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Oui, bien sûr, Modiano n'écrit pas des romans policiers et pourtant... il est concevable de l'imaginer tant ses romans empruntent
à ce genre sa technique et son atmosphère. Tout au long des récits qu'il nous conte les énigmes et les
mystères sont présents. Les personnages sont ambigus et détenteurs
de secrets évoqués ou suggérés. L'ensemble baigne dans des climats
brumeux qui nous enveloppent d'une sorte d'anxiété latente. Bien sûr il n'y a ni crime ni victime dont il faut trouver l'assassin.
Donc a fortiori pas de détective ou d'enquêteur. Voire ! car
le personnage central des romans est toujours sur la trace de quelqu'un, sur
la piste de souvenirs vagues, à la recherche de quelque chose. Cette
incessante quête de preuves et d'éclaircissement d'évênements
énigmatiques est bien un des éléments caractéristiques
de la méthode adoptée par les auteurs de romans policiers.
Néanmoins chez Modiano l'appropriation de cette méthode,
qui entre pour une part majeure dans la construction de ses récits,
est réalisée avec astuce. Elle entre en fraude et est
masquée par la combinaison qu'il en fait avec d'autres procédés
d' écriture : ancrage dans l'histoire de France, hyper-réalisme
du décor, montage cinématographique et touches d'autobiographie
réelles ou imaginaires..
Tout d'abord il place certains de ses récits dans des périodes
troubles de l'histoire de France (occupation allemande pendant la seconde
guerre mondiale
(La Ronde de nuit, Dora Bruder ), la libération
(les boulevards de ceinture , la fin de la guerre
d'Algérie avec l'action de l' OAS (Villa triste,
Une jeunesse ), ce qui permet d'apporter à l' histoire qu'il
raconte une plus forte sensation d'angoisse ou de malaise. Il en profite
d'ailleurs pour faire cohabiter des personnages réels avec les
personnages imaginaires du roman. Ainsi au début de La ronde de nuit ,
quelques phrases échangées
entre les collaborateurs Pierre Philibert et Henri "le Khédive" lors
de l' entretien avec le jeune mouchard nous font comprendre que Pierre est
l'ex-inspecteur Pierre Bonny bien connu au cours des années 30, avant
son renvoi de la police, pour son rôle douteux dans les sombres affaires
Seznec, Stavisky et Prince, et qu' Henri, son interlocuteur, est le
chef des auxiliaires Français de la Gestapo Henri Lafont.
La bande à Bonny-Lafont de bien triste mémoire sévissait
rue Lauriston et regroupait une bande de truands notoires et autres personnages
interlopes. Dans Chien de Printemps le personnage
central, Jansens, a été l'assistant du photographe Robert Capa,
qui lui a appris son métier. Capa fut un des fondateurs de l'agence
Magnum, dont les clichés de reportage sur la guerre témoignent
de la détresse humaine et sont internationalement appréciés.
Dans Quartier Perdu
le narrateur rencontre un membre d'une équipe de cinéma qui
a connu par l'intermèdiaire du réalisateur Albert Valentin
un acteur mêlé à un épisode douloureux de son
passé. Albert Valentin tourna plusieurs films de bonne facture entre
1938 et 1948 avec notamment Jules Berry et Michèle Morgan. D'autres
personnalités apparaissent ou sont évoqués d'une façon
fugace au fil des rencontres, des conversations ou des descriptions : Le
navigateur solitaire Alain Gerbault, les acteurs Roland Toutain et Aimos....
Ensuite Modiano fait preuve d'hyper-réalisme
dans la mise en place du décor. Il utilise une vision photographique
et apporte à la description des lieux une précision de géomètre
ou d'architecte. Par exemple les rues et les endroits où il nous conduit
sont indiqués comme pour renseigner un touriste égaré.
Les itinéraires sont précis et on peut facilement les suivre
sur un plan.
En troisième lieu il apporte à ses romans un montage
résolument cinématographique avec une utilisation intensive
des flash-backs, des montages alternés sans transition, des superpositions
d'images et du montage en leitmotiv, par exemple en revenant constamment sur
le thème du père. Avec cet enchevêtrement le récit
prend un parcours en zig-zag qui permet à Modiano, au cours de celui-ci,
de nous présenter un puzzle plus ou moins complexe et de jongler avec
les différentes pièces mais sans jamais remettre l'ensemble en place.
Enfin on peut aussi trouver quelques touches autobiographiques imaginaires
ou réelles losqu'il prête au narrateur certains traits de sa
personne : son âge, son métier d'écrivain, ses caractéristiques
physiques, et saupoudre son histoire d'anecdotes qu'il a vécues ou qu'il
nous fait croire avoir vécu ( les curieux liens qu'il entretien avec
son père par exemple). Pour entretenir la confusion Modiano écrit
généralement son récit à la première personne
même si le narrateur est une femme (Des
inconnues, la petite Bijou). C'est très rarement que l'histoire
est racontée de manière impersonnelle (Une jeunesse ).
Néanmoins seuls Remise de peine et
Livret de
famille peuvent passer pour des récits partiellement autobiographiques,
bien que la part du mystère y reste prépondérente. Ainsi
le recueil en apparence le plus autobiographique
(Livret de famille) comporte des
lambeaux d'interrogations qui dénotent dans leur agencement l'aptitude
du romancier à entretenir un climat de mystère : A la naissance
de sa fille le narrateur ouvre son livret de famille et s'interroge sur le
mariage de ses parents en 1941 à Megève sous un faux nom :
qu'y faisaient-ils ? Pourquoi ce nom compliqué de Jaspaard de Jonghe?
puis il rencontre par hasard un ami d'enfance de son père : "...nous
avons parlé de mon père. Il ne l'avait pas revu depuis vingt
ans. Moi-même je n'avais aucune nouvelle de lui depuis dix ans. Nous
ignorions l'un et l'autre ce qu'il était devenu."
Cet enrobage pourrait diluer le caractère policier de ses
romans, mais finalement l'influence de celui-ci reste intact et le mélange
bien dosé des autres éléments apporte à ses livres
ou à ses recueils de nouvelles un charme irrésistible.
A ceux qui peuvent douter de l'intérêt porté par Modiano
aux romans policiers il faut faire remarquer que ses propres romans sont parsemés
d'indices qui sont autant de p reuves de son attirance pour ce genre, par exemple
lorsque le narrateur parle de son métier :
* Dans Rue des boutiques obscures
le
narrateur parle de son employeur dans les termes suivants : "Cela
faisait plus de huit ans que nous travaillions ensemble. Lui-même avait
créé cette agence de police privée en 1947"
* Dans Quartier Perdu il est
l'auteur à succès, en Grande Bretagne où il a fui pour
échaper à la police, de romans policiers sous le pseudonyme
d'Ambrose Guise. "Rue de Rivoli je suis entré dans une librairie
anglaise. Au rayon detective-stories , j'ai remarqué un de mes livres.
Ainsi on trouvait à Paris la série des Jarvis d'Ambrose Guise"
* Lors de l'entretien avec Mme Portier dans une des nouvelles de
De si Braves garçons celle-ci le questionne
sur son métier :
"
- Qu'est-ce que vous faites dans la vie? Elle me prenait de court.
- Oh...rien... j'écris des romans policiers.
Autres exemples en ce qui concerne les descriptions:
Quartier Perdu : " La
pièce n'avait pas changé non plus avec ses boiseries vert pâle,
ses lourds rideaux de velours bordeaux, ses rayonnages de livres encastrés
dans les boiseries où ne s'alignaient que des romans policiers : couvertures
jaunes du Masque, Série Noire, collections anglaises, américaines..."
Villa Triste
(pendant la partouze de la Villa les Tilleuls): " et l'ombre
de ce feuillage recouvrait la bibliothèque d'un grillage de nuit et
de lune. Il y avait là tous les livres de la collection du masque"
Rue des boutiques obscures. (le narrateur visite
la chambre de son amie disparue) " Je contemplais les couvertures des livres.
Sur l'une d'elles le visage d'un Chinois avec une moustache et un chapeau
melon apparaissait dans la brume bleue. Un titre : Charlie Chan .L'autre couverture
était jaune et au bas de celle-ci je remarquai le dessin d'un masque
piqué d'une plume d'oie."
Remise de peine. L'ami d'Annie,
Jean, questionne le jeune garçon : "
- Mais tu lis quoi? Je lui ai répondu la Bibliothèque
verte [...]- Tu devrais lire des "série noire"
- Tu es fou, Jean... a dit Annie en riant. Patoche est encore trop jeune
pour les "série noire".
Quelques jours plus tard il est revenu à la maison [...] Tiens, a
dit Jean, je t'ai apporté une "série noire"... Il a sorti de
la poche de sa canadienne un livre jaune et noir qu'il m'a tendu [...] Je
l'ai pris pour ne pas lui faire de la peine et, aujourd'hui encore, chaque
fois que je tombe sur l'une de ces couvertures cartonnées jaune et
noir, une voix basse un peu traînante me revient en écho, la
voix de Jean, qui nous répétait le soir à mon frère
et à moi, le titre inscrit sur le livre qu'il m'avait donné : Touchez pas au Grisbi."
Ephéméride.
[Dans cet opuscule Modiano fait un clin d'oeil à Leo Malet en évoquant
la rue Watt et l'impasse de la croix jarry qui jouent un rôle dans
"Brouillard au pont de Tolbiac"] : Il (Raymond Queneau) me parle d'une promenade
qu'il avait faite avec Boris Vian dans une petite rue que personne ne connaît,
tout au fond du XIIeme arrondissement, entre le quai de la Gare et la voie
ferrée d'Austerlitz : la rue de la Croix Jarry. Il me conseille d'y
aller. [Boris Vian en fera d'ailleurs une chanson intitulée
la rue Watt, interprètée par Philippe Clay]
Voyage deNoces. "...elle me retenait devant le stand des livres et des journaux.
- Vous ne pouvez pas me trouver un roman policier? m'a-t-elle demandé.
J'ai regardé sur les rayons et j'ai choisi un livre de la Série Noire.
- ça ira, a-t-elle dit. "
Quelquefois au cours de sa narration Modiano fait référence
à des auteurs liés à la littérature policière
:* dans un cirque passe lorsqu'il attend Gisèle
au fonds de la salle du café Tournon :"Ce café avait été
pour moi un refuge ... J'y observais un client assidu, l'écrivain
Chester Himes, toujours entouré de musiciens de Jazz et de très
jolies femmes blondes ",
* ou dans Du plus loin de l'oubli Jacqueline
explique " nous avons connu un américain qui écrit des romans...
Il vit à Majorque, il nous trouvera une maison là-bas...C'est
un type que nous avons rencontré dans une librairie anglaise sur les
quais [...].
Quel était son nom? J'avais peut-être lu un de ses livres.
- William Mc Givern..."
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