D'une sorcière à l'autre
Goya, Le sabbat des sorcières.
La sorcière traditionnelle
Sorcellerie, sorcières et sorciers existent depuis l'Antiquité, et sans doute depuis l'aube de l'humanité...
Durant le Moyen-âge, ainsi que l'explique Robert Muchembled dans "La sorcière au village", rebouteux, devins, herboristes, sorciers et sorcières firent partie intégrante du village.
D'ailleurs, en ces temps bien incertains, où le monde paysan était sans cesse en lutte contre la maladie et la mort, celles des bêtes et celles des gens, chacun était un peu sorcier... Chacun connaissait des phrases, des gestes, des herbes, pour prévoir l'avenir, pour protéger les récoltes, pour guérir, pour s'attirer l'amour... pour repousser la mort.
Les "Évangiles des Quenouilles", recueil de croyances rurales réalisé au seizième siècle, donnent une idée de cette magie de tous les jours:
"Celui qui point d'argent n'a en sa bourse se doit abstenir de regarder la nouvelle lune, ou autrement il n'en aura guère tout au long de celle-ci."
"Si vous avez mari rebelle et qui ne vous veuille donner argent à votre besoin, prenez le premier neu d'un festu de froment cueilli auprès de la terre la nuict Sainct Jan, tandis qu'on sonne none, et mettez le au trou du coffre au lieu de la clef et sans faute elle s'ouvrira."
"Mes amies, si vous voulez avoir une belle lessive et que vos linges soient beaux et blancs, alors la première fois que vous jetterez la lessive au-dessus du cuvier, vous devez dire en la jetant: "Que Dieu y ait part et Monseigneur Saint Cler."
"Quand vous verrez la nuit choir une étoile, tenez pour vrai que c'est signe que l'un de vos amis est trépassé car chaque personne a une étoile au ciel qui tombe quand il meurt."
Dürer, Paysans dansant.
Dans ces rituels que chacun pratiquait plus ou moins, dans cette vision magique du monde, si l'on peut trouver sans doute des restes de paganisme, des croyances animistes, il n'y a par contre aucune trace de Satan.
D'ailleurs, les gens de l'époque ne voyaient aucune contradiction entre ce type de croyances et le christianisme. On pouvait être bon chrétien et réciter une incantation pour se protéger des loups; on pouvait être sorcier "de naissance" comme les "Benandanti" et se considérer comme un "soldat du Christ".... Tout cela se mêlait, et seuls quelques esprits chagrins, venus de la ville, s'en seraient plaint.
Enfin, le personnage du sorcier ou de la sorcière de village était sans doute ambivalent, car capable d'aider autant que de nuire, mais il n'était absolument pas, dans la vision traditionnelle rurale, lié au démon. S'il est arrivé au moyen-âge qu'un sorcier ou une sorcière rurale ait été lynché ou brûlé, ce fut très exceptionnel... et releva plus du meurtre ou du fait divers que de la persécution.
Positive ou négative selon le cas, comme souvent d'ailleurs les dieux païens et le "petit peuple", la figure du sorcier était nécessaire: son action rassurait, et donnait un sens au malheur; il participait à l'équilibre magique du monde.
Ce vieil équilibre va se briser au seizième siècle.
Alors, la sorcière rurale cessera d'être simplement celle que l'on va voir pour guérir une fièvre persistante, pour protéger les bêtes des loups, pour avoir un enfant ou ne pas en avoir, pour remettre une épaule déboîtée ou trouver remède à un chagrin d'amour...
Elle cessera de faire, simplement, partie du paysage quotidien, normal...
Elle deviendra l'ennemi de la chrétienté, à éradiquer à tout prix...
La fiancée de Satan
Durant le haut Moyen-âge, l'Église ne crut pas au pouvoir des sorciers, dans lequel elle vit, tout au plus, une illusion... satanique, certes, mais illusion néanmoins. Ainsi, les paysans purent-ils continuer à vivre tranquillement avec leur vision magique du monde, dans laquelle christianisme et restes païens se mêlaient intimement, sans que personne n'y trouve rien à redire...
Mais, à la fin du Moyen-âge, l'Église, les démonologues, les élites sociales en général vont créer un mythe nouveau, celui de la sorcière démoniaque.
Cette nouvelle vision de la sorcellerie a commencé à apparaître au quatorzième siècle, et trouve racine dans les luttes contre les hérésies de l'époque.
En 1326, le pape Jean XXII promulgua une bulle, appelée " Super Illius Spécula", qui assimilait pour la première fois sorcellerie à hérésie.
Au début du quinzième, on condamna des disciples des Vaudois, appelés "Turlupins". Ils se réunissaient de nuit, en des lieux éloignés de la ville, lisaient "un livre hérétique" ... et ces réunions étaient nommées "sabbat".
Plusieurs des principaux ingrédients du "sabbat des sorcières" étaient nés.
Petit à petit, le glissement entre "hérésie" et "sorcellerie" se confirma.
Dès 1430, paraissaient les premiers traités de démonologie, selon lesquels sorciers et sorcières faisaient partie d'une secte diabolique.
En 1484, le pape Innocent VIII publia une bulle célèbre, connue sous le nom de "Summis desirantes affectibus": "Récemment, en effet, il est parvenu à nos oreilles, non sans nous causer grande peine, que, en certaines régions de la Germanie supérieure tout comme dans les provinces, cités, territoires, districts et provinces de Mayence, Cologne, Trèves, Salzbourg et Brême, maintes personnes de l'un et l'autre sexe, oublieuses de leur propre salut, et déviant de la foi catholique, se sont livrées elles-mêmes aux démons incubes et succubes : par des incantations, des charmes, des conjurations, d'autres infamies superstitieuses et des excès magiques, elles font dépérir, s'étouffer et s'éteindre la progéniture des femmes, les petits des animaux, les moissons de la terre, les raisins des vignes et les fruits des arbres."
Goya, L'Incantation.
Pour la première fois, un lien est fait officiellement entre sorcellerie et maléfice.
Le pape étend également le pouvoir de deux inquisiteurs, Institoris et Spenger. Ces deux hommes rédigèrent un nouveau manuel de démonologie, le fameux " Marteau des Sorcières". Cet ouvrage, véritable manuel pratique à l'usage des chasseurs de sorcière, redéfinit la sorcellerie comme un crime énorme, lèse-majesté, apostasie...
Ce crime est si grand, que le châtiment se doit d'être aussi exemplaire que sans pitié.
Un mythe est né.
De nombreux démonologues l'alimenteront, de nombreux artistes l'illustreront.
Pour eux, la sorcière - particulièrement la sorcière, plus que le sorcier, dont il est nettement moins question dans les manuels de démonologie- fait partie d'une secte hérétique, a vendu son âme au diable, va au sabbat, a d'immenses pouvoirs ... et complote contre la chrétienté.
Grien, le sabbat des sorcières
Partout, des juges, convaincus d'avoir affaire à une secte démoniaque, appliquèrent à la lettre les conseils des démonologues: point de pitié.
Enfin, au milieu du seizième siècle, la Contre-réforme répandit une pastorale de peur, visant, dans le désir de "purifier" la chrétienté, un contrôle de plus en plus strict du peuple et l'éradication complète de toute trace de paganisme et autres "diableries", promettant d'abord le bûcher puis les flammes éternelles à toute personne s'écartant un tant soit peu de la plus stricte orthodoxie.
Le peuple, quant à lui, se débattait avec ses propres problèmes: mutations sociales et économiques, insécurité croissante de ces temps de fer et de sang, épidémies, épizooties, terrible dégradation du temps à partir de 1550, mort omniprésente... Même si le peuple croyait plus en la jeteuse de sorts traditionnelle qu'en une créature alliée à Satan, il trouva en elle un bouc émissaire à ses malheurs, et, par son sacrifice, tenta de rétablir l'équilibre perdu.
Ainsi, la sorcière se retrouva-t-elle littéralement prise en tenaille entre les terreurs religieuses des élites, qui voyait en elle une adoratrice du démon, et la violence populaire, qui l'accusait de tous les maux.
Dürer