Explication
L'intrigue de ce roman historique et psychologique est située à la cour d'Henri
II. L'héroïne éponyme, modèle de beauté et de vertu a épousé un homme par
estime et non par amour. Peu après son mariage, présentée au duc de Nemours,
elle va être victime d'un coup de foudre réciproque. Décidée à rester fidèle à
son mari, mais aussi à fuir les souffrances de cette passion, elle quitte la
Cour. Son mari la presse d'y revenir, elle se voit contrainte de lui avouer la
véritable raison de sa retraite.
L'extrait choisi suit immédiatement une scène d'aveu particulièrement
originale, que certains contemporains ont jugé invraisemblable : une femme
avoue à son mari qu'elle en aime un autre pour qu'il lui permette de rester
éloignée de cet homme, et donc de protéger leur mariage. Le mari ne va pas
manquer de ressentir les atteintes de la jalousie, tout en reconnaissant le mérite
de sa femme.
Ainsi, marquée par la souffrance des deux personnages, cette scène est d’abord
une scène pathétique, où se révèle leur caractère sublime, faisant apparaître
le prince de Clèves comme un modèle d’" honnête homme ".
Mais, cet extrait constitue également un passage d’analyse psychologique, sur
le problème de l’amour et de la passion.
I- Une
scène pathétique
A. Les
attitudes
La princesse a fait son aveu à genoux, dans une attitude d'humilité, de
soumission et d’abandon, tout près de son mari : " il la vit à
ses genoux ". Son visage est également " couvert de
larmes ". Tout cela ne peut manquer de provoquer la pitié du mari,
qui " pensa mourir de douleur ", mais aussi celle du
lecteur.
Quant au mari, il est resté pendant l’aveu " la tête appuyée sur ses
mains ", signe de préoccupation, d’abattement.
B. La
caractérisation de la douleur
On trouve dans le texte tout un champ lexical de la souffrance:
" larmes ", " douleur ",
" affliction ", " malheureux ". Ce
champ lexical s’accompagne de superlatifs: " le plus malheureux
homme ", mais aussi d’intensifs: " une affliction aussi
violente ", et enfin d’hyperboles: " mourir de
douleur ", " visage couvert de larmes ". La
caractérisation de la souffrance est donc paroxystique, il s’agit de faire
pitié au lecteur, mais aussi de lui montrer que les personnages évoluent dans
la sphère du sublime.
C. L’émotion
du discours
L’auteur a choisi de donner directement la parole au personnage pour faire
partager directement son émotion. L’émotion va être marquée par l’emploi des
diverses modalités: les interrogations montrent le désespoir et l’emportement
du prince, tout comme les impératives de la dernière phrase. Les impératives du
début du discours montrent que le prince commence une sorte de prière (un
miserere). Il est ainsi en situation de faiblesse et de désarroi.
II-
L’honnête homme, le Prince de Clèves comme modèle de perfection et de raison
A. Courtoisie
et galanterie à l’égard de l’épouse
Il relève sa femme, c’est-à-dire qu’il ne la considère pas coupable. Il ne
cesse de l’appeler " Madame ".
B. La
reconnaissance de la valeur du geste
La valeur de l’aveu est reconnue: " trop noble ",
" prix infini ", " grande marque de
fidélité ". Emploi du vocabulaire laudatif, et de superlatifs. Il ne
se laisse pas aveugler par la jalousie, et parvient à voir dans cet aveu un
signe de confiance, et d’estime: " vous m’estimez assez ".
C. La raison
Le prince reste un être de langage, s’il se laisse emporter dans des questions,
il sait aussi se raisonner, en analysant la situation (présence des mots de
liaison montre la volonté de rester dans la logique). Il refuse donc la
violence: " je n’abuserai pas (de cet aveu) et je ne vous en aimerai
pas moins ".
III-
Analyse d’un couple: origines de la jalousie
A. Un rapport
de supériorité dans le couple
Les premiers impératifs du prince montrent que le prince se met en position
d’infériorité et renverse même les rôles: c’est elle qui selon lui doit
pardonner et non lui. Il se juge indigne d’elle: " je ne réponds pas
comme je dois à un procédé comme le vôtre ". Il n’emploie pour la
qualifier qu’un vocabulaire laudatif, accompagné de superlatifs, ici absolu:
" " vous me paraissez plus digne d’estime et d’admiration
que tout ce qu’il y a jamais eu de femmes au monde ". Ce rapport est
soulignée par le contraste des sentiments: "Vous m’avez donné de la
passion "/ " Je n’ai pu vous donner de
l’amour ". Le parallélisme souligne l’impuissance, les vains efforts,
mais aussi la disproportion des sentiments. Le prince a peut-être manqué
d’ambition.
B. Le mari
jaloux
Le prince, s’il inverse les rôles, retrouve malgré tout des attitudes de mari
jaloux. Il se livre à un interrogatoire, par des questions accumulées: "Et
qui est-il ", " Depuis quand (...)?, " Qu’a-t-il
fait (...)?. De même il insiste pour savoir le nom du rival par des impératifs
dont la valeur jussive est à peine tempérée par l’apostrophe galante
" Madame ".
Pourtant, il se rend compte que sa femme par son aveu lui a donné
" une preuve de fidélité ", ce qui lui permet de retrouver
le calme, en s’interrogeant sur les causes de sa jalousie.
C. Analyse de
soi
Le Prince se livre donc dans son discours à une analyse de ses rapports de
couple et à une analyse de sa jalousie. Il distingue 2 sortes de jalousie:
celle du mari, celle de l’amant. Il élimine celle du mari pour se concentrer
sur celle de l’amant. Ce n’est pas ses droits de mari qui sont remis en cause,
mais ses capacités à se faire aimer de cette femme: " je m’étais
consolé (...) de n’avoir pas touché (votre cœur), par la pensée qu’il était
incapable de l’être. Cependant un autre fait ce que je n’ai pu
faire ". Le prince souligne donc à maintes reprises son incapacité,
son impuissance. Il éprouve à l’égard du rival plus que de la jalousie, de
l’envie : " cet heureux homme ".
L’aveu de
l’héroïne a donc permis de livrer l’analyse d’une situation amoureuse
particulière, et de le faire à la manière des Précieux, avec finesse et
nuances.
En outre, cette scène permet de dessiner deux personnages sublimes, qui, à la
manière des personnages de tragédie, emportent l’admiration et la pitié des
lecteurs, pitié d’autant plus grande que le prince se laissera mourir de
désespoir amoureux. La passion est donc bien redoutable.