Modiano et le roman policier

Portrait Modiano


Patrick Modiano et le roman policier


Oui, bien sûr, Modiano n'écrit pas des romans policiers et pourtant...
il est concevable de l'imaginer tant ses romans empruntent à ce genre sa technique et son atmosphère. Tout au long des récits qu'il nous conte les énigmes et les mystères sont présents. Les personnages sont ambigus et détenteurs de secrets
évoqués ou suggérés. L'ensemble baigne dans des climats brumeux qui nous enveloppent d'une sorte d'anxiété latente.
    Bien sûr il n'y a ni crime ni victime dont il faut trouver l'assassin. Donc a fortiori pas de détective ou d'enquêteur. Voire ! car le personnage central des romans est toujours sur la trace de quelqu'un, sur la piste de souvenirs vagues, à la recherche de quelque chose. Cette incessante quête de  preuves et d'éclaircissement d'évênements énigmatiques est bien un des éléments caractéristiques de la méthode adoptée par les auteurs de romans policiers.
    Néanmoins chez Modiano l'appropriation de cette méthode, qui entre pour une part majeure dans la construction de ses récits, est réalisée avec astuce. Elle entre en fraude et est masquée par la combinaison  qu'il en fait avec d'autres procédés d' écriture : ancrage dans l'histoire de France, hyper-réalisme du décor, montage cinématographique et touches d'autobiographie réelles ou imaginaires..
Tout d'abord il place certains de ses récits dans des périodes troubles de l'histoire de France (occupation allemande pendant la seconde guerre mondiale (La Ronde de nuit, Dora Bruder ), la libération (les boulevards de ceinture , la fin de la guerre d'Algérie avec l'action de l' OAS (Villa triste, Une jeunesse ), ce qui permet d'apporter à l' histoire qu'il raconte une plus forte sensation d'angoisse ou de malaise.  Il en profite d'ailleurs pour  faire cohabiter des personnages réels avec les personnages imaginaires du roman. Ainsi au début de La ronde de nuit , quelques phrases échangées entre les collaborateurs Pierre Philibert et Henri "le Khédive" lors de l' entretien avec le jeune mouchard nous font comprendre que Pierre est l'ex-inspecteur Pierre Bonny bien connu au cours des années 30, avant son renvoi de la police, pour son rôle douteux dans les sombres affaires Seznec, Stavisky et Prince, et qu' Henri, son interlocuteur,  est le chef des auxiliaires Français de la Gestapo Henri Lafont. villa triste La bande à Bonny-Lafont de bien triste mémoire sévissait rue Lauriston et regroupait une bande de truands notoires et autres personnages interlopes. Dans Chien de Printemps le personnage central, Jansens, a été l'assistant du photographe Robert Capa, qui lui a appris son métier. Capa fut un des fondateurs de l'agence Magnum, dont les clichés de reportage sur la guerre témoignent de la détresse humaine et sont internationalement appréciés. Dans Quartier Perdu le narrateur rencontre un membre d'une équipe de cinéma qui a connu par l'intermèdiaire du réalisateur Albert Valentin un acteur mêlé à un épisode douloureux de son passé. Albert Valentin tourna plusieurs films de bonne facture entre 1938 et 1948 avec notamment Jules Berry et Michèle Morgan. D'autres personnalités apparaissent ou sont évoqués d'une façon fugace au fil des rencontres, des conversations ou des descriptions : Le navigateur solitaire Alain Gerbault, les acteurs Roland Toutain et Aimos....
   
Ensuite Modiano  fait preuve d'hyper-réalisme dans la mise en place du décor. Il utilise une vision photographique et apporte à la description des lieux une précision de géomètre ou d'architecte. Par exemple les rues et les endroits où il nous conduit sont indiqués comme pour renseigner un touriste égaré. Les itinéraires sont précis et on peut facilement les suivre sur un plan.
En troisième lieu il apporte  à ses romans un montage résolument cinématographique avec une utilisation intensive des flash-backs, des montages alternés sans transition, des superpositions d'images et du montage en leitmotiv, par
exemple en revenant constamment sur le thème du père. Avec cet enchevêtrement le récit prend un parcours en zig-zag qui permet à Modiano, au cours de celui-ci, de nous présenter un puzzle plus ou moins complexe et de jongler avec les différentes pièces mais sans jamais remettre l'ensemble en place.
Enfin on peut aussi trouver quelques touches autobiographiques imaginaires ou réelles losqu'il prête au narrateur certains traits de sa personne : son âge, son métier d'écrivain, ses caractéristiques physiques, et saupoudre son histoire d'anecdotes qu'il a vécues ou qu'il nous fait croire avoir vécu ( les curieux liens qu'il entretien avec son père par exemple). Pour entretenir la confusion Modiano écrit généralement son récit à la première personne même si  le narrateur est une femme (Des inconnues, la petite Bijou). C'est très rarement que l'histoire est racontée de manière impersonnelle (Une jeunesse ). Néanmoins seuls Remise de peine et Livret de famille peuvent passer pour des récits partiellement autobiographiques, bien que la part du mystère y reste prépondérente. Ainsi le recueil en apparence le plus autobiographique (Livret de famille) comporte  des lambeaux d'interrogations qui dénotent dans leur agencement l'aptitude du romancier à entretenir un climat de mystère : A la naissance de sa fille le narrateur ouvre son livret de famille et s'interroge sur le mariage de ses parents en 1941 à Megève sous un faux nom : qu'y faisaient-ils ? Pourquoi ce nom compliqué de Jaspaard de Jonghe? puis il rencontre par hasard un ami d'enfance de son père : "...nous avons parlé de mon père. Il ne l'avait pas revu depuis vingt ans. Moi-même je n'avais aucune nouvelle de lui depuis dix ans. Nous ignorions l'un et l'autre ce qu'il était devenu."
Cet enrobage pourrait diluer le caractère policier de ses romans, mais finalement l'influence de celui-ci reste intact et le mélange bien dosé des autres éléments apporte à ses livres ou à ses recueils de nouvelles  un charme irrésistible.

  A ceux qui peuvent douter de l'intérêt porté par Modiano aux romans policiers  il faut faire remarquer que ses propres romans sont parsemés d'indices qui sont autant de pboutiques obscuresreuves de son attirance pour ce genre, par exemple lorsque le narrateur parle de son métier : 

* Dans Rue des boutiques obscures le narrateur parle de son employeur dans les termes suivants  : "Cela faisait plus de huit ans que nous travaillions ensemble. Lui-même avait créé cette agence de police privée en 1947"
* Dans Quartier Perdu il est l'auteur à succès, en Grande Bretagne où il a fui pour échaper à la police, de romans policiers sous le pseudonyme d'Ambrose Guise. "Rue de Rivoli je suis entré dans une librairie anglaise. Au rayon detective-stories , j'ai remarqué un de mes livres. Ainsi on trouvait à Paris la série des Jarvis d'Ambrose Guise"
* Lors de l'entretien avec Mme Portier dans une des nouvelles de De si Braves garçons  celle-ci le questionne sur son métier :
"
FuManchu - Qu'est-ce que vous faites dans la vie? Elle me prenait de court.
- Oh...rien... j'écris des romans policiers.

Autres exemples en ce qui concerne les descriptions:
Quartier Perdu : " La pièce n'avait pas changé non plus avec ses boiseries vert pâle, ses lourds rideaux de velours bordeaux,
chalie chan ses rayonnages de livres encastrés dans les boiseries où ne s'alignaient que des romans policiers : couvertures jaunes du Masque, Série Noire, collections anglaises, américaines..."
Villa Triste  (pendant la partouze de la Villa les Tilleuls): " et l'ombre de ce feuillage recouvrait la bibliothèque d'un grillage de nuit et de lune. Il y avait là tous les livres de la collection du masque"
Rue des boutiques obscures. (le narrateur visite la chambre de son amie disparue) " Je contemplais les couvertures des livres. Sur l'une d'elles le visage d'un Chinois avec une moustache et un chapeau melon apparaissait dans la brume bleue. Un titre : Charlie Chan .L'autre couverture était jaune et au bas de celle-ci je remarquai le dessin d'un masque piqué d'une plume d'oie."
Remise de peine. L'ami d'Annie, Jean, questionne le jeune garçon : "
- Mais tu lis quoi?  Je lui ai répondu la Bibliothèque verte [...]- Tu devrais lire des "série noire"
- Tu es fou, Jean... a dit Annie en riant. Patoche est encore trop jeune pour les "série noire".
Quelques jours plus tard il est revenu à la maison [...] Tiens, a dit Jean, je t'ai apporté une "série noire"... Il a sorti de la poche de sa canadienne un livre jaune et noir qu'il m'a tendu [...] Je l'ai pris pour ne pas lui faire de la peine et, aujourd'hui encore, chaque fois que je tombe sur l'une de ces couvertures cartonnées jaune et noir, une voix basse un peu traînante me revient en écho, la voix de Jean, qui nous répétait le soir à mon frère et à moi, le titre inscrit sur le livre qu'il m'avait donné : Touchez pas au Grisbi.
"
Ephéméride. [Dans cet opuscule Modiano fait un clin d'oeil à Leo Malet en évoquant la rue Watt et l'impasse de la croix jarry qui jouent un rôle dans "Brouillard au pont de Tolbiac"] : Il (Raymond Queneau) me parle d'une promenade qu'il avait faite avec Boris Vian dans une petite rue que personne ne connaît, tout au fond du XIIeme arrondissement, entre le quai de la Gare et la voie ferrée d'Austerlitz : la rue de la Croix Jarry. Il me conseille d'y aller. [Boris Vian en fera d'ailleurs une chanson intitulée  la rue Watt, interprètée par Philippe Clay]
Voyage deNoces. "...elle me retenait devant le stand des livres et des journaux. 
- Vous ne pouvez pas me trouver un roman policier? m'a-t-elle demandé.
J'ai regardé sur les rayons et j'ai choisi un livre de la Série Noire.
- ça ira, a-t-elle dit
. "

Quelquefois au cours de sa narration Modiano fait référence à des auteurs liés à la littérature policière :* dans un cirque passe lorsqu'il attend Gisèle au fonds de la salle du café Tournon :"Ce café avait été pour moi un refuge ... J'y observais un client assidu, l'écrivain Chester Himes, toujours entouré de musiciens de Jazz et de très jolies femmes blondes ",
* ou dans Du plus loin de l'oubli Jacqueline explique " nous avons connu un américain qui écrit des romans... Il vit à Majorque, il nous trouvera une maison là-bas...C'est un type que nous avons rencontré dans une librairie anglaise sur les quais [...].
Quel était son nom? J'avais peut-être lu un de ses livres.
- William Mc Givern...
"

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