SIDA EN AFRIQUE : la maladie du désespoir
De Sindara, au sud de Lambaréné à la la lagune du Fernand Vaz et à la côte atlantique (photos C.H, 1986)
L'Alsace, quotidien d'information régional, 10 août 2000 : http://www.alsapresse.com/jdj/00/08/10/MU/article_7.html
Christian Huber, pédiatre, s'occupe à Mulhouse des enfants de mères séropositives. Ayant exercé au Gabon, il a étudié les raisons de l'ampleur de l'épidémie sur le continent africain.
Pédiatre et spécialiste des maladies tropicales, Christian Huber s'occupe depuis dix ans des enfants de mères séropositives à l'hôpital de Mulhouse. "Je surveille si le virus apparaît explique-t-il. Je suis les enfants pendant deux ans, car ce n'est que vers 18 mois que l'enfant fabrique ses propres anticorps et que l'on peut dire s'il est infecté ou non". Depuis dix ans, le pédiatre s'est occupé des enfants de 25 femmes. Trois bambins ont été atteints du sida. Un est mort.
Ce qui sauve les enfants, c'est le traitement de la mère, qui doit être le plus précoce possible : "Si les mères ne sont pas soignées pendant la grossesse, 50 % des enfants sont contaminés", précise-t-il.
25 jeunes mères séropositives en dix ans à Mulhouse, moins de 1O % d'enfants contaminés. Des chiffres plutôt encourageants et qui témoignent des effets spectaculaires des trithérapies. Mais ces chiffres, le docteur Huber ne peut s'empêcher de les comparer avec ceux de l'Afrique. "En France, 0,2 % des femmes enceintes sont séropositives, au Gabon, c'est 5 % et en Afrique du Sud, c'est 20 %. Au Gabon, pour une population identique, je n'aurai pas suivi 25 mères, mais 2500 peut-être", estime-t-il.
De Libreville à la côte atlantique au sud de Port-Gentil en passant par la forêt primaire dans la région de Lambarene (photos C.H., 1986)
La courte maladie
Si l'exemple du Gabon lui tient à coeur, c'est que le docteur Huber a passé un an comme pédiatre à l'hôpital de Port Gentil. " C'était en 1985-86, on ne pensait pas encore au sida dans ces années là, même si des enfants en mouraient certainement". Mais lui avait plutôt affaire au lot commun des maladies tropicales, souvent conséquences de la malnutrition et du manque d'hygiène.
Après son départ de Port Gentil, Christian Huber a gardé des contacts avec des missionnaires sur place. En 1993, il participe à un voyage à Lambaréné par l'intermédiaire de l'Association Française des Amis d'Albert Schweitzer. "J'en ai profité pour aller rendre visite à mes anciens confrères de Port Gentil", raconte-t-il. Il se rend compte que si des progrès ont été accomplis - notamment grâce aux vaccinations - le SIDA, appelé là-bas, "la courte maladie", a commencé ses ravages, dans la quasi indifférence des dirigeants... "Au Gabon, comme dans bien des pays, c'est une petite minorité de personnes qui contrôlent tout le pays. Elles n'ont pas besoin des autres. Pour leurs problèmes de santé, elles vont à Paris." Pendant ce temps, le reste de la population n'a pratiquement rien : "peu de soins, peu d'éducation".
Plus rien à perdre
Mais pour le docteur Huber, le mal est plus profond. S'appuyant sur les théories déjà développées par Albert Schweitzer, sur la décomposition des sociétés africaines sous l'effet de la colonisation et du commerce mondial, il élabore sa propre thèse sur "le sida en Afrique, considéré comme maladie de civilisation". L'article qu'il a rédigé sur ce thème a été publié récemment dans les Archives de pédiatrie. Il a également exposé sont point de vue l'an dernier lors d'un congrès en Afrique du Sud.
Son idée : que la pauvreté, facteur le plus important, n'explique pas tout dans l'épidémie de sida. Il prend pour preuve l'exemple de Madagascar, tout aussi démuni que ses voisins mais dont "le taux de sida était quasi-nul en 1999".
" Le sida, explique le docteur Huber, est une maladie du déracinement. C'est fondamentalement une pathologie des villes. Les sociétés restées traditionnelles, comme les pygmées au Gabon, sont très peu touchées". En opposition l'Afrique du Sud, très atteinte, est un pays industriel et minier. " L'exode rural est fort; ceux qui travaillent dans les mines ont une espérance de vie très faible. Ces gens n'ont plus rien à perdre, ils vivent dans l'instant". Conséquences : ils ne se protègent pas et contaminent les autres...
Quelles solutions alors face à ce drame ? " Pour l'instant j'en suis encore au diagnostic, pas au traitement", lance le pédiatre. Pour lui, seul "un renouveau éthique " pourrait lutter contre un fléau qui nous renvoie aux divisions économiques et culturelles du monde contemporain.
Hélène Poizat, journaliste à l'Alsace
SUIVI DES ENFANTS DE MÈRE SÉROPOSITIVE VIH AU SERVICE DE PÉDIATRIE DU CENTRE HOSPITALIER DE MULHOUSE(septembre 1996)
communication à la 7° journée des pédiatres du Haut-Rhin, Soultz, 1996.
Dr C. HUBER
I. Enfants infectés :
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AGE |
STADE |
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G.T. |
10 ans 8 mois |
C3 |
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M.S. |
5 ans 7 mois |
A2 |
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L.M. |
2 ans 9 mois |
A2 |
II. Enfants non infectés
AGE
STADE
PROTOCOLE RETROVIR
A.C.
4 ans 8 mois
-
A.Z.
5 ans 1 mois
-
P.J.
5 ans 6 mois
-
M.J.
4 ans 10 mois
-
F.D.
4 ans 4 mois
-
G.K.
3 ans 1 mois
-
P.R.
3 ans 10 mois
-
M.C.
2 ans 3 mois
-
+
H.V.
1 an 6 mois
E
+
K.E.
1 an
E
+
ÉPIDÉMIOLOGIE :
A - EN FRANCE
- Actuellement, la transmission materno-foetale est le mode quasi exclusif de contamination chez l'enfant
- Septembre 1994 : 544 cas de SIDA pédiatriques déclarés depuis le début de l'épidémie (nombre après redressement 573)
.Transmission verticale : 77 %
.Transfusion : 14 %
.Hémophiles : 7,7 %
B - Dans le monde
- 30 millions de personnes contaminées (8 500 tous les jours)
- 3 millions d'enfants par transmission materno-foetale (90 % en Afrique)
Prise en charge psychosociale
. Importance de la coopération entre travailleur social, psychologue, équipe médicale et paramédicale
. Mode de contamination maternelle :
contexte social souvent précaire et climat psychologique perturbé
- 40 % de mères originaires d'un pays à forte endémie
- 40 % de mères ayant eu un parcours avec la toxicomanie
- 20 % de contamination hétérosexuelle sans autre facteur de risque apparent.
Importants progrès dans le domaine du dépistage par la proposition systématique d'une sérologie VIH à toute femme enceinte.
. Toutefois, en raison du choc psychologique à l'annonce de ce résultat il serait préférable de demander aux jeunes de connaître leur statut sérologique VIH par un dépistage volontaire (rôle des actions de prévention)
- Délicat problème du désir de grossesse en cas de séropositivité
.L'évolution des enfants contaminés par voir materno-foetale laisse prévoir qu'un nombre croissant d'entre eux va entrer dans l'adolescence :
- Puberté retardée fréquente
- Changement de statut : du statut d'enfant où leur maladie ne constituait aucun risque pour les autres, ils prennent conscience du fait qu'ils portent en eux, par leur sexualité, le risque de contaminer
- L'adolescent éprouve le sentiment de sa différence et cherche sa façon personnelle de s'imposer et de s'affirmer partagé entre :
* L'acceptation de son état qui implique une dépendance
* et la révolte totale que libère tous les comportements à risque pour lui et pour les autres.
Responsabilité de ceux qui s'engagent dans la lutte contre le VIH de faire en sorte que ces adolescents ne se trouvent pas confrontés à l'exclusion, au rejet de toute prise en charge et à la révolte.
CONCLUSION :
Importance du dépistage et du traitement du VIH chez la femme et enceinte
La séroprévalence de l'infection à VIH chez les femmes enceintes est un bon outil de surveillance épidémiologique :
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CAPITALES EUROPÉENNES : |
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1 à 3 pour 1 000 |
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AFRIQUE DU SUD: |
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1990: 7,6 pour 1 000 |
1991: 14,9 pour 1 000 |
1992: 26,9 °/°° (de 6,6 au Cap à 47,7 au Natal/Kwazulu) |
AVENIR : bithérapie AZT-3TC chez la femme enceinte?
Essai de traitement de 1 900 femmes africaines séropositives (Afrique du Sud, Tanzanie, Ouganda). Pr PIOT, programme des Nations Unis de lutte contre le SIDA.
sida au Malawi (Médecins Sans Frontières infos, décembre 2000). Echanges mail sur un forum franco-gabonais en 2001.
Note de l'auteur: en juillet 2000, 25 enfants de mère séropositive pour le VIH étaient suivis par le service de Pédiatrie du Centre Hospitalier de Mulhouse.
LE SIDA EN AFRIQUE,
CONSIDÉRÉ
COMME MALADIE
DE CIVILISATION (1°partie)
Études Schweitzeriennes printemps 1998 n° 8
Éditions Oberlin, Strasbourg.
Christian HUBER
Le sida reste en Afrique une réalité mal cernée, moins connue, moins
étudiée qu'ailleurs dans le monde. Cela tient sans doute à une absence ou une
pauvreté à la fois des moyens sanitaires et des moyens d'investigation
scientifique (biologique et sociologique) sur place. Il y a peu de statistiques
fiables, peu de données chiffrées précises, et par conséquent
sous-information de la population. Le sujet ne passionne guère les foules, ne
les inquiète pas suffisamment. Malgré les déclarations officielles, il semble
encore tabou au quotidien.
Lors de mon premier séjour au Gabon, en tant que pédiatre à l'hôpital de
Port Gentil, en 1985 et 1986, on commençait tout juste à évoquer la question,
après la mise en évidence des premiers cas aux États-Unis et en Europe. Dans
les Cahiers Albert Schweitzer, n° 85, septembre 1991, j'avais eu
l'occasion de décrire les conditions de vie au sein des quartiers populaires de
cette ville qualifiée de "capitale économique" du pays, en raison du
commerce du bois et, plus récemment, de l'exploitation pétrolière. Ayant eu
l'opportunité de retourner au Gabon en 1993, en compagnie d'Othon Printz et
d'autres amis de l'association, j'ai pu faire avec mes collègues de Port Gentil
un nouveau point sur l'évolution de la situation sanitaire locale. A la fin de
mon séjour, j'ai participé à une émission pour la Radio-télévision Gabonaise sur le thème : les chrétiens face au
SIDA.
On pouvait constater qu'entre 1986 et 1993 de nombreux changements étaient
intervenus à
l'Hôpital général de Port Gentil. Des collègues africains ont
progressivement remplacé la plupart des médecins
militaires européens. Je n'ai pas observé d'augmentation des moyens en
pédiatrie, ni en chirurgie, ni dans le service de réanimation. Pourtant, des
progrès indéniables ont été réalisés pour les enfants, grâce notamment
aux vaccinations. Le tétanos du nouveau-né et de l'enfant a pratiquement
disparu, la rougeole et la poliomyélite sont en nette diminution. On se demande
toutefois si ces succès du "programme élargi de vaccinations"
pourront être maintenus, avec les difficultés financières actuelles... Il
s'agissait alors d'une priorité mise en oeuvre mondialement : éviter les
décès prématurés des enfants en vaccinant le plus grand nombre possible
d'entre eux contre six maladies meurtrières connues : le tétanos, la
diphtérie, la coqueluche, la rougeole, la tuberculose et la poliomyélite. Soit
dit en passant, il n'y a guère que dans les pays riches que l'on s'offre le
luxe de discuter des bienfaits de la vaccination !
Par contre, ces progrès sur ce plan préventif ne s'accompagnent pas d'une
amélioration des ressources et des habitudes alimentaires. Malnutritions et
dénutritions récurrentes demeurent responsables de nombreuses morts d'enfants
tous les ans. On nous montre beaucoup de nourrissons maigres, de petite taille,
les cheveux décolorés et le ventre ballonné, par suite de carences en
calories, en protéines et en vitamines.
D'autre part, on est frappé par le facteur de régression sanitaire le plus
apparent, chez les jeunes adultes et déjà chez les enfants : l'extension du
SIDA, ce fléau "fin de siècle", appelé ici "la courte
maladie", ce qui veut tout dire...
Encore peu connue du temps de mon premier séjour, cette maladie traduit une
véritable impasse des politiques de santé. Ou de la politique tout court ? Ce
que j'ai pu observer des comportements à son égard a transformé profondément
mes idées sur la médecine en Afrique, sur l'enseignement, sur la politique, ma
vision même de ce continent.
De retour en Alsace, j'ai rouvert le livre de
Schweitzer, A l'orée de la forêt vierge, en me demandant si de son
temps, au début du siècle, il avait eu à affronter des difficultés
similaires, aussi décourageantes que maintenant, non pas liées à la médecine
directement, mais provenant de l'état de civilisation. Qu'est-ce qui détourne
et parfois pervertit les effets de l'action médicale, si énergique et bien
pensée qu'elle soit ? Quelles forces viennent contrecarrer les efforts de
développement et annihiler pratiquement les quelques progrès réalisés ?
La Civilisation elle-même est malade. Plus exactement, la colonisation et le
commerce mondial ont décomposé les sociétés africaines. Le tragique, a
écrit Schweitzer, c'est que "les intérêts de la Civilisation et ceux de
la colonisation ne coïncident pas, mais sont à beaucoup d'égard
antagonistes" (A l'orée de la forêt vierge, p.148); c'est qu'on a augmenté
inconsidérément les besoins des Africains, non pas afin d'amorcer le
développement de leurs sociétés, mais afin de les asservir. "Le
négociant excite les besoins des indigènes, en leur offrant des marchandises
utiles, comme les étoffes, les outils, mais aussi des marchandises inutiles
comme le tabac et les articles de toilette, ou même nuisibles comme
l'alcool...
On servirait mieux le Progrès de la Civilisation [nous nous permettons
de souligner cela] en laissant les habitants de la forêt vierge demeurer dans
leurs villages, en les incitant à y apprendre à exercer un métier, aménager
de plantations, cultiver le cacoyer et le caféier pour leurs propres besoins et
pour la vente, construire des maisons en planche ou en briques, au lieu de cases
en bambou, en les laissant ainsi mener une existence sédentaire et tranquille...
Les agglomérations de travailleurs indigènes sont des foyers de
démoralisation." (A l'orée, p.145 et 148)
Ce qui fut écrit en 1920 peut paraître vieillot, réactionnaire.
Mais
qu'observons-nous aujourd'hui, dans les matitis de Libreville, "ces
agglomérats de planches et de tôles", ces "pauvres univers en
contre-plaqué" où s'entasse une population de déracinés, à la merci de
tous les fléaux ? Des "foyers de démoralisation", justement, dans
tous les sens du mot, ainsi que le disait il y a plus de soixante-dix ans le
"Grand Docteur de Lambaréné". Nous en avons le témoignage direct,
original, "indigène", de Hubert Freddy Ndong Mbeng qui a grandi dans
cet "univers" et su, par un retour sur lui-même, le décrire, le
dénoncer, avec un curieux humour, impassible, pas désespéré, mais sans
illusions et sans perspective. Comme s'il n'y avait plus de perspective - plus
d'idéologie - révolutionnaire ou autre, en Afrique non plus. Les matitis,
128 pages, éditions Sépia, 1992.
Le sida est une maladie de cette urbanisation anarchique, de cet "habitat
spontané", comme le qualifient sans vergogne les urbanistes des beaux
quartiers. Le sida s'ajoute en ces lieux à tous les fléaux connus des
siècles passés : la tuberculose, la syphilis, l'alcoolisme, la famine. Ces
maladies et ces malheurs n'ont rien de naturel ; ils accompagnent la misère et
la solitude, l'atomisation des communautés, suite à l'exode rural et à
l'éclatement des anciennes solidarités qu'aucun régime de "sécurité
sociale" ne remplace ici.
Dans ces quartiers dits "populaires", les bidonvilles, il n'y a pas de
droit élémentaire à l'accès aux soins même primaires, ni à l'éducation ni
même à une information de base. Et c'est vrai que dans la misère les droits
de l'homme ne tiennent pas ou restent un abstraction, comme on le dit fort
justement dans ATD-Quart Monde.
Face au rouleau compresseur de ces tyrannies modernes appelées mondialisation,
libéralisme, économisme, logique de marché, qui sèment la maladie et la mort
sur tous les continents, nos moyens de lutte semblent dérisoires. Nous ne
marchons pas vers un idyllique "village global", mais plutôt en
direction d'une sorte de mégapole mondiale : quelques beaux îlots de
prospérité au milieu d'un océan de matitis. Peut-on, pour favoriser
l'enrichissement vertigineux d'une minorité, continuer à accepter
l'aggravation des déséquilibres qui frappent la grande majorité et rendent
les problèmes de plus en plus insolubles ? Quels progrès peut-on espérer ? Le
temps paraît travailler contre la grande majorité des habitants de notre
planète, contre le nombre.
Les chiffres, rarement publiés, sont accablants. En Afrique du Sud, la
proportion de femmes enceintes infectées par le virus du SIDA double tous les
ans et atteindra bientôt les 10 % (avec des taux dix fois supérieurs dans les
régions déshéritées, par rapport aux régions favorisées).
Dans les pays démocratiques, les citoyens ont le droit et le devoir de demander
des comptes à leurs dirigeants. En Afrique, dans des pays (comme la Tanzanie,
l'Ouganda, le Ruanda, le Burundi...) où la proportion des adultes atteints par
le virus dépasse 10 %, certains luttent avec intelligence et ténacité. Ils
mettent en garde les pays en passe de les rejoindre dans ce sinistre cortège
(comme ceux de l'Afrique Centrale). Refusant la fatalité de l'épidémie,
qu'ils ont comparée à une inondation, ils estiment que beaucoup pourront s'en
sortir à condition de se hisser à bord de quelques bateaux à leur portée : abstinence,
fidélité, préservatifs. Le spectaculaire progrès que représente
la trithérapie, associant savamment les antirétroviraux, permet d'allonger la
durée de vie des malades et réduit le risque de transmission de la mère à
l'enfant. Malheureusement, en raison de leur coût, ils ne sont pas près
d'être appliqués en Afrique.
Le problème du sida nous renvoie dons à la situation mondiale, à la
mondialisation de l'inégalité, aux divisions économiques du monde
contemporain.
Bibliographie
Iliffe J., Les Africains. Histoire d'un continent, Aubier Histoires,
1997.
Joinet B., Mugolola T., Survivre face au sida en Afrique, éd. Karthala,
1994.
Kustner et collqb., National HIV Surveillance. South Africa 1990 1992, in
South African Medical Journal, APR 1994.
Kuhn L., Stein Z., Mother to infant HIV transmission : timing, risk factors
and prevention, Paediatric and Perinatal Epidemilogy, 1995/9.
Le journal du Sida, Arcat-sida diffucion, Paris. N° spécial Sida en
Afrique, juin-juillet 1996, n° 86-87.
Huber C., Aspects actuels des problèmes de santé en Afrique : le cas
particulier du Sénégal, thèse de médecine, Strasbourg, 1984, n° 321.
Huber C., Huber M.-C., Lautier F., Étude rétrospective santé en Afrique des
motifs d'admission et des principales causes de mortalité au service de
pédiatrie de l'Hôpital Général de Port Gentil (Gabon), Bull. Soc. Path.
Ex. 1987, p. 674-681, et, avec la collaboration encore de Desrentes M., Les
intoxications aiguës par la pétrole chez l'enfant au Gabon, ibid., p.
682-688.
Huber, Cadrin, Lasseny, Desrentes, Guide pratique pour la santé de la
famille, Elf Gabon, 1986.
LE SIDA EN AFRIQUE, CONSIDERE COMME MALADIE DE CIVILISATION *(2°partie)
Cahiers
Albert Schweitzer, N°119-120 août-décembre 2000,
Publication trimestrielle de l'Association Française de ses Amis - 1, quai
Saint-Thomas - 67081 Strasbourg Cedex
Le SIDA agit véritablement comme révélateur des lignes de faille de l'humanité contemporaine. C'est sûrement en Afrique et plus précisément dans ses mégapoles que celles-ci apparaissent avec le maximum de contraste. Envisager la suite de l'histoire de cette pandémie nous place d'emblée devant des choix :
- Sommes-nous simplement des spectateurs attentifs comptabilisant scrupuleusement les avancées d'une catastrophe prévisible ou préférons-nous peut-être détourner notre regard devant l'insupportable ?
- Ou alors, sommes-nous individuellement et collectivement encore capables d'une réaction efficace contre l'un des grands défis qui se pose à l'Homo sapiens à l'aube du XXIè siècle ?
On ne peut qu'être stupéfait de l'accélération des progrès des techniques de communication à l'ère informatique ; en ce qui concerne le VIH, nous serons bientôt capables de connaître l'évolution du taux de séropositivité du moindre village de brousse ou bidonville cf. site Internet ONUSIDA : http://www.unaids.org . Et pourtant, la pandémie progresse inexorablement avec ses rythmes si différents suivant les pays mais surtout les régions voire les villes ou les quartiers... Elle nous démontre quotidiennement que si nous sommes sincèrement intéressés par la renaissance de la civilisation, c'est-à-dire l'avenir de nos enfants, nous serions bien inspirés d'essayer de développer une plus grande éthique personnelle avant de prendre nos responsabilités dans les domaines économique, scientifique, social ou autres. L'avenir de l'humanité et peut-être de la planète ne dépendent-ils pas d'abord d'une multitude de changements individuels ? Comment peut-on essayer de comprendre la brutalité de l'extension du SIDA durant les années 1990 en Afrique de l'Est et du Sud, au point de toucher actuellement un adulte sur dix à un adulte sur quatre ? Le facteur le plus important est bien sûr la pauvreté mais elle n'explique pas tout, loin de là. Il suffit d'étudier la dynamique de l'infection à Madagascar qui est tout aussi démuni que ses voisins continentaux mais dont le taux de prévalence du VIH est quasi nul en 1999 !
On peut voir également ces contrastes dans l'urbanisme des grandes métropoles du Sud comme Cape Town où j'ai eu l'occasion récemment de discuter avec mes collègues pédiatres de la première partie de cet article. Ici, deux mondes se font face plus qu'ils ne cohabitent, avec d'un côté les quartiers cossus de la façade maritime et de l'autre les bidonvilles en expansion constante à partir de l'intérieur des terres. La rencontre se fait de manière plus ou moins pacifique au centre-ville mais aussi le long des routes à l'occasion des étapes obligatoires... Inutile de préciser que le sentiment d'insécurité est plus grand quand on dispose d'un travail, d'une voiture ou tout simplement d'une maison. Les candidats à l'émigration ne manquent pas.
Qu'est-ce qui rend cette jeune nation si exemplaire pour le meilleur et pour le pire? Bien des observateurs pensent qu'elles préfigure en quelque sorte l'Afrique du XXIè siècle. Cette rencontre si difficile et douloureuse entre l'Afrique, l'Occident et l'Orient semblait dans une impasse totale du temps de l'apartheid. L'espoir est grand de bâtir sur les décombres de celui-ci une nouvelle nation pluriethnique, "arc-en-ciel" (rainbow nation). On observe indéniablement un changement des priorités avec de vastes programmes de logements sociaux ainsi que le soutien à l'éducation primaire et aux soins de santé de base; le but étant d'essayer de donner à chacun sa chance dans la vie. Il serait dramatique pour ce pays mais peut-être aussi pour le monde entier que ce rêve se brise et qu'à l'apartheid politique se substitue un apartheid économique.
Il est clair que les règles ultra libérales produisent ici comme ailleurs des résultats financiers positifs à court terme à un prix social et écologique qui se paiera sur le long terme. Nous avons ici, comme souvent en Afrique, une caricature du système économique mondial privilégiant le profit spéculatif immédiat au détriment du pays réel, de ses habitants et de leur environnement. N'est-il pas urgent d'essayer de protéger plus efficacement les plus faibles, en particulier les femmes et les enfants de ce continent de l'appétit féroce des puissants ? Ne faudrait-il pas recommencer par agir et parler en vue d'un renouveau éthique qui placerait l'être humain dès son plus jeune âge au centre des préoccupations des décideurs, dans la continuité de l'idéalisme des Lumières ? Ne devrait-on pas :
- Faire en sorte que la réussite économique des marchands, démultipliée par la mondialisation, ne les rendent pas totalitaires à l'égard de leur environnement humain et naturel ;
- Rendre à l'administration les moyens de redevenir un véritable service public qui ait le pouvoir d'assurer la cohésion sociale de la nation ;
- Garantir aux religions la liberté de développer chez tous les êtres humains le sens éthique, chacune à sa manière mais dans le respect réciproque des croyances de chacun.
" N'attendons rien du XXIè siècle, c'est le XXIè siècle qui attend tout de nous ", dit Federico Mayor dans Un monde nouveau (Editions Unesco, 1999). L'Humanité a-t-elle une chance de survivre sans une renaissance spirituelle ? La base de cette renaissance n'est-elle pas justement le renouveau éthique ? Et si ce renouveau éthique nous venait d'Afrique ? Souhaitons que le Cap qui est réputé chez les navigateurs du monde entier pour la beauté de son site et pour son accueil (the fairest cape...) redevienne un Cap de Bonne Espérance pour tout le continent.
Docteur Christian Huber
* Un article sous ce titre a paru dans le numéro 8 des Etudes Schweitzériennes,1998, revue de l'Association française des amis d'Albert Schweitzer, Editions Oberlin, Strasbourg. Ceci est une suite.
Musique : Titanic