LES DEBUTS DE LA POESIE JAPONAISE EN FRANCE
Introduction
Par la vogue du japonisme et la création des études japonaises à
Paris, la littérature japonaise est progressivement introduite en France à la
fin du XIXème siècle. Quelques ouvrages anglais, de F.V Dickins (Hyak
Nin Is’Shiu, stanzas by a Century of
Poets being Japanese Lyrical Odes, London, 1866), Chamberlain (The
Classical Poetry of the Japanese, London, 1880), Aston ( A
History of Japanese Litterature,
London, 1899) avaient déjà abordé l’étude des textes littéraires japonais
sans entraîner la création d’une école poétique d’inspiration japonaise
en Grande-Bretagne.
En
France apparaissent les premières anthologies japonaises : celle de Rosny (1)
consacrée Manyôshû et au Hyakunin
isshu ne distingue pas encore le haikai.
Elles ne reprennent le plus souvent que les études anglaises. La parution des Poèmes de la libellule par Judith Gautier (2), puis la traduction
par Henry D. Davray de la Littérature
japonaise d’Aston, viennent progressivement renforcer cet intérêt
nouveau pour la poésie japonaise. Mais il faut attendre le retour des premiers
voyageurs qui ont séjourné au Japon pour que naissent une meilleure
connaissance et un engouement pour de nouvelles formes poétiques inspirées du
Japon.
Les
cercles littéraires
L’influence du japonisme, en particulier avec les frères Goncourt,
conduisit de nombreux poètes français à s’intéresser à la poésie
japonaise. Le magazine La Plume avait consacré dès octobre 1893 un de ses numéros
à l’Art et la Femme au Japon, sous
la direction de Félix Régamey. La même année José Maria de Hérédia, présidant
au dixième dîner de ce magazine littéraire, n’allait pas rester insensible
au charme de la littérature d’extrême-Orient. Au début du siècle suivant
de jeunes poètes vont créer une Ecole du haikai français. Des noms aussi
connus que ceux de Jules Romains, Paul Eluard, Max Jacob ou Jules Renard
viendront côtoyer le développement de cette école du haikai français.
Les écoles du haikai en France
C’est
dans la traduction française du livre d’Aston
A History of Japanese Literature, publiée en 1902 en français sous le
titre Littérature japonaise, qu’on
trouve pour la première fois un chapitre mentionnant le haikai.
Claude Maître, pensionnaire de l’Ecole française d’Extrême-Orient
et son futur directeur, en tirera un compte rendu sur Bashô dans le Bulletin de l’Ecole française
d’Extrême-Orient t.III, en 1903. A son retour en France Claude Maitre
devenant directeur de Japon et Extrême-Orient
veillera à inclure quelques articles de Paul-Louis Couchoud au sein de cette
revue plutôt économique et politique.
Un
pionnier :
Paul-Louis
Couchoud (1870-1959)
Il
séjourna neuf mois au Japon au début du siècle, de septembre 1903 à mai
1904, au début de la guerre russo-japonaise, grâce à une bourse d’Albert
Kahn. C’était aussi au Japon l’époque de la renaissance du haikai grâce
aux travaux de Masaoka Shiki (1867-1902) qui avait été co-fondateur, en 1897,
de la revue Hototogisu, revue entièrement
consacrée au haiku (3). Couchoud, à son retour en France, fit publier en 1905
une rarissime plaquette contenant 72 haikai (en fait des haiku), tirée à 30
exemplaires, jamais mise dans le commerce, intitulée Au
fil de l’eau. Il s’agissait d’impressions d’un voyage effectué sur
les canaux avec le sculpteur Albert Poncin et le peintre André Faure. Ces 72
tercets furent la première impression de haikai français. L’année suivante
il fait publier Les haikai au sein du
n° 7 de la revue Les Lettres, fondée
par Fernand Gregh, et Les Epigrammes
lyriques du Japon également en
1906, qui seront repris dans Sages et poètes
d’Asie, publié pour sa première édition en
1916. Il s’intéresse tout particulièrement à Buson dont il rapporte les
premières traductions en France.
Faisant
partie du comité de rédaction de la revue Japon
et Extrême-Orient (4) il y fait publier en janvier 1924 la préface de son
ouvrage Sages et Poètes d’Asie,
par Anatole France (5). Dans le n°3 de cette revue Paul-Louis Couchoud publie
les pages inédites de son carnet de voyage au Japon pendant la guerre
russo-japonaise. C’est grâce aux publications de Paul-Louis Couchoud que
Rainer Maria Rilke (1875-1926) trouvera, installé à Meudon, inspiration dans
la poésie japonaise. Cette même année 1924 il publia aussi Luciole, conte japonais,
raconté à Marianne Couchoud par son père, Paul-Louis Couchoud. Philosophe
et médecin (il sera le médecin d’Anatole France), se tournera ensuite vers
l’étude des religions. Sous le titre Japanese
Impressions, son ouvrage Sages et poètes
d’Asie sera également traduit en anglais en 1920.
Il
est plus connu en France par ses ouvrages sur Pascal et Spinoza et par l’édition
de nombreux mémoires et livres sur le christianisme que par ses écrits sur le
Japon. C’est encore Paul-Louis Couchoud qui imposera en France la dénomination
haikai parmi les autres termes japonais (haiku,
haikai, hokku et ku). D’autres Français comme Noël Péri, Louis Aubert,
Félicien Challaye, André Bellesort viennent renforcer dans leurs ouvrages
l’intérêt pour cette forme de poésie...
Sur cette
terrasse
5
Au pied du donjon
5
Venir au crépuscule
6
En
demi couronne
4
Parler d’amour....
4
Des toits gris et bruns 5
Paul
Louis Couchoud 1905
Albert
de Neuville et ses épigrammes
En 1908, à Paris, est publié à 300 exemplaires un petit ouvrage d’épigrammes
à la japonaise avec 163 quatrains (6). Il est réédité en 1921 avec 249
quatrains. La présentation repose souvent sur des textes d’auteurs japonais (Tsurayuki,
Bashô, Issa, Buson, etc) à partir de traductions de Paul-Louis Couchoud ou de
Michel Revon. A la fin de l’ouvrage l’auteur donne des textes imités dont
l’origine est principalement japonaise.
Décembre est venu
5
Plus un oiseau ne pépie
7
Au sommet du peuplier nu
8
Se balance un nid de pie.
7
Les
influences sur la poésie française
Couchoud nous explique que cette sensibilité particulière à la poésie
japonaise en France vient probablement d’un « besoin de la sensibilité
contemporaine qui, depuis Verlaine et Mallarmé, se méfie de l’éloquence et
cherche à fixer par la poésie la sensation et le sentiment élémentaires ».
Comme le soulignaient récemment nos études sur le symbolisme, il y eut dans
cette veine poétique une excellente préparation à la greffe japonaise. De
nombreux hommes de lettres publient sur le haiku (appelé alors haikai):
dans ses notes sur le Livre des haikai
de Julien Vocance (7), René Maublanc cite les ouvrages de Jean Baucomont,
Marc-Adolphe Guégan, Albert Flory et René et Henri Druart (ces deux derniers
de l’école de Reims).
Julien
Vocance
La
guerre 14-18 avait déjà favorisé l’éclosion d’une poésie française
inspirée par le haiku. C’est Paul-Louis Couchoud qui persuada Julien Vocance
de faire publier ses impressions des tranchées de la guerre 14-18 qui parurent
au sein de la Grande Revue en mai 1916
(8). Ainsi fut formé le premier groupe des haijin
français avec Paul Vocance, Jean Paulhan (1884-1968)(qui dirigera la NRF de
1925 à 1940, puis à partir de 1953) et Paul Eluard (1895-1952). Les
publications suivantes eurent lieu dans La
Connaissance en juin 1921 et la Nouvelle
Revue française en avril 1924. Dans son ouvrage Le
livre des haikai publié en 1937 (9), Julien Vocance dédie sa lettre-préface
à Paul-Louis Couchoud. Cet auteur, qui nous confie que la prose l’assomme, se
réfère à René Maublanc et aux collectionneurs d’estampes et de netsuke. A la manière de Hokusai il consacre un chapitre aux Trente-six
vues du mont Fuji et signe ses oeuvres Julien Vocance, « le vieillard
fou d’analogies passionné de correspondances » (10).
Le faiseur de haikai
7
Réfléchira par le monde
7
Le divin, l’humain,
l’immonde 7
Julien Vocance
L’école
de Reims
Parmi les écoles du haikai français, celle de Reims fut particulièrement
brillante et les études et poésies de René Maublanc nous fournissent de précieux
renseignements sur l’évolution des influences politiques du Japon en France
(11). Dans la revue Le Pampre, il présente
283 haikai choisis, certains étant signés de Jean Breton, Paul-Louis Couchoud,
Paul Eluard, Frenand Gregh (12), Jules Renard, principalement tirés de La
Gazette des sept arts, La Grande Revue,
LHumanité, La Vie.
C’est grâce à l’appui de René Druart, alors directeur de la revue Le
Pampre que ces études furent publiées. Dans son numéro 10-11 cette revue
nous présente de très nombreux haijin français :
Jean Bach-Sisley, Jean Baucomont, Jeanne Bélédin-Destranges, P.A. Birot,
Jean-Richard Bloch, André Bocquet, André Cuisenier, Pierre de Palma, Gilbert
de Voisins, Rita del Noiram, Marianne Fock, Georges Garreta, René Georgin,
Maurice Gobin, Victor Goloubeff, J-M Junoy, Roger Lecomte, Henri Lefebvre,
Georges Long, Frédéric Nietzsche, Olivier Realtor (auteur de tercets non rimés
dès 1914), René Sabiron (frère de Georges Sabiron qui disparut pendant la
Grande guerre), et Roger Vaillant.
Les feuilles sont tombées
6
Au piano
3
Pauvres arbres tout nus
6
Quatre mains
5
Pour passer l’hiver
5
Un seul coeur
3
René Maublanc
Louis Aubert
Dès 1905, dans La Revue de Paris,
Louis Aubert fait publier un article contenant neuf hokku (sic) traduits de
Chamberlain. Il reprendra ces traductions mêlées au texte, à la japonaise,
lors de la parution de son ouvrage Paix
japonaise en 1906, dans le chapitre sur le paysage japonais. Les évocations
de paysages et de saisons japonaises sont émaillées de vers de Bashô, Ryôta,
Etsujin, Arakida Moritake, Kyôrai, et Onitsura.. Il tente d’établir un
parallèle entre la poésie japonaise et la peinture classique de ce pays.
Michel
Revon
En 1910, Michel Revon fait publier chez Delagrave une Anthologie de la littérature japonaise des origines au XXème siècle. Rééditée de nombreuses fois, elle complète notre connaissance de la poésie japonaise jusqu'à l’ère Meiji. On y trouve la traduction de haikai de Bashô et ses « dix disciples » : Kikaku, Ransetsu, Kyorai, Kyoroku, Shikô, Jôsô, Yaba, Sora, Etsujin, Hokushi, et par ailleurs Buson, Chiyo (la seule poétesse de l’anthologie), et de nombreux autres auteurs. Cette anthologie favorise la prise de conscience de l’étendue de la littérature et de la poésie japonaises.
Les
traductions de Kuni Matsuo et Steinilber-Oberlin.
Parmi les plus belles publications concernant les haikai on retiendra les
ouvrages publiés par Kuni Matsuo (13)
et Steinilber-Oberlin. Ce dernier était né à Paris en 1878, ancien élève de
l’Ecole des Hautes Etudes, de la Sorbonne et de l’Ecole des langues
orientales. Ils traduisirent et firent publier :
Les Haikai de Bashô et de ses disciples illustrés par Fujita (14), et Les
Haikai de Kikakou (15). Leurs livres sont aujourd’hui recherchés.
Georges
Bonneau
Il joue un rôle prépondérant dans la diffusion et la connaissance de
la littérature et de la poésie japonaise en France (voir notre dernier numéro,
qui lui a été consacré). Malheureusement la survenue du second conflit
mondial vient ralentir la publication de ses oeuvres sur le Japon.
Samidare
ni
5
Kakurenu
mono ya
7
Seta no hashi
5
Pluie
saisonnière
4
Seul
à transparaître
5
Le pont de Seta
5
(Traduction d’un haikai de Bashô par
Bonneau)
Ecole
du tanka en France
Dès 1921 Jean-Richard Bloch avait fait paraître les premiers tanka français
au sein des Cahiers idéalistes.
Beaucoup moins célèbres que les ouvrages et l’école du haikai en France,
les quelques tentatives d’introduction du tanka en France sont aussi
interrompues par le second conflit mondial. André Suarès fait publier quelques
Tanka d’Occident dans le°49 de 1940
de « France-Japon ».
Il
faudra attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour que naisse, à partir
de 1948, une Ecole internationale du tanka, sous la présidence d’honneur de
Claude Farrère. En 1952 fut créée une Revue
du tanka international. Jeanne Grandjean fera publier Shiragiku
et Sakura. Sans s’inspirer
directement du haikai ou du tanka, d’autres poètes porteront un intérêt
nouveau à la poésie japonaise comme Henri de Régnier qui publie dans les
revues consacrées au Japon (16).
Trois
pauvres abeilles
Se traînent péniblement
Sous le vent glacé...
D’un pied cruel, une femme
Les écrase sans pitié.
(Jeanne Grandjean in Shiragiku à Atami 1963)
Conclusion
Les différentes écoles de perception de la poésie japonaise ne sont
jamais parvenues à définir des normes définitives de traduction: recherchant
souvent plus l’effet poétique que le respect de la métrique, la distique de
la poésie japonaise peut se retrouver sous forme de tercets, de quatrains ou de
quintes. Aucune norme concernant les rimes n’a été imposée pas plus que
pour l’adaptation hétérométrique des tercets et distiques d’origine. On
se trouve donc confronté à des essais disparates, dont le seul fondement reste
la source et l’inspiration. Quelques poètes modernes continue la tradition en
tentant parfois de créer des modes d’inspiration nouvelle. On citera aussi
André Delteil qui a consacré sa thèse de doctorat au haiku, Alain Kervern qui
a publié une anthologie du haiku et des traductions de haikai, Patrick Blanche
On
ne manquera pas de signaler la présence dans le nord de la France de Patrik Le
Nestour) et de Joan Titus-Carmel, qui après son ouvrage sur les 99 haiku de Ryôkan
(mort en 1831) (17), vient de faire paraître des traductions des haikai de Bashô
et Buson.
Notes
1
Rosny, Léon de: Anthologie japonaise poésies anciennes et modernes des Insulaires du
Nippon, Paris, Maisonneuve, 1871 (il existe deux publications différentes,
une destinée aux étudiants, l’autre de grande qualité pour les Japonistes)
2
Gautier, Judith : Poèmes de la libellule, Paris, Gillot, 1884.
3
Marquet, Christophe : La revue Hototogisu et l’art
du croquis sur le vif, Mémoire, INALCO, 1989.
4
« Japon et Extrême-Orient »,
revue mensuelle, Paris, Bernard, n°2, janvier 1924
5
Cette préface sera traduite dans l’édition anglaise
6
Neuville, Albert de : Epigrammes à la japonaise, Paris, Bosse, 1921.
7
Vocance, Julien : Notes sur « Le
Livre des hai-kai », in « France-Japon »
n°320 (1937), p.101.
8
Ces cent visions de guerre seront republiées au sein du Livre
des hai-kai en 1937.
9
Vocance, Julien : Le Livre de haikai, Paris, Société française d’éditions littéraires
et techniques (Bibliothèque du Hérisson), 1937.
10
Voir aussi les haikai jumelés de Julien Vocance, in « France-Japon »
n°30 (1938), p.284.
11
Maublanc, René: Le Haikai français, in « Le
Pampre », n°10/11, Reims, 1923
12
Gregh, Fernand : pour mieux connaître cet auteur « fou des mots »,
lire l’article qui lui est consacré in « Revue
franco-nippone », n°1, février 1926.
13
Kuni Matsuo a fondé la revue « France-Japon »
en 1934.
14
Kuni Matsuo et Steinilber-Oberlin : Haikai
de Bashô et de ses disciples, Paris, Institut international de coopération
intellectuelle, 1936.
15
Kuni Matsuo et Steinilber-Oberlin : Les
Haikai de Kikakou, Paris, Les éditions G. Grès, 1927.
16
Régnier, Henri de : « Strophes » in « Revue
franco-nippone », n°1, février 1926.
17
Titus-Carmel, Joan : Les 99
haiku de Ryôkan, Paris, Ed. Verdier, 1986.
Dr J. DUBOIS avec l’aimable collaboration de P Le Nestour