

|
Lipovènes |
|
« (…) J'ai trouvé sous un arbre toute une corbeille de ces fruits que j'aimais, et lorsque j'ai voulu en prendre un, un homme énorme a sauté de l'arbre pour fondre sur moi c'était une sorte de croisement de Raspoutine et de Tolstoï. Il portait de lourdes bottes et une blouse à la manière russe, ses cheveux hirsutes lui tombaient sur les épaules et sa barbe lui descendait jusqu'au ventre ; et dans sa colère, il criait et aboyait après moi avec des grognements d'ours… C'était un de ces Lippovans qui achetaient tous les fruits en Bucovine ». Grégor Von Rezzori, Les neiges d'antan. |


|
Photo F. Suarez |

|
Photo F.Beaumont |
|
Les Lipovènes, qui sont-ils ? C'est la question que l'on se pose lorsque l'on découvre pour la première fois, au hasard d'une lecture, cette minorité slave présente en Roumanie depuis la fin du XVIIème siècle ou le début du XVIIIème. Il s'agit en fait des mythiques Raskol'niki (schismatiques) russes que, de Dostoïevski à Soljenitsyne, la littérature russe a tant mythifiés, certains diront que ce sont les Cathares russes, une description simpliste qui n'est pas si éloignée de ce que sont les Lipovènes, ou Starovery (vieux croyants) comme ils aiment à s'appeler. Il est intéressant de constater chez les Lipovènes qu'ils ne nourrissent aucun mythe du retour en Russie. La Russie s'est pervertie en adoptant une série de réformes religieuses sous Pierre le Grand et le Patriarche de Moscou profondément hellenophile, Nikon. La série de violentes répressions qui s'est abattue sur ceux qui ne voulaient pas accepter les nombreux changements liturgiques, la destruction des textes apocryphes qui faisait des Russes le seul peuple élu, et finalement la fin d'un christianisme russe détourné par l'isolement de 3 siècles de domination tatar des dogmes byzantins, a fini de marquer du sceau du péché la « Sainte Russie ». Les Lipovènes n'ont certainement pas de terre promise, ni de mère patrie, ils n'ont même pas de ville ou village de pèlerinage ou ayant un caractère sacré. Il y avait avant la seconde guerre mondiale une Metropolie lipovène à Belaya Krinitsa (source blanche), aujourd'hui en Bucovine du Nord, en Ukraine. Mais une grande partie de la population de ce village a fui devant les troupes soviétiques pour se réfugier en Bucovine du Sud. La disparition de la Metropolie, de leur capitale religieuse, à l'issue de la Seconde Guerre mondiale (déplacée à Braila), n'a pas altéré leur mode de vie traditionnel soulignant l'incroyable capacité d'adaptation des Lipovènes. Il y avait en 1992 , selon les données du recensement officiel, 3 000 « Chrétiens de rite ancien » en Bucovine du Sud, 2 614 Russes-Lipovènes, et 2 353 Russophones… il existe donc trois données statistiques pour une seule population ...mais avec des écarts (jusqu'à 22%) qui mettent surtout en exergue le peu de fiabilité du recensement. Une évaluation personnelle (d'après des sondages réalisés en juillet 2000) permet de dire qu'un peu plus de 90% des Lipovènes sont Russophones, les 10 % restant sont des citadins et que contrairement à l'idée qui assimile les Lipovènes à un mode de vie frustre empreint de spiritualité et à des familles nombreuses, cette population possède les taux de natalité et de fécondité les plus faibles des populations slaves avec respectivement 9,6 ‰ et 25,1 ‰ bien loin des 20,2 ‰ et 98,9 ‰ des Hutsules…La structure par âge avec 16,2 % de moins de 15 ans (moyenne nationale : 22 %) et 21,6 % de plus de 65 ans (moyenne nationale : 11 %) finit de donner à cette communauté des Russes-Lipovènes de Bucovine du Sud l'image d'une population vieillissante. Après trois siècles de vie sur une terre qui ne sert que de base matérielle à une perpétuation de ses traditions cette communauté si elle privilégie l'appellation Lipovène reste et demeure profondément ancrée dans la civilisation russe. La langue maternelle des Lipovènes est bien le Russe, certes un russe figé au début du XVIIIème siècle, difficilement compréhensible pour un russophone contemporain puisque sa variante archaïque n'a pratiquement pas évolué ou très lentement. Si aujourd'hui les emprunts au Roumain , dans le cas des termes techniques par exemple, sont fréquents ils ne font que se substituer aux emprunts systématiques à la langue allemande qui avaient cours durant l'occupation autrichienne. Il existe donc effectivement une influence de la culture dominante sur les Lipovènes mais loin d'être une preuve de leur progressive assimilation elle atteste surtout de leur remarquable capacité à intégrer les éléments fondamentaux de la culture des majoritaires pour les utiliser en société pour paraître jadis « Autrichianisés » aujourd'hui « Roumanisés » et échapper ainsi à des mesures autoritaires visant à accélérer leur assimilation (les Lipovènes sont les grands survivants du programme d'homogénéisation mené par Ceausescu). Pour mesurer le caractère superficiel de leur intégration dans les cultures majoritaires il suffit de constater qu'il n'y a aucune trace aujourd'hui des emprunts à la langue allemande qui laissaient croire aux observateurs de l'époque à leur prochaine germanisation… F. Beaumont |