Guillevic (1907-1997)

Sommaire

Biographie
Poemes

 

Biographie

Il aimait qu'on le nomme Guillevic donc sans le prénom Eugène.

En 1907 Guillevic naquit à Carnac d'un père gendarme muté deux ans plus tard à Jeumont, dans le Nord. 
En 1912 sa famille retourne au Morbihan, grâce à une affectation du père à St-Jean-Brévelay, il est éduqué religieusement comme tout bon breton de l'époque.
En 1919 il quitte définitivement la Bretagne pour Ferrette, dans le Haut-Rhin où il fréquente le collège d'Altkirch, 
En 1924 il entre dans l'Administration de l'Enregistrement. 
Il est à remarquer qu'il eut des rapports étranges avec "ses" langues maternelles : le breton lui était interdit a l'école, le français très peu parle par les bretons et les Alsaciens, et il prit connaissance de l'Alsacien à l'age de douze an. 
Il deviendra d'ailleurs un excellent traducteur de poètes de langue germanique : Trakl, Hölderlin, mais aussi Nathan Katz, qui écrivait en dialecte alémanique. 
Vers la fin des années 20 il entre au Ministère des Finances à Paris, où il vivra jusqu'à sa mort. Il occupera des fonctions d'inspecteur de l'Economie nationale, participant notamment au cabinet du ministre François Billoux en 1947. 
En 1942 Il adhère au P.C.F. et le quitte en 1980, après l'invasion de l'Afghanistan. 
Il meurt le 19 mars 1997

Il ne publia son premier livre, "Terraqué", qu'en 1942. Une grande date dans l'histoire de la poésie moderne, puisqu'elle est aussi celle de la parution du "Parti pris des choses" de Francis Ponge. Les deux œuvres ont pour point commun de faire entrer l'objet dans la littérature un peu comme Cézanne le fit en peinture.
Chez Guillevic, l'écriture naît du désir de prendre sa revanche sur une petite enfance pétrifiée par le manque d'amour maternel. Il trouve dans le silence du monde un écho à sa solitude, se sent solidaire des menhirs et d'une certaine dureté bretonne, symboles de la parole interdite.  Sans cesse il reviendra a ses souvenirs d'enfance et la Bretagne fut donc une grande source d'inspiration pour lui. une Bretagne légendaire et regorgeant d'images et une enfance ou la parole était intérieure :

On fait semblant d'être à la table
 et d'écouter. Mais on a glissé
Parmi les feuilles mortes,
Et l'on couve la terre. (...) 
A la voix qui gronde
On en sort mouillé
Pour obéir.

Le Guillevic essentiel est un enfant pris en tenaille entre le manque d'amour maternel et l'indifférence de la matière. 
Il fait face a ce monde impénétrable qui ne pense pas et n'a pas de sentiments :
"Voir le dedans des murs
ne nous est pas donné". 

Comme pour Ponge pour Guillevic l'important est de percer le secret de ce que les choses sont pour elles mêmes. Et par dela les choses bien sur quelle est la relation de l'être humain et du langage avec ce monde réel qui ne peut nous tromper par les sentiments ou la pensée.
Pour lui, le monde est toujours extérieur et dérobé à l'homme. Les seuls échanges qui nous soient permis ne sont ni lyriques, ni enthousiastes, mais muets, et plus menaçants que limpides. Nul repos, nulle communion. La poésie n'est pas ce qui se répand. Plutôt de la solitude concentrée. Chaque perception abrite une question et le monde semble de deux sortes : soit il se fige et nous glace dans la distance , soit il grouille, fermente et nous menace. S'il parle, ce n'est que pour nous apprendre comment mourir mais il sait aussi, toujours dans ce langage minimaliste, exprimer le pathétique de l'Histoire par exemple dans le poème "Les charniers", un lamento funèbre provoqué par l'extermination nazie.
"Ici
Ne repose pas
Ici ou là, jamais
Ne reposera
Ce qui reste
Ce qui restera
De ces corps-là."

Il fut élevé religieusement, puis perdit la foi mais il pouvait replonger dans la forme des prières et des psaumes :

"Un chant peut s'éteindre
Comme un arbre s'éteint,
Mais le chant continue
Comme dure la forêt."

Dans le moindre objet il pressent un mystère insondable qu'il tente de déchiffrer tout en sachant son entreprise vaine: 

La maison d'en face  
Et son mur de briques. 

La maison de briques.
Et son ventre froid… 
Dans Terraqué par exemple. A noter que Terraqué signifie "constitué de terre et d'eau", étymologiquement : "terra" + "aqua".

Dans ce monde immobile où tout meurt lentement qu'il trace avec sa parole abrupte et précise, il y a aussi une révolte. Dans des mots frêles et rapides, le poète inscrit un espoir. Celui d'un royaume où l'on accède par paliers communs : 
"il suffit de venir dans un endroit plus ouvert, d'avancer, de pousser la porte quelquefois, de se glisser." 

Guillevic écrivait sans cesse, sur des cartons d'invitations, des bouts de papier. Il retravaillait ses poèmes ensuite avant de les recopier soigneusement. Il avait trouvé le titre de Quotidiennes, et achevé la première partie. Il n'a pas eu le temps de le faire pour les textes de la deuxième partie du recueil. On ne sait s'il les aurait gardés, amendés, mais ils permettent de suivre le poète au jour le jour, tous les poèmes Quotidiennes étant datés.

Guillevic poursuit son questionnement incessant : 
"Il s'agit toujours d'avancer
Mais avancer dans quoi ?" 
L'inquiétude est toujours là, mais, à la fin de sa vie, Guillevic avait trouvé une forme de sérénité poétique. On la retrouve dans ces Quotidiennes : 
"Autrefois,
Quand j'étais gamin,
Je me sentais étranger au monde,
C'était
Comme si je n'en étais pas -
Et je me suis appliqué
A m'incorporer à ce tout.
Maintenant où s'approche ma fin,
Et je le sais, je le vis,
Maintenant
Je n'ai plus d'effort à faire
Pour sentir pleinement le monde
Seconde après seconde.
Il est là, je suis en lui,
Je suis à lui.
En lui je me plais." 

Quels sont les thèmes de Guillevic?

1. L'espace minéral et vertical, représentant à la fois la résistance à l'être, la solitude, l'exclusions face à lui et l'élément objectif recherché et étudié :  

Transgresser, franchir
Aller plus loin,
Ailleurs, toujours,
Cogner, se cogner.
(Paroi)

*******

Mais c'est bon pour les rocs
D'être seuls et fermés
Sur leur travail de nuit

Et peut?être qu'ils savent
Vaincre tout seuls leur fièvre
Et résister tout seuls.

(Avec)

2. L'enfance et le manque d'amour - de sa mère en particulier - 

Mère aux larmes brûlantes, l'homme fut chassé de vous
De vos tendres ténèbres,
De votre chambre de muqueuses.
(Terraqué )

3. La conséquence de cette enfance pauvre et mal aimé : solitude et un MOI qui disparaît.

" Je suis au centre. 
Je ne suis pas un individu dans la société. 
Ce n'est pas du tout une question d'orgueil. 
J'ai besoin d'un centre. 
Si ce n'est pas moi, où est le centre ? 
Le centre c'est moi. Tout part de moi. "

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Quand il écrit le pronom : Il
Au début d'une vers,

On dirait assez souvent
Qu'il a fait un Je,

Car le I devient grand comme un J
Et le i petit comme un e.

Donc Il
N'est pas forcément un autre.
(Qui)

4  Un désir d'être breton  (ce qui implique un instruction chrétienne affectant la forme de sa poésie parfois  et son attachement a la terre des paysans et à la mer et l'eau)
Un des ses recueil s'appelle simplement Carnac … symbole de l'histoire Celte et Bretonne.

Être né au pays des menhirs - 
du monde mégalithique 
ces menhirs qui appartiennent à une civilisation 
dont on ignore tout 
et qui date de longtemps avant les Celtes. 
On est en plein inconnu, en plein mystère. 
On est dans le sacré. 
(extrait de Carnac) 

5 Une poésie matérialiste, recherchée s'opposant à l'inspiration et au surréalisme

il définissait le surréalisme comme du "Rimbaud scolastifié" auquel il n'adhéra jamais, parce que lui, n'a, selon ses propres termes, " jamais rien concédé au rêve "  
Pour Guillevic, le poème est le produit à la fois d'un jaillissement intérieur mais surtout du contrôle objectif du réel en premier lieu car ce qui le motive incessamment dans l'acte d'écrire, c'est de sommer le monde avec des mots (voir les titres des poèmes tels : Exécutoire).
Parfois il appelait ses vers, distiques ou morceaux d'aphorismes des "quanta" (quantités quantifiables) comportant chacune un vers ou deux, mangées de blancs et séparées par un tout petit rond, emblème minuscule mais hautement signifiant d'une poésie du fragment, insulaire en quelque sorte.

************

Écrire,
C'est creuser dans du noir

C'est au sein de ce noir
Y sacrifier.

Du noir qui est en soi
Le marier à du noir des mots.
(Inclus)

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Des adjectifs
Qui, comme d'habitude,
Ont l'air d'accueillir
Et qui vous diluent.
(Ville)

A noter que :
son œuvre fut traduite dans de nombreuses langues et pays, ce qui prouve bien l'universalité de sa poésie. Tout comme Seamus Heaney (Irlandais - un autre celte prix Nobel de littérature 1995) l'inspiration locale ici la Bretagne n'est qu'un prétexte ou un canevas pour des messages beaucoup plus profond 
et que : 
l'un de ses derniers recueils s'appelait Maintenant (Gallimard, 1993), le dernier mot du poème sur Carnac - et de l'œuvre de Guillevic est : "Aujourd'hui".

Ses Publications (Gallimard)

Terraqué en 1942. 
Exécutoire (1947), 
Gagner (1949), 
Trente-et-un sonnets (1954), 
Carnac (1961), 
Sphère (1963), 
Avec (1966), 
Euclidiennes (1967), 
Ville (1969), 
Paroi (1970), 
Inclus (1973), 
Du Domaine (1977), 
Etier (1979), 
Autre (1980), 
Requis (1983), 
Creusement (1987), 
Art Poétique (1989), 
Le Chant (1990), 
Maintenant (1993), 
Possibles Futurs (1996)

 

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Poèmes 

La plaine, les vallons...

Les chemins, les villages,
Les blés, les betteraves,

Le chant du merle et du coucou,
L'air chaud, les herbes, les tracteurs,

Les ramiers sur un bois,
Les perdrix, la luzerne,

L'allée des arbres sur la route,
La charrette immobile,

L'horizon, tout cela
Comme au creux de la main

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Image 

Sous les herbes, 
ça se cajole, 
ça s'ébouriffe et se tripote, 
ça s'étripe et se désélytre, 
ça s'entregrouille et s'entrefouille, 
ça s'écrabouille et se barbouille, 
ça se chatouille et se dépouille, 
ça se mouille et se déverrouille, 
ça se dérouille et se farfouille, 
ça s'épouille et se tripatouille. 
Et du calme le pré 
Est la classique image. 

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Regarder 

Avant de regarder
Par la fenêtre ouverte, 

Je ne sais pas
Ce que ce sera. 

Ce n'est pas 
que ce soit la première fois. 

Depuis des années
Je recommence 

Au même endroit,
Par la même fenêtre. 

Pourtant je ne sais pas
Ce que mon regard, ce soir, 

Va choisir dans cette masse de choses
Qui est là,
Dehors. 

Ce qu'il va retenir
Pour son bien-être. 

Il peut aller loin.

Peu de couleurs.
Peu de courbes. 

Beaucoup de lignes.
Des formes, 

Accumulées
Par des générations. 

Je laisse à mon regard
Beaucoup de temps,
Tout le temps qu'il faut. 

Je ne le dirige pas.
Pas exprès. 

J'espère que ce soir
Il va trouver de quoi : 

Par exemple
Un toit, du ciel. 

Et que je vais pouvoir 
Agréer ce qu'il a choisi, 

L'accueillir en moi,
Le garder longtemps. 

Pour la gloire 
De la journée. 

Etier, éd. Gallimard, 1978. 

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Individuels textes extraits d'Euclidiennes 

L'horizon
Nous condamne au cercle. 

* * 

La nuit
Creuse la nuit. 

* * 

Tous les chemins
Ne sont pas lisibles. 

* * 

Il faudrait

Descendre et séjourner
Dans cette espèce de terre. 

Du domaine. Euclidiennes,
éd. Gallimard (Coll. "Poésie"), 1985,

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Présence de l'amour

Ton ventre doux comme la neige 
Tes mains plus douces que tes mains
Toutes les mains renouvelées
Un seul instant entre les tiennes
Belle d'avoir toute beauté
Dans la douleur qui accompagne
Tes pleurs aux nôtres confondus
Ta joie plus forte que nos cris
Calme poitrine que décorent 
La racine la flamme nue
Plus désirée d'être conquise
Tu dissimules tes oiseaux
Toi seule aidée de tes caresses
Tu me protèges tu me vêts.
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Spirale

Je sais qu'amenuisant
Durant mon aventure
L'espace que j'enclave,
Je sais que tournoyant
Autour de quelque chose 
Qui est moi même et ne l'est pas,
Je finirai par être 
Ce point auquel je tends :
Vrai moi-même, le centre,
Et qui n'est pas.

(Euclidiennes)

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Elégies

Il aura trop tenu
Dans le fond de sa paume
En face de la mer

Du sable que le vent
Y prenait grain par grain

Celui que tient la peur
De devenir nuage.

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Que déjà je me lève en ce matin d'été 
Sans regretter longtemps la nuit et le repos. 

Que déjà je me lève 
Et que j'aie cette envie d'eau froide 
Pour ma nuque et pour mon visage. 

Que je regarde avec envie 
L'abeille en grand travail 
Et que je la comprenne. 

Que déjà je me lève et voie le buis, 
Qui probablement travaille autant que l'abeille 
Et que j'en sois content. 

Que je me sois levé au-devant de la lumière 
Et que je sache : la journée est à ouvrir. 
Déjà, c'est victoire. 

(Art poétique, éditions Gallimard)

 

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La beauté doit venir
D'un autre monde

 
Qui s'avance
jusqu'au nôtre
 

Et parfois même 
L'enveloppe. 
 

Regarde 
Cette chapelle romane,

 
Les prés alentours, 
Le ciel qui s'incline,

 
Regarde et maintenant
Ose dire où nous sommes.

(Art poétique, éditions Gallimard)

 

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sculpture du silence 

Dans le poème
Rien que de vertical
Perpendiculairement à ce temps vécu
En dehors de lui.

Le poème est là
Où les mots sont debout.
(Inclus)

 

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Voir le dedans des murs 
Ne nous est pas donné. 

On a beau les casser, 
Leur façade est montrée. 

Bien sûr que c'est pareil 
En nous et dans les murs, 

Mais voir 
Apaiserait. 

Extraits de "Exécutoire" - Poésie/Gallimard 

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Vivre c'est pour apprendre
A bien poser la tête
Sur un ventre de femme 

Et pour savoir tenir
Dans la paume entr'ouverte 
Un galet qui traînait
Sur les sentiers du sol 

(extrait de Terraqué)

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La coccinelle posée sur ma main 
Ecoute avec moi
Le silence des planètes 

(extrait de Maintenant).

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Les charniers 

Passez entre les fleurs et regardez: 
Au bout du pré c'est le charnier. 

Pas plus de cent, mais bien en tas, 
Ventre d'insecte un peu géant 
Avec des pieds à travers tout. 

Le sexe est dit par les souliers, 
Les regards ont coulé sans doute. 

-Eux aussi 
Préféraient des fleurs. 

                ***

A l'un des bords du charnier, 
Légèrement en l'air et hardie, 

Une jambe - de femme 
Bien sûr - 

Une jambe jeune 
Avec un bas noir 

Et une cuisse, 
Une vraie, 

Jeune - et rien, 
Rien. 

                ***

Le linge n'est pas 
Ce qui pourrit le plus vite. 

On en voit par là, 
Durci de matières, 

Il donne apparence 
De chairs à cacher qui tiendraient encore. 

                ***

Combien ont su pourquoi, 
Combien sont morts sachant, 
Combien n'ont pas su quoi? 

Ceux qui auront pleuré, 
Leurs yeux sont tout pareils, 

C'est des trous dans des os 
Ou c'est du plomb qui fond. 

                ***

Ils ont dit oui 
A la pourriture. 

Ils ont accepté, 
Ils nous ont quitté. 

Nous n'avons rien à voir 
Avec leur pourriture. 

                ***

On va, autant qu'on peut, 
Les séparer, 

Mettre chacun d'eux 
Dans un trou à lui, 

Parce qu'ensemble 
Ils font trop de silence contre le bruit. 

                ***

Quand la bouche est ouverte 
Ou bien ce qui en reste, 

C'est qu'ils ont dû chanter 
Qu'ils ont crié victoire, 

On c'est le maxillaire 
Qui leur tombait de peur. 

-Peut-être par hasard 
Et la terre est entrée. 

                ***

Il y a des endroits où l'on ne sait plus 
Si c'est la terre glaise ou si c'est la chair. 

Et l'on est peureux que la terre, partout, 
Soit pareille et colle. 

                ***

Encore s'ils devenaient aussitôt 
Des squelettes, 

Aussi nets et durs 
Que de vrais squelettes 

Et pas cette masse 
Avec la boue. 

                ***

Lequel de nous voudrait 
Se coucher parmi eux 

Une heure, une heure ou deux, 
Simplement pour l'hommage. 

                ***

Où est la plaie 
Qui fait réponse? 

Où est la plaie 
Des corps vivants? 

Où est la plaie - 
Pour qu'on la voie, 

Qu'on la guérisse 

                ***

Ici 
Ne repose pas, 

Ici ou là, jamais 
Ne reposera 

Ce qui reste, 
Ce qui restera 
De ces corps-là. 

Extrait de "Fractures" - Éditions de Minuit 

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pour André FRENAUD

Que te donner, André, que tu n'écarterais?
Nous avons tant creusé dans les mêmes misères,
Nous avons tant creusé des chemins adversaires,
Pour à la fin toujours nous regarder en vrai.

Il y a bien longtemps que l'amitié s'ouvrait,
Il y a trop longtemps que nous sommes en guerre,
Il y a bien longtemps qu'il nous est nécessaire
D'avoir à partager ensemble des secrets.

Pourquoi donc fallait-il que toujours tu refuses?
Pourquoi donc fallait-il que l'un ou l'autre accuse?
Nous étions faits pourtant pour aller en commun.

Il est plus fort que moi ce néant qui te guide.
je ne trouve à t'offrir aujourd'hui que ma main
Et ce litre de vin que nous laisserons vide.

29.12.1937 E.Guillevic

 

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pour Jean FOLLAIN

Nous avons en commun de la terre et du temps,
Des sentiers et des prés debout près des villages,
Des caves, des greniers creusés dans d'autres âges,
Des insectes rêvant l'attaque en attendant.

Nous avons en commun la teneur du dedans
Des chambres, des coins d'ombres et des objets d'usage,
Une espèce de puits où sont les paysages
Et le besoin de retenir tous les partants.

Presqu'un même soleil, pas la même lumière,
Je te vois là, pleurant sur la mort coutumière,
Plus d'étrange dans ton pays que dans le mien.

Follain, mon vieil ami, même un peu mon complice,
En ce jour accompli, je te donne mon bien,
Le vol d'une alouette et son chant de délices.

E.Guillevic. 20.07.1958

 

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Cylindre

Si l'on quittait la sphère
Pour s'en aller ailleurs,
C'est à travers toi
Que l'on passerait.

J'imagine à peu près
Ce que ça pourrait être :

J'ai connu ta longueur
Dans tant de mauvais rêves.
(Euclidiennes) 

 

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Écrire

Écrire,
Comme jusqu'ici
C'est-à-dire
Affronter.
Car les mots résistent :
Les mots, mes mots
Ne se laissent pas faire
Comme des catafalques.

Et toute langue
Est étrangère
(Terraqué )

 

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Ciels du quotidien ( extrait )

 1

Ce qui dans la pleine nuit

Te manque

Ce n'est pas que la lumière,

 

Mais cette espèce de plafond

Qui dans le jour forme le ciel.

 

Cette absence

Gonfle l'immensité,

Te diminue encore,

 

Te voici fourmi

Sans fourmilière,

 

Egaré comme dans un néant.

(1995) 

. . .  

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Guillevic 

Cézanne la cruche et le verre