& Pier Paolo Pasolini, Écrits sur le cinéma. Petits dialogues avec des films (1957-1974). Textes réunis par Hervé Joubert-Laurencin. Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 2000. 219 p., 69 FF.
Ce court volume de textes de Pasolini consacrés au cinéma est à lire sans plus attendre. Pour deux raisons, pratiquement opposées : dune part, limportance de Pasolini cinéaste rend ses commentaires sur le cinéma intéressants et de fait, il a participé au scénario de cinq des films dont il fait ici la critique, par exemple Les Nuits de Cabiria de Fellini ou Mort dun ami de Franco Rossi. Dautre part, Pasolini "joue le jeu " de la critique journalistique, dans un style ludique, parfois à lemporte-pièce, parfois partial, vivifiant (un style bien rendu par la traduction) : " Aucune première à Rome depuis environ quinze jours. Je veux dire aucune première qui vaille le déplacement. Vous ne pensez tout de même pas que je vais aller voir Salomon et la reine de Saba ? Plutôt mourir ! " (p. 55). Ces textes sont dialogiques, dabord parce quils sont parfois adressés à des gens de cinéma, comme ces deux lettres ouvertes à Visconti dans lesquelles, après avoir critiqué son usage "codifié " du zoom, "pur vernis de nouveauté excessive ", "petite concession à lépoque ", Pasolini se croit obligé de "rétablir léquilibre " dans un entrefilet. Ils sont aussi parfois des réponses, dans un magazine, à des lettres de lecteurs ; enfin, ils constituent un dialogue entre Pasolini scénariste (ou parfois auteur du "sujet " dun film) et le film une fois achevé.
Ces Petits dialogues , édités par lun des meilleurs spécialistes (Joubert-Laurencin est lauteur de Pasolini, Portrait du poète en cinéaste, Cahiers du cinéma, 1995), parcourent une période du cinéma italien qui est, pour la plupart dentre nous, assez oubliée : celle de la sortie du néoréalisme (tué par la censure, affirme Pasolini. Ses propos sur le néoréalisme, p. 29-31, proposent une perspective historique concise et juste). On y lira ainsi les critiques du Général Della Rovere de Rossellini, mais aussi un retour sur Rome, Ville ouverte, et une comparaison très pédagogiquement effectuée entre le style néoréaliste et celui de Fellini (lire p. 31. Lire aussi linterprétation convaincante de La Dolce vita, p. 79-91, qui va de lanalyse du pro-filmique cest-à-dire le jeu, la mise en scène, bref tout ce qui se passe devant la caméra--, jusquà un commentaire plus idéologique voyant dans ce film "le rapport non dialectique du péché et de linnocence : non dialectique, cest-à-dire réglé par la grâce ", p. 88). Si les critiques publiées dans Le Reporter jusquen 1960 se limitent au cinéma italien, celles plus tardives saventurent sur lécran américain (des navets cependant), français (avec La Grande bouffe, La Nuit américaine et Femmes Femmes de Vecchiali) ; on y trouve aussi un petit texte sur Cris et chuchotements de Bergman (publié par Play Boy est-ce à cause du titre du film ?) et une polémique descente en flèche dEisenstein.
Les littéraires se réjouiront de lemploi dun vocabulaire issu de la rhétorique, de la stylistique et de la linguistique, dont Pasolini ("en tant quintellectuel et en tant que marxiste ", ainsi quil lécrit en 1960) était assez friand : le "classicisme décadent hypotactique " est ainsi opposé au "goût de la réalité, paratactique, opérant à la façon dun documentaire " des films italiens de laprès-guerre (p. 29).
Mais cette " technicité " (qui tient en fait au plaisir de lire les films) ne doit pas cacher la virulence critique de Pasolini, toujours près à débusquer le "qualunquisme " (léquivalent de poujadisme, en Italie), par exemple chez Pietro Germi, réalisateur de comédies populaires. Et ce, éventuellement, en saidant de la vulgate freudienne (Pasolini voit dans lhomophobie de Germi une homosexualité refoulée analyse dailleurs faite fréquemment à propos du nazisme et du fascisme). Si lidéologie dun Germi est aisée à repérer, lanalyse de celle dAntonioni (aujourdhui maître incontesté), pour plus discutable, est également plus intéressante ; on lit par exemple dans la comparaison (il ny a pas dautre mot) entre LEnnui de Moravia et La Nuit dAntonioni : " le public bourgeois moyen, et aussi nombre dintellectuels. Se reconnaissent plus dans La Nuit que dans LEnnui. Lhypocrisie mise à part, qui ne leur permettrait jamais de penser quils pourraient se trouver saisis par la folie érotique du personnage de Moravia, ils sentent que les personnages purement angoissés de La Nuit reflètent mieux leur désir essentiel de ne pas affronter de problèmes rationnels, leur refus de toute forme de critique, et la profonde satisfaction quils éprouvent à vivre dans un monde certes angoissé, mais que sauve à leurs yeux le caractère raffiné de leur angoisse " (1961, p. 124). Mais sil est partial, le marxisme de Pasolini nest pas aveuglant ; ainsi le texte suivant le montre défendant Le Désert rouge (1964) du même Antonioni, remarquant très finement la façon dont linsistance, lobsession, y sont produites par " la succession rapprochée de deux points de vue dont la différence est insignifiante " (la même situation sous des angles ou à des distances légèrement différents). Et loin de sauver par le style une idéologie défaillante, Le Désert rouge, selon Pasolini, parvient justement, grâce à ce quil compare au style indirect libre en littérature, à "poser le problème sociologique de laliénation " (p. 129). Cela revient à rapprocher, en somme, Antonioni du Flaubert de Madame Bovary (un pas que ne franchit pas Pasolini). Cette articulation entre le style et la politique pourrait dailleurs se trouver dans un film tel que LAventura, et il nest pas exclu que, rétrospectivement (comme il le fit pour les Quatre cents coups de Truffaut), Pasolini ait reconsidéré certains aspects de luvre dAntonioni.
Enfin, ces Écrits sur le cinéma sinscrivent dans un moment dautonomisation de la critique de cinéma qui, tout en prenant encore appui sur un vocabulaire littéraire et en ne négligeant pas le contexte historique, tient à faire accéder le cinéma, avant ses cent ans, au statut dart à part entière. " Le cinéma en somme est en train de devenir un cinéma dans lequel compte lhistoire du cinéma, tout comme pour la littérature compte lhistoire de la littérature ", note Pasolini en 1968. Un peu plus tard, il " découvre " en quelque sorte une opération critique qui sera le fondement des études cinématographiques, surtout après linvention du magnétoscope : larrêt sur image ; ceci, à propos de La Nuit américaine, un film entièrement réalisé en vue du montage, selon Pasolini, sur le modèle des films commerciaux américains, desquels il se distingue par sa conscience de faire du "cinéma dart ". Cest pourquoi Pasolini juge "absolument nécessaire danalyser [ce film] à la moviola ", cest-à-dire en pouvant sarrêter pour analyser les coupes.
On laura compris : si les textes de Pasolini sur le cinéma ne sont pas ses textes majeurs, ils demeurent extrêmement vivants, polémiques, et offrent un regard partiel et partial sur un cinéma italien aujourdhui peu commenté, tout en mettant en scène (par exemple dans un entretien fictif qui fait douter de la véracité du courrier des lecteurs) le dialogue dun scénariste avec des cinéastes, et dun cinéaste avec son époque, trop peu dé-fascisée à son goût. Larticulation des analyses stylistique et idéologique dans ces critiques font décidément songer au Roland Barthes des Mythologies (publiées en volume en 1957, elles étaient aussi, comme ces textes, dabord journalistiques, et Pasolini les avait probablement lues). Comme lui, le cinéaste sy montre "atopique ", cest-à-dire sans lieu critique assignable (son marxisme nétant guère orthodoxe), tour à tour sérieux et désinvolte, toujours mobile.
Charlotte Garson