Les chalots de Fougerolles
Pour conserver dans de bonnes conditions leurs céréales, nos ancêtres, très ingénieux, imaginèrent une construction originale : le chalot ou "chelo"en patois./
C'est un grenier en bois, sans clous et entièrement démontable.
A l'origine, chaque ferme possédait son chalot, on en dénombre environ 350 dont 132 à Fougerolles.
N'ayant plus beaucoup d'utilité, certains sont délaissés et tombent en ruine.
Situé sur un territoire bien défini ; on les découvre dans une zone rurale comprenant six communes limitrophes : Fougerolles, Saint Bresson, Raddon en Franche Comté et le Val d'Ajol, le Girmont et Plombières en Lorraine ; le noyau central étant Fougerolles et le Val d'Ajol.
La carcasse en chêne est assemblée par tenons et mortaises, les montants et traverses sont rainurés pour recevoir les cloisons en planches de sapin ; c'est une construction cubique.
Les planches de chaque paroi sont serrées par une planche centrale taillée en biseau. En face de cette planche clé, une lumière creusée dans la traverse et fermée par une planchette, permet de la retirer et ainsi de sortir toutes les planches de la paroi par cette petite ouverture. Il en est de même pour le plancher et le plafond.
Si l'on veut démonter un chalot pour le déplacer, il faut soigneusement numéroter toutes les planches dans leur ordre sinon il est pratiquement impossible de le remonter, il n'y a aucune pièce standard, toutes ont été taillées à la demande.
La porte, généralement cloutée, est fermée par une grosse serrure munie d'une clef en fer forgé.
Cette porte s'ouvre sur une allée centrale bordée de chaque côté par sept casiers ou "alous" destinés à contenir les céréales. Au-dessus de ces coffres et au long des parois, courent une ou deux rangées de rayons.
A Fougerolles, il y a des chalots assez vastes : 4m sur 4m. et d'autres très petits avec une allée latérale et une seule rangée d'alous (chalot de chez Duchêne au Champ), d'autres sont mitoyens avec deux portes (chalot de chez Léhaye à Beaumont) certains portent le nom du propriétaire avec la date de construction d'autres enfin des inscriptions religieuses comme celui de chez Jean Dicotet : IHPS (Jesus Hominum Salavator : Jésus sauveur des hommes)
Souvent placé au-dessus d'une cave voûtée, le chalot est toujours à l'écart de la ferme pour éviter les risques d'incendie et surélevé sur de grosses pierres afin que l'air circule tout autour des parois.
Il peut être abrité sous un hangar ou situé en plein air, il est alors surmonté d'une charpente recouverte d'un toit de laves (grès feuilleté).
Il conserve parfaitement les produits qui lui sont confiés à condition que ceux-ci soient rentrés bien secs.
Les "alous" renfermaient les différentes céréales de la ferme : blé, seigle, méteil ou "moicho" (mélange de blé et seigle) le sarrasin ou "grije", l'avoine, le millet.
Sur les rayons étaient disposés les "gris" et les "beuchènes" qui contenaient les semences, les légumes secs, les fruits secs, notamment les poires sèches pour faire du pain de poire ou "raima", les pots de miel et de graisse, la farine, l'alcool (d'après un acte notarié de 1832, il a été inventorié dans un chalot au Prémourey, par suite de décès : 750 litres d'eau de cerise contenue dans 1.060 "bots. Endroit idéal pour le vieillissement des eaux de vie de fruits, car les différences de température bonifient l'alcool.
Le chalot n'était pas totalement inaccessible aux rongeurs qui arrivaient à percer la paroi (souvent on y enfermait le chat pour la nuit) ni aux parasites des céréales : les charançons.
"Lâ grèbeussos, ço dâ voites bétes dans lâ chèlos"
Les charançons sont de sales bêtes dans les chalots, constatait avec dépit le paysan lorsque des milliers de ces insectes envahissaient tout, perçant les grains, se logeant dans le moindre interstice, résistant aux différents modes de destruction de l'époque.
Leur entretien n'est pas compliqué : débarrassés de tout ce qui les encombre, une simple couche d'huile de lin les rajeunit en ravivant et nourrissant leurs bois.
Tous les chalots de la région datent des 17è, 18è et19è siècles.
Quelle serait l'origine de ces constructions typiques à notre pays ? Jusqu'à présent, aucune étude n'avait été envisagée sur ce sujet, on en était donc réduit aux hypothèses.
Origine savoyarde ? Le grenier savoyard est différent de celui de Fougerolles par sa construction : il est assemblé par queues d'aronde, il est également démontable, souvent il possède un étage. Sa destination est la même mais on y conserve en plus des denrées de la ferme les habits du dimanche et autres effets vestimentaires. Ces greniers sont visibles dans la région de Taninges, Cluses, Chamonix.
Lors des invasions de notre pays au cours des siècles, notamment après la guerre de Trente ans où il ne restait pratiquement rien, les maisons incendiées et ruinées, la population aux trois quarts massacrée, il est possible que des Savoyards soient venus s'installer dans le pays en y apportant leurs traditions, leur mode de vie. Des familles portent des noms savoyards comme les Ougier et les Menigoz (Menegaz en Savoie), mais la découverte d'un chalot daté de 1618 détruit cette supposition.
Le mazot du Valais suisse est assemblé lui aussi par queues d'aronde. Il est surélevé sur de hautes pierres formant pilotis pour le préserver de la neige. Un grand disque en pierre, posé sur chaque pilotis empêche les rongeurs d'y pénétrer.
Certains voient dans nos chalots la survivance des premières maisons qui étaient complètement en bois.
Au Petit Fahys, dans une très vieille ferme tombant hélas en ruine et dans d'autres très vieilles fermes fougerollaises, les poutres sablières de la grange, traversant le mur du charri, sont clavetées comme celles d'un chalot.
Origine lointaine ? : des chercheurs ont découvert des constructions en bois datant de l'Age du Bronze (1800 à 750 avant J.C.) qui s'apparenteraient à des greniers à céréales, sur pilotis et recouvertes d'un toit de chaume.
Quelle serait donc l'origine des chalots de Fougerolles ?
L'étude se poursuit grâce à l'Association "Le pays du chalot".
Marcel Saire