa vérité à l’½uvre. C’est une adaptation libre, mais respectueuse. Mais j’ai aimé qu’on donne aussi un passé à Milady qui explique pourquoi elle est si mauvaise.
Qui la justifie…
Non, je ne suis pas là pour l’excuser ou pour la juger. Je suis là pour l’interpréter. Mais la question que l’on peut se poser est « qui est cette femme ? »
C’est un rôle pour vous, très féminin.
Ah non ! justement. Ce n’est pas un archétype féminin. Elle est tellement forte qu’elle ne joue de la séduction que lorsqu’elle y est contrainte. Elle a d’autres armes. Au fond, c’est une femme d’affaires. Elle s’habille simplement car elle n’a pas besoin d’artifices. En fait, elle est irrespectueuse par rapport à son époque.
Ce qui ne peut pas vous déplaire… (Elle sourit.) En dehors du rôle, qu’est-ce qui explique cet attrait soudain pour la télévision ?
Ce n’est pas un intérêt soudain.
Si je n’en faisais pas, ce n’est pas par snobisme. C’est que simplement toutes ces années on ne m’a rien proposé. Je n’ai même pas eu à refuser.
Mais vous en aviez fait auparavant.
J’ai tourné plusieurs fois. Il y a très longtemps. Ne me demandez pas les dates, j’ai du mal avec la chronologie… La première fois, je ne me souviens plus du titre mais très bien du rôle. Je jouais sous la direction de Michel Favart, une dangereuse mythomane échappée d’un asile. Mais on ne le savait qu’à la fin. C’est un rôle qui m’a marquée. Et puis, c’est dans ce téléfilm que Yannick Bellon m’a remarquée et dirigée ensuite dans Les Enfants du désordre. La télévision a joué un grand rôle pour moi… Plus tard avec Caroline Huppert dans Les Jupons de la Révolution, j’ai été Marie-Antoinette. Puis plus rien. D’où mon absence. Il y a quelque temps, on a failli faire une série adaptée de Médecin chef à la prison de la Santé, le livre de Véronique Vasseur… Et puis ça ne s’est pas fait. Je ne sais pas pourquoi…
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Jouer Milady doit vous imposer quelques exercices physiques…
J’apprends à manier l’épée, en effet. La philosophie de cette technique de combat me plaît. Il faut apprendre à gérer son espace. Ce qui est important, c’est la distance avec l’autre. C’est un peu comme dans les arts martiaux. Enfin il me semble. Mais je viens de commencer les cours. Alors je me brode peut-être toute une histoire autour de cette technique. Mais il faut bien que j’y trouve intérêt. Parce qu’une épée, c’est lourd… Deux heures au soleil à essayer de la manier, c’est dur…
Vous n’êtes pas sportive ?
Ah non ! Je le suis quand il le faut. Quand les personnages que j’interprète l’exigent. Comme de jouer d’un instrument. Il faut que j’aie le sentiment que ça peut vraiment servir à quelque chose. Et une fois que le but est atteint, j’arrête. Et puis honnêtement, je n’ai pas le temps d’aller faire du sport. Pour passer une heure à en faire, il faut ajouter le temps d’aller, de revenir. Et comme beaucoup de femmes, je m’occupe de mes enfants, je travaille, je voyage beaucoup…
Et la télévision, prenez-vous le temps de la regarder ?
Non. Pas trop. Enfin je regarde des DVD, des documentaires ou des films que je n’ai pas eu le temps de voir en salles. Je rattrape le temps. Quelquefois, je regarde Arte, il y a des thématiques magnifiques. Ou bien les chaînes Planète, Voyage. Je regrette quand même que la plupart des bons programmes soient diffusés à l’heure où le sommeil vous gagne. En fait, j’ai peur du zapping. Quand je suis déprimée cela m’arrive de le faire…
Vous regardez vos consoeurs dans les téléfilms ?
J’ai vu Marie Bonaparte avec Catherine Deneuve. Formidable. Mais je vois peu de chose. Je ne suis pas une pro de la télé.
Et les infos ?
Je ne les regarde pas non plus. Il y a une telle banalisation des horreurs. On est anesthésié. Non, regarder ça à l’heure du dîner ou du déjeuner, je trouve cela dérangeant. Je préfère lire. Avoir le temps du libre arbitre. En fait, ce que j’adore, c’est la radio. C’est un compagnon que j’aime.
J’avais l’impression, avec ce magnifique écran extraplat, que vous en faisiez usage…
C’est un cadeau qu’on m’a fait…
Quelqu’un qui manifestement connaît vos goûts…
Du coup, j’ai appris à m’en servir…
La vitesse de travail change assez entre le cinéma et la télévision. Vous n’appréhendez pas ce rythme ?
Non, moi j’aime cet état d’urgence. Et puis je commence à être habituée : en temps de travail, le cinéma se rapproche de plus en plus des horaires de la télévision. Le temps, c’est un luxe du cinéma qu’on est en train de perdre.
Quel genre de personnage aimeriez-vous interpréter maintenant ?
J’aime les gens du quotidien… mais en ce moment je n’ai pas le temps d’y réfléchir. Après les deux films des Trois Mousquetaires, j’enchaîne deux autres tournages. Une adaptation du Fil à la patte, que réalisera Michel Deville, et puis un autre long métrage avec Danis Tanovic dont le film No Man’s Land a obtenu la palme du meilleur scénario à Cannes. Finalement, depuis vingt ans j’ai vraiment beaucoup de chance. Ce serait difficile, voire indécent de me plaindre. Par exemple, cette année, si je fais le compte, j’ai eu trois films à l’affiche (Les Égarés, Histoire de Marie et Julien, Nathalie).
source : Elisabeth Perrin pour www.tvmag.com (juin 2004) + quelques modifications.
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Est-ce un film de plus sur les Trois Mousquetaires ?
Ça n’aurait pas eu d’intérêt. On voulait trouver un autre point de vue, raconter l’histoire sans la dénaturer mais de façon plus moderne. Finalement nous avons davantage axé sur la comédie du pouvoir entre Richelieu, Milady et Louis XIII et donné à Milady des dons surnaturels comme Dumas les a développés dans Joseph Balsamo et comme on les aimait à son époque.
Qu’est-ce qui a motivé le choix d’Emmanuelle Béart pour jouer Milady ?
C’est simple : elle est étrange, fine, belle et démoniaque ! Je ne vois pas trop qui d’autre pouvait l’interpréter. D’ailleurs, dans l’inconscient collectif, Emmanuelle Béart, c’est une bombe ! Mais attendrissante… Elle cherchait sans cesse un moyen de rendre Milady meilleure. On a commencé par les scènes où elle complotait avec Richelieu, comme ça, d’entrée de jeu, elle a été dans la tête du personnage ! Et puis les vêtements l’ont aidée. Emmanuelle n’avait jamais vraiment joué en costume. Et lorsqu’elle s’est déguisée en prêtre avec les cheveux courts, ça a été encore un déclic. Elle jubilait d’être un garçon.
Et pour les combats d’épée ?
Au début, elle avait peur de se faire mal. Et puis elle s’est prise au jeu. Dans la scène du couvent où elle se bat contre d’Artagnan, elle se battait vraiment comme une furie, c’était même à mourir de rire de la voir y mettre tant de passion. C’est là que les acteurs nous échappent… À un moment, elle a même eu un étourdissement.
Elle était quand même doublée parfois ?
Il est évident que pour les saltos arrière et les cascades compliquées, elle avait une doublure ! Comme tous les Mousquetaires d’ailleurs. Vincent Elbaz n’avait jamais fait de cheval ou manié l’épée. Mais grâce à des masques très perfectionnés sur le visage des doublures, on a pu facilement donner le change. Dans les cascades compliquées, quand les protagonistes semblent voler, on a même eu besoin d’une grue, de câbles, de harnais et d’un maître marionnettiste pour tirer les ficelles ! Mais on n’en a pas abusé. On ne faisait pas un film de kung-fu ! En tout cas, Emmanuelle était contente. En se voyant (ou sa doublure), elle s’est exclamée : « Purée, je me bats pas mal ! »
Vous avez aussi beaucoup joué de son regard…
Je n’avais pas prévu de la filmer si souvent en gros plan. J’en ai rajouté. Elle est magnifique. Elle exprime tout. Avec ses yeux, elle dit des choses qu’elle ne fait pas avec son corps.
Connaissiez-vous Vincent Elbaz ?
Il y a dix ans, je l’avais dirigé dans Je m’appelle Régine avec Claire Keim. Il a la décontraction, l’assurance et le profil du Gascon ! Lorsque je l’ai vu arriver au rendez-vous, j’ai pensé qu’il n’y avait pas à discuter, c’était évidemment lui.
Et Tcheky Karyo ?
Dans le rôle de Richelieu, personnage brillant et assoiffé de pouvoir, il m’a fait penser à Mitterrand. Je l’ai encouragé. C’était exactement le personnage…
Quelles ont été les principales difficultés ?
Les costumes. On a dû en fabriquer de nouveaux car le cinéma français ayant peu exploité le XVIIe siècle (les principaux datent de 1961 au cinéma et de 1959 à la télévision avec Belmondo), ceux qui existaient étaient défraîchis. Et puis si les décors naturels ont été tournés à Bourges, en Tchéquie, à l’abbaye de Noirlac, toutes les scènes d’intérieur ont été reconstituées en studio. Mais ça m’a permis d’avoir la lumière à la Georges de La Tour que je voulais.
Y a-t-il des choses qui se sont avérées impossibles ?
Il y a effectivement la scène du feu où les acteurs étaient en eau tant il faisait chaud, les barres de feu très proches des visages. On a dû s’arrêter à cause des conditions de sécurité. Et on a rajouté du feu en numérique.
Aviez-vous vu tous les films sur les Mousquetaires ?
Ce serait difficile. Il y en soixante et onze. Mais certains m’ont marqué comme la version américaine avec Richard Lester et Faye Dunaway. Cette actrice a été mon premier fantasme ! Il y a eu les versions de Henri Diamant Berger. La seconde en 1933. La première en 1921. Elle durait au final seize heures. Il y eut un premier épisode de trente minutes de cinéma muet et, comme ça avait plu, la suite a été tournée et projetée de semaine en semaine. Le feuilleton à l’écran était né.
Certains vous ont-ils inspiré ?
J’ai plutôt songé à d’autres oeuvres qui n’avaient rien à voir avec les Mousquetaires. J’ai voulu recréer l’ambiance et la lumière des Duellistes de Ridley Scott pour l’ambiance et la lumière, de La Jeune Fille à la perle pour les couleurs, de Shakespeare in Love pour ses textes et sa modernité. Je voulais des mousquetaires décontractés, vêtus de cuir, de daim (le costumier Pierre-Jean Laroque a même dormi une nuit avec la veste de d’Artagnan pour lui donner une patine) à col ouvert, sans chapeau…
… d’ailleurs personne n’en porte ?
C’est un parti pris. Je trouvais que ça « Luismarianisait » le film. Et puis je me suis offert un petit clin d’oeil.
Lequel ?
Pour le bal costumé, j’ai déguisé les Mousquetaires en Turcs. En pensant aux Beatles de « Sergent Pepper »…
Avez-vous le sentiment d’avoir été fidèle à Dumas ?
Complètement. Dans Dumas, il y a tellement de choses que, forcément, on est obligé de faire une sélection. Selon le choix, le film peut être tout à fait différent. Mais tout y est. Même la chapelle de Buckingham où brûlaient les bougies et les portraits de la reine. On m’a dit que j’en avais fait beaucoup alors que dans le roman c’est encore plus spectaculaire ! Et puis, ce romancier avait une imagination tellement débordante que même si on en rajoute un peu, on reste dans son esprit.
source : Elisabeth Perrin pour www.tvmag.com (04 février 2005)