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LODGE KERRIGAN
Lodge Kerrigan est un cinéaste new-yorkais de trente-six ans, avec à son actif deux longs métrages seulement, mais dimportance : quiconque a vu Clean, Shaven (1993) ou plus récemment, Claire Dolan (et son inoubliable call-girl éponyme jouée par lexcellente Katrin Cartlidge Naked, Breaking the Waves ) ne manque de le considérer comme un nom désormais majeur du cinéma américain indépendant une étiquette quil refuse dailleurs pour ne pas saffubler de la fausse gloire dune marginalisation pas toujours souhaitée : ainsi, de ses deux films, présentés à Cannes, seul le premier avait trouvé des distributeurs en Europe et en Amérique. Claire Dolan, heureusement bien distribué dans environ quinze pays européens par Marin Karmitz, vient seulement, après deux ans, de trouver son distributeur américain, New Yorker Films.
Lodge Kerrigan prépare une série de documentaires sur des architectes destinée à la télévision et vient de terminer lécriture dune fiction sur ladministration Gore-Clinton. Le rencontrer est pour nous loccasion de comprendre comment deux films dune force émotionnelle intacte et dune non moindre rigueur cinématographique ont pu être réalisés. Kerrigan, qui a appris le métier dans la prestigieuse Graduate School de New York University puis en tant quassistant caméraman et opérateur, insiste beaucoup sur le fait que le cinéma, avant dêtre un art, est un artisanat. Bien que reconnaissant volontiers linfluence de films comme Taxi Driver, La Conversation, les premiers films de Chantal Akerman et de Fassbinder, et avouant même une dévotion déraisonnable pour Robert Bresson, Lodge Kerrigan remue son nez suspicieux lorsquil sent approcher les volutes de la film theory Autant dire que ses doutes sont nombreux quant à la validité de tout entretien ! C. G.
LK: Nespérez pas de moi une interprétation de mes propres films Jestime quune uvre devrait tenir toute seule, se défendre et sexpliquer delle-même Cest vous dire ce que je pense des entretiens !
CG: Lun des buts dun entretien, cest den savoir plus sur la façon dont vous travaillez, dont vous faites vos films.
LK: Comment on fait un film ?! Franchement, parfois je me demande quel est le rôle du réalisateur ; cest vrai : les acteurs jouent, le chef-op filme, le décorateur conçoit lenvironnement visuel, le producteur coordonne lensemble Mais le réalisateur ? Moi, jai écrit mes deux longs métrages cest la casquette du scénariste ; mais il pourrait en être autrement pour mes prochains films. Non, en réalité, je sais un peu : le réalisateur choisit le cadrage, les plans. Pour moi et je sais que cest le contraire dune "politique des auteurs ", un film, cest vraiment une collaboration ; par exemple, jécris en prenant en compte mon directeur de la photo. On est tous les deux des obsessionnels ! On dessine tout dans le story-board, on passe en revue tous les plans mais bon, après, poubelle ! Cest seulement un brouillon, tout peut changer. Il y a une énergie qui se crée sur un tournage, et une fois quelle existe, il suffit de la suivre. Les grands cinéastes sont ceux qui savent créer exactement lénergie dont ils ont besoin sur un plateau, et qui savent comment elle va transformer les gens. Une bonne idée est une bonne idée, doù quelle vienne, du chef-op, du cantinier, dun assistant Et inversement, ça ne me gêne pas de jeter des choses déjà écrites, de couper des scènes.
CG: Il y a donc un échange, un partage, sur un tournage ; mais quand vous en êtes encore à la phase du scénario, vous faites assez attention à ce quil ne soit pas lu par tout le monde.
LK: Oui, je crois que cest un peu dangereux de faire lire ce quon écrit, pas pour des raisons de propriété intellectuelle, mais parce que peu de gens savent évaluer ce quils lisent. Même dans la profession, il y a peu de gens qui savent lire un scénario ; cest une écriture particulière. On pourrait croire que cest pourtant le boulot dun agent ou dun producteur, de savoir ce quils aiment et pourquoi quand ils lisent un scénario, mais en réalité, non ! (Ne généralisons pas : certains savent). Résultat : ils paient des lecteurs pour écrire des rapports sur le scénario, ils décident par comité de lecture Il y a si peu de gens qui prennent une décision eux-mêmes (de produire ou non le film), que si une personne naime pas le scénario, pour une mauvaise raison, cest ce lecteur qui va "tuer " votre film, le temps dun déjeuner ! Quand j'ai fini décrire un scénario, je le donne dabord à un acteur, parce quécrire un personnage et jouer sont deux activités similaires : lacteur peut me dire sil y a des incohérences dans la vie émotionnelle du personnage.
CG: Cest ce que vous avez fait avec Peter Greene, le personnage principal de CLEAN, SHAVEN ?
LK: En fait non, cest avec CLEAN, SHAVEN que je lai appris, et jai essayé de lappliquer pour CLAIRE DOLAN. Cétait le premier rôle de Peter dans un long-métrage; il est venu à un casting ; dès quil est entré jai su que je le choisirais. Son énergie nétait pas celle du personnage ni même proche mais lanxiété du personnage nécessitait une certaine énergie, et Peter pouvait transformer la sienne en cette énergie. Les gens inintéressants dans la vie nont aucune chance dêtre passionnants à lécran. Il y a une transfiguration opérée par la caméra, mais elle ne vous donne pas une présence.
Avec Peter, on a travaillé ensemble pendant deux ans, par à-coups. CLEAN, SHAVEN a été fait avec 60 000 dollars : je tournais, je manquais dargent, jen trouvais, je tournais, etc. Le premier tournage a été le plus long (19 jours). Peter et le détective (Robert Albert) étaient les deux seuls acteurs à être présents pendant tout le film. Mais avec un budget aussi bas, javais les moyens dêtre libre. Libre contre les contraintes demploi du temps : on pouvait improviser (encore que pas dans le sens dune improvisation théâtrale), et re-tourner, parce que le coût journalier était si bas. Avec Peter Greene, on avait quasiment la même vision du personnage, à une exception près : Peter pensait que quand il voit sa fille pour la première fois (quand elle fait de la balançoire et quil sapproche à travers les arbres), le simple fait de la rencontrer serait si bénéfique que cela calmerait ses symptômes, presque entièrement et je ne trouvais pas cela juste. Cela le calme, mais jusquà un certain point ; sa maladie ne va pas disparaître.
CG: Dans CLAIRE DOLAN, jai trouvé intéressant le contraste entre point de vue subjectif et distance (introduite par les éléments architecturaux du générique) les deux agissent lun sur lautre, les personnages deviennent plus abstraits. Cest comme sil y avait deux pôles : lempathie et la distance.
LK: A plusieurs moments dans le film, le public est placé dans une position omnisciente : il sait ce que savent les personnages et en plus, il a une vue densemble. Je trouve plus intéressant de placer le spectateur dans la perspective des personnages de manière à ce quil nen sache pas plus queux, et quil ait lui-même à réfléchir. Par exemple, quand lamant de Claire, Elton, est attaqué à main armée dans son taxi, il est possible que ce soit le souteneur de Claire qui ait commandité la chose. Elton peut sen douter, mais il ne saura jamais, et les spectateurs non plus.
Dans CLEAN, SHAVEN, cest vrai que je voulais que le public fasse lexpérience de ce que peut vivre un schizophrène, pendant 80 minutes.
CG: Dans lhistoire, les personnages font aussi cela, ils se placent dans la position dun autre : dans CLEAN, SHAVEN, cest ce que fait le détective qui poursuit Peter, marchant sur ses pas, louant la même chambre dhôtel, et surtout, devenant lamant de la mère adoptive de la fille de Peter
LK: Oui, il y a un parallèle. Les gens croient que les psychotiques sont plus violents que les autres statistiquement ce nest pas vrai, mais quand les médias parlent deux, cest à propos de crimes atroces. Evidemment personne nécrit darticles dans la presse générale à propos de schizophrènes qui, simplement, essaient de vivre. Pour moi le plus inquiétant cest : pourquoi on choisit, en tant que policier, de prendre son arme avec soi chaque matin, sachant que le but ultime davoir un revolver, cest de sen servir. Un revolver se définit par sa fonction les gens ont le choix de gagner leur vie de plein de façons. Incarner lautorité, la loi, porter une arme, finalement cest une motivation que je trouve plus " psychotique " (dans le sens large du mot), doù le parallèle entre Peter et le détective.
Lun des films qui a eu le plus dinfluence sur moi, cest Taxi Driver de Scorsese. Autant jadore le film, autant je suis horrifié, parce quune fois de plus, ça représente un psychotique ultra violent, qui tire sur des gens. Récemment, un film comme Summer of Sam de Spike Lee montre un serial killer, mais le portrait est tellement hideux, caricatural : il le fait aboyer comme un chien, à un moment Lair de rien, ça généralise ce portrait à tous les schizophrènes, en faisant rire le public ; " chic and cheap ", comme on dit ici ! Encore du renforcement de stéréotypes
Donc dans CLEAN, SHAVEN je voulais que le spectateur détermine lui-même si Peter est ou non un tueur et sil croit que oui, quil se demande pourquoi il le croit parce quil ny a pas de preuve réelle. Le film est "manipulatoire", et cest délibéré : jai essayé de suggérer par tous les moyens possibles que Peter est le meurtrier des enfants disparus mais en même temps, je retiens la preuve ultime, la pièce à conviction, donc les gens ne devraient pas conclure à sa culpabilité.
CG: Le processus dempathie dont on parlait plus haut contamine le spectateur : en regardant CLEAN, SHAVEN, je me suis sentie devenir, en quelque sorte, schizophrène.
LK: Oui, enfin, cest la schizophrénie telle que je limagine, parce que je ne le suis pas. Cest une maladie très débilitante, et en tant que " classe sociale ", les schizophrènes nont aucun soutien économique, donc aucun pouvoir politique.
CG: Avez-vous fait des recherches sur la schizophrénie ?
LK: Oui, pendant environ un an, dans des journaux médicaux, puis dans un hôpital new-yorkais où un ami à moi travaillait, pour avoir des éléments de comportement, de gestuelle. Par exemple, beaucoup de schizophrènes ont un symptôme appelé ici " blunting " : lors dune crise, ils ne peuvent exprimer la sensation de la douleur. Quand Peter se retourne les ongles dans CLEAN, SHAVEN, je montre alternativement ses mains et son visage pour montrer quil ne réagit pas, du moins en apparence. Certaines personnes ont perçu mon film comme un film dhorreur, en ont parlé en termes de genre, et ce nétait pas ça du tout. Au Sundance Festival, deux personnes se sont évanouies, tombant (littéralement) de leur fauteuil. Puis à Cannes (en 94), les organisateurs ont mis des autocollants sur les tickets, des affichettes "It will disturb you", et avaient des gendarmes refoulant à lentrée les gens qui avaient lair trop vieux ou trop jeunes ! En un sens ça ma fait un peu de publicité, moi qui étais venu avec ma copie du film en 16mm et deux affiches sous le bras
CG: Les réactions à CLAIRE DOLAN ont été différentes : admiratifs ou critiques, les journalistes ont souligné la "froideur " de Claire et celle du décor ; lun dentre eux (Jim Hoberman dans le Village Voice) a même qualifié la mise-en-scène d "agressivement antisceptique " et le personnage de "godiche ".
LK: Dans CLAIRE DOLAN, le travail sur larchitecture a un effet de mise à distance ; la photographie était rigoureusement choisie, et il me semble quelle faisait sens par rapport à lhistoire. CLAIRE DOLAN nécessitait un certain budget, et donc, un certain degré dorganisation.
Quant au personnage principal, la seule relation proche quelle a est avec sa mère une relation qui est honteusement manipulée par Roland Cain, son souteneur et vieil "ami " de la famille. Cest pourquoi elle veut compartimenter sa vie, pour se protéger jessaie donc de montrer son activité de prostituée comme accomplie avec distance. Les hommes font lamour avec son image cest ce qui se passe dans notre société, souvent. Ils se masturbent avec son corps, alors quele raison aurait-elle de s'ouvrir et d'être moins distante ?
En réalité, jai remarqué quune certaine partie du public (principalement les hommes hétérosexuels) voudraient une actrice qui les titille, qui soit sexy. Et de fait, certains films sur la prostitution placent le spectateur dans la position du client, lui donnant une information privilégiée, que lui seule peut voir. Il y a donc un rapport entre le point de vue subjectif du film et mon propre refus de représenter la prostitution de façon romantique (comme Godard dans Vivre sa vie) ou directement séduisante ou voyeuriste.
Quant au critique que vous citez (J. Hoberman), je trouve choquant quau lieu décrire un compte-rendu du film, il évalue la beauté de lactrice. Il exhibe ainsi son sexisme, croyant que sa définition de la beauté est la seule valable en ce monde. Plus généralement, les critiques qui ont écrit que Katrin Cartlidge nétait pas attirante étaient tous des hommes. Du coup, je me suis demandé si ce nétait pas un écho du sexisme masculin cest incroyable comme leur notion de la beauté peut être réductrice. Je m'étonne que si peu de critiques mentionnent ce dont CLAIRE DOLAN parle vraiment, cest-à-dire d'une femme qui essaie de vivre sa vie selon ses propres choix, au lieu dattendre un homme qui viendrait la sauver. Personne nen a parlé.
CG: A la fin du film, Claire est enceinte et regarde léchographie de son bébé à venir limage disparaît dans un fondu au blanc. Nest-ce pas un happy end un peu facile elle laisse son passé derrière elle ?
LK: Non ! Vous oubliez que la séquence dont vous parlez nest pas la dernière ! Dans la dernière, Elton, que Claire a quitté, marche dans la rue avec sa compagne ou femme Madeleine, il rencontre Roland Cain par hasard, et il na pas le courage de laffronter. Le happy end, ça aurait été, en effet, de finir le film quand on voit Claire contente à la maternité. Je voulais montrer quà la fin, Claire a changé, émotionnellement. Au moins, elle progresse, tandis quElton et Cain nont pas changé, ils sont toujours coincés dans des luttes de pouvoir. Jai horreur des happy ends, parce que dans la vie, on résout des problèmes, et puis dautres apparaissent : Claire est enceinte, à Chicago, sans travail ni beaucoup dargent, donc ça na rien dune fin de conte de fées. Sait-on jamais, elle pourrait de nouveau se prostituer.
Propos recueillis et traduits par Charlotte Garson, Avril 2000, New York. Copyright Cinefeuille.
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