Balzac, La Peau de chagrin (1831)
   Chapitre 1. Vers la fin du mois...

Explication

La Peau de Chagrin appartient à la section " Études philosophiques ". Alors que dans les études de mœurs, il s’agit de faire " concurrence à l’état-civil ", dans les études philosophiques, le romancier veut remonter aux causes, tandis que dans le dernier terme, il recherche les principes mêmes du fonctionnement social. Trois niveaux qui correspondent aux trois états possibles de l’homme : action, réaction, spécialisation (voir infra).
On a coutume de lire cette œuvre comme un conte philosophique, marqué par le courant du roman noir et fantastique, de la vogue anglaise qui caractérise le début du siècle. 

I. Le texte répond-il aux quatre exigences de l’incipit ? 

A. Les questions rhétoriques
- Qui ? " un jeune homme ". Balzac garde l’anonymat, sans doute pour aiguiser l’intérêt du lecteur, pour solliciter son attention ; mais c’est aussi pour une autre raison : le narrateur veut guetter sur ce personnage l’image de toute la condition humaine : Cf. le pronom " vous " et le possessif " votre " dans le texte. " Le lecteur devient le lecteur de lui-même. " (M. Proust), nous sommes concernés.
- Où ? Palais Royal, derrière le Théâtre français, à Paris. Depuis les XVIIe-XVIIIe s., sous ses arcades, maisons de jeu, qui avaient fait l’objet de condamnations morales et philosophiques du XVIIIe s. : lieux de corruption, de dépravation, où l’on pactise avec le diable. Cf. Rousseau. Les jeux de hasard en particulier ont fait l’objet de condamnation par l’Église depuis le Moyen Age.
* Cf. jeu de dés des légionnaires romains aux pieds du Christ.
* Les jeux de hasard donnent une certaine représentation du monde ordonné par la chance qui ne laisse pas de place à la Providence divine.
* Jeux d’argent : l’argent est ici gagné sur de l’argent (la mise) et n’est pas le résultat d’un mérite quelconque, ou d’un travail effectif.
- Quand ? " vers la fin du mois d’octobre dernier ". Le narrateur ne nous donne pas une date exacte mais cette datation relative situe le narrateur même à l’intérieur de la chronologie romanesque. Du coup, nous y entrons aussi : rapport avec le hors-texte. Il réussit ainsi à euphémiser le passage entre la réalité et la fiction.
En outre, ce narrateur est omniscient et omnipotent. Il sait tout, voit tout. On a l’impression qu’il suit ce jeune homme et qu’il détaille ses moindres mouvements. Il a ce que Balzac appelle lui-même un " don de spécialité ". Cf. Facino Cane (1836) : T. Gautier commente : " Balzac possédait le don de s’incarner dans des corps différents. Balzac fut un voyant ". Les 2 ou 3000 types qu’il a créés, " il ne les copiait pas, il les vivait idéalement. " 

B. Les rapports thématiques et/ou narratifs avec le texte ?
*L’univers magique du jeu, un univers maléfique en rapport avec le titre du chapitre, " Le Talisman " (< gr. telesma, rite religieux) : objet sur lequel sont gravés des signes consacrés et auquel on attribue des vertus magiques de protection, de pouvoir, ou objet porte-bonheur.
Il y a une relation avec le titre du roman : " une peau de chagrin " : cuir grenu fait de peau de mouton, de chèvre, d’âne. Depuis Balzac, peau magique qui cristallise, symbolise toutes les vaines illusions humaines, les passions néfastes et dévastatrices. 

II. L’incipit balzacien ou l’utilisation des divers modes d’écriture 
On y rencontre le récit, le discours ou le commentaire, la description et plus particulièrement le portrait 

A. Le récit
C’est une narration ultérieure, traditionnelle depuis Homère. Narrateur situé après l’événement et qui le raconte au passé. La distance relative ici n’est pas très grande : " mois d’octobre dernier ".

B. Le portrait
Il est engagé par une comparaison dissymétrique entre le jeune homme et le vestiaire.
Commenter depuis " croupi dès son jeune âge " jusqu’à " Guazacoalco " ­ " âme encore innocente ".
Ici, Balzac ne se contente pas d’observer ; il analyse toutes les causes, il remonte aux principes et essaie de trouver des explications aux phénomènes.
Il fait une évocation très négative du tripot. 

a) Le tripot
" croupir " (demeurer dans un état pénible et mauvais ; eau qui ne coule pas et qui pourrit) conduit à penser que le tripot est contre-nature ; c’est un lieu de dépravation ; corruption. " bouillants plaisirs " : c’est un lieu infernal. Cela mène à une dénaturation.
* La gradation le souligne : " hôpital ", " vagabondages ", " asphyxies ", qui fait passer de l’asile pour vieillards et démunis en tout genre, à l’exclusion, au suicide. Avec le " Guazacoalco ", on est dans le crime.
Le ton de Balzac se fait inquiétant et menaçant, grâce au portrait du vieillard, pour lequel Balzac use de son don de la physiognomonie, et grâce aussi à l’allégorie du Jeu : le vestiaire. 

b) Le " vieillard " : le jeu use.
* " longue face blanche " : elle mange de l’intérieur, elle ôte la substance, la vie.
* " présentait la pâle image de la passion réduite à son terme le plus simple "
Balzac souscrit à la théorie en vogue au début du XIXe s., la physiognomonie. 2 savants : Gall, phrénologie. Localisations cérébrales. Classe les intelligences selon les circonférences crâniennes : de 11 à 14 pouces : crétin
" " 18 pouces : exercice normal des facultés
" " 21-22 pouces : génie
Lavater, physiognomonie, suggère une correspondance entre le physique et le moral. Balzac écrit une Théorie de la démarche. Du point de vue de Balzac, ce ne sont pas seulement le corps et l’âme qui se correspondent, mais le vêtement, l’entourage, la maison. Cela ordonne le portrait, qui part des signes physiques pour aller vers le moral.
Donc le vestiaire renvoie au tripot et vice-versa.
* Commenter " la passion réduite à son terme le plus simple ".
Cela renvoie à la théorie de Balzac, influencé en cela par Mesmer, magnétiseur de la fin du XVIIIe s., telle qu’elle est exposée dans le roman La Passion tue la vie. L’énergie et la volonté peuvent en effet tout chez l’homme. La passion vient généralement gêner le but de la volonté (ses tendances). La passion est dangereuse mais elle n’est pas interdite. Car un homme sans passion est un homme sans dynamisme, il ne se risque pas ; il demeure à l’état végétal ou animal.

Il y a pour Balzac trois états de la réalité humaine :

ACTION

RÉACTION

SPÉCIALISATION

Vie instinctive d’un animal (le corps prédomine ; manger, boire).

Concentration de la volonté, de l’intelligence dans une intention d’observation et de compréhension du monde.

Don des génies. C’est la vue surnaturelle de l’esprit qui peut accéder jusqu’aux principes 1ers, jusqu’aux causes, au divin (cf. don de spécialité de Balzac).

PASSION

Cf. Louis Lambert, Séraphîta.
Cependant, la passion, pour être bonne, doit être liée à la volonté ; une bonne passion c’est une passion volontaire. Balzac, comme son personnage Louis Lambert, écrit un Traité de la volonté, où elle est décrite comme un fluide (omniprésent) qui peut avoir une influence sur les événements, les objets, les êtres. Dans La Peau de chagrin, on lit : " L’homme a la faculté d’agir sur ses semblables par l’influence de sa volonté ". Louis Lambert " a le regard qui plombe les imbéciles. "
" La passion réduite à son terme le plus simple " : c’est ici une passion sans volonté, donc destructrice.

Les signes ravageurs de la passion sont :
- rides.
- dépense inconsidérée
- rosses : mauvais chevaux ; animalisation. La passion le fait rétrograder vers la vie animale, vers l’instinct.
Le portrait va vers une pointe finale : l’allégorie, celle du Jeu.
Il est un Cerbère : monstre de la mythologie grecque. Chien à trois têtes qui garde l’entrée des Enfers. Pointe qui se termine par un effet de réduction : l’homme est l’objet de sa passion et se métamorphose donc en animal, puis en objet. Réification : " Il n’y a plus qu’un jeu de cartes dans ce cœur-là. "
Il n’y a pas de portrait physique réel du jeune homme, mais le narrateur insiste sur sa psychologie :
* L’inconnu sait-il alors déchiffrer les avertissements, les signes de la Providence ? Non. Il exerce son libre-arbitre : " résolument ", mais n’est pas libre, en fait. Il est fasciné. Sa volonté, elle aussi, est aliénée. La citation de Rousseau nous donne à comprendre que le jeu est sa dernière chance avant la mort. Idée de suicide (mal du siècle). 

III. Le " jeu " de hasard dans le texte

* Il y a une loi du tripot. (Voir étymologie : " manège, intrigue ". 1) Enclos aménagé pour le jeu de paume. 2) Maison de jeu).
La loi : la maison de jeu impose ses règles, ses codes.
" commencer par " : ironie du narrateur, qui connaît la fin de l’histoire. Le dépouillement va sans doute continuer. S’il y a une loi, la liberté est restreinte, on n’a plus le droit de se comporter comme on veut. ABSENCE DE LIBERTÉ.
Être dépouillé de son chapeau :
* au sens fort * être privé de sa dépouille, de sa peau, d’une partie de soi-même.
" " * être privé de qqch. d’essentiel.
Ici, le chapeau est une mention essentielle : dans la Théorie de la démarche, Balzac parle de l’importance du chapeau, qui " classe un homme " et qui confère de l’allure.
* Le narrateur propose une alternative pour interpréter ce dépouillement, mais nous guide en posant des questions rhétoriques :
" parabole évangélique et providentielle ? " (Parabole : récit allégorique des évangiles, derrière lequel se cache un enseignement). Quel serait l’enseignement de cette loi ? Balzac ne conclut pas à un enseignement d’ordre divin positif ­ " contrat infernal avec vous "
" gage " : objet donné pour engager sa foi dans une action.
Jeu d’interprétations improbables et ironiques suggérées par le narrateur moraliste : la police renvoie à l’ancien goût de Balzac pour les romans policiers (voir Vidocq, modèle de Vautrin) et pour les sociétés secrètes agissantes. Quant à " prendre des mesures ", cela sonne bien comme une auto-parodie de la phrénologie de Gall !
Balzac joue avec son lecteur. Mais le jeu est truqué. Il nous oriente dans le choix de notre interprétation. Pas de hasard. L’auteur est celui qui corrige le chaos, qui corrige le hasard du monde. Au jeu de devinette, Balzac oppose une rhétorique de la persuasion par la menace et la terreur : " mais sachez-le bien "
Le chapeau était le symbole de la possession de soi-même.
Le jeu est bien maléfique. Reprenons la définition du jeu par R. Caillois, Les Jeux et les hommes. Il y classe les jeux :
- agôn : la compétition.
- alea : jeux de hasard.
- mimicry : représentation (théâtre, jeux de rôle...)
* Contrairement à l’agôn, ici on ne gagne pas sur soi-même, mais contre le destin.
* Le joueur est passif, ne déploie ni ses qualités d’adresse ni ses muscles ni son intelligence. Il risque seulement un enjeu.
Le jeu d’alea suppose dérision du mérite et démission de la volonté, de la responsabilité individuelle, abandon au destin.
Alea et argent : l’alea n’a pas pour fonction de faire gagner de l’argent aux plus intelligents mais tout au contraire d’abolir les supériorités naturelles ou acquises, afin de mettre chacun sur un pied d’égalité absolue devant le verdict aveugle de la chance.
Le jeu de hasard est typiquement humain. Les animaux ne le connaissent pas.
* On cherche donc à se hisser au-dessus de sa condition, à se tirer de la condition qui a été fixée par le sort grâce au jeu de hasard.
On met en jeu sa propre condition : ici, Raphaël, un jeune homme honnête mais pauvre. Chacun peut être élu au jeu de hasard, peut être l’objet d’un miracle.
* Jeu et travail : " jouer, c’est renoncer au travail, à la patience, à l’épargne pour le coup heureux qui, en une seconde, procure ce qu’une vie épuisante de labeur n’accorde pas. "
* Magie et rituel du pari : - rythme fixé sur la cadence des tables par la direction.
- magie de la grosse somme à gagner.
Donc, quand on joue aux alea, on ne s’appartient plus, en effet ; on ne met pas en jeu ses capacités mais on s’en remet à la chance. Annihilation de sa volonté.
* Ton de la prophétie : futur de menace de Balzac.

Un texte qui est un opérateur tonal (le fantastique) et qui annonce bien la lutte dramatique : la passion contre la volonté.