Les acteurs sous l'occupation…

DOUBLE JEU ?

DOUBLE JEU ?

 

 

Les acteurs sont les grands absents du film de Tavernier. La seule allusion politico-historique les concernant est le décès d'Harry Baur, arrêté par la gestapo à Paris, torturé, libéré puis mort à son domicile des suites de ses blessures.
Toute reconstitution des tournages de cette époque de l'occupation s'avère, certes, délicate. Sosie? Maquillage? Images d'époques numérisées et incrustées dans le nouveau film? Il n'y a guère de solution satisfaisante.
Pour son film Tavernier est obligé, pour la crédibilité de son scénario, de nous "mettre en scène" de grands acteurs connus. Afin de résoudre ce dilemn il choisit trois solutions, chacunes aussi peu satisfaisantes les unes que les autres.
Dans LA MAIN DU DIABLE que tourne Jacques Tourneur, il s'agit de faire revivre Pierre Fresnais dont la principale caractéristique est son accent alsacien… Pas de Pierre Fresnay à l'image pendant la reconstitution du tournage, mais une voix off plateau (avé l'accent) qui répond à l'asssitant qu'il est prêt à tourner. Variante pour Michel Simon dans AU BONHEUR DES DAMES de Cayatte, sauf que le comédien suisse bénéficie lui,d'une doublure maquillée et habillée comme dans le film d'origine, mais cadrée de loin et de dos. Un imitateur fait la voix. Troisième solution montrer les vrais acteyrs avec des extraits des films d'époque. Tavernier applique cette règle à LA MAIN DU BIABLE (ouf! on voit Fresnay!), à DOUCE avec la formidable Marguerite Moréno et puis Tino Rossi… En fait ce système ne se justifie pas et fonctionne mal par rapport à l'ensemble du film.
Reste le grand "oublié" de l'affaire: Albert Préjean qui joue Maigret dans LES CAVES DU MAJESTIC. Tavernier filme une répétition d'une scène du film de Richard Pottier et se contente de faire dire par l'équipe que Monsieur Préjean devra suivre un certain trajet devant la caméra. La doublure virtuelle!
Les acteurs ont toujours été adulés, mais toujours considérés depuis Molière comme des saltimbanques et des gens à part.
L'arrivée du nazisme et l'occupation n'ont évidemment pas arrangé les choses. Comme les réalisateurs, certains comédiens quittèrent l'Europe et la France pour les USA, tel Gabin ou Marlène Dietrich, et d'autres restèrent.

Le très consensuel film de Tavernier, s'il soulève la question du travail des auteurs et réalisateurs pour la Continental, occulte un sujet important: celui de la "collaboration" (ou pas) des acteurs français pendant la guerre. Le cas d'Albert Préjean et de certains de ses camarades est justement significatif. Une bande d'actualité d'époque montre un groupe de comédiens français partant en train vers Berlin pour rencontrer le responsable du cinéma allemand. Le fait est réel et le document existe. La réalité est, comme à l'habitude, plus complexe. Déjà avant la guerre, il y avait une présence en allemagne des comédiens français du fait des versions multilingues des films (français, allemands, anglais). Personne ne s'offusquait de cette "co-production" à l'époque. Depuis 1933, la propagande du Reich s'était rendue maître dans l'art de manipuler et d'attirer par le mensonge des personnalités afin de leur montrer les "vertus" du nouveau régime. Ceci est fort bien décrit par William Shirer auteur anglais d'un ouvrage de référence, "Le troisème Reich", et correspondant de presse à Berlin à cette époque. Certes, certains comédiens tombèrent dans le piège de Goebbels, mais il ne faudrait pas comparer leur responsabilité avec celle d'hommes politiques "décideurs" qui revinrent d'un voyage identique convaincus et aveuglés par la propagande Nazie… les anglais les premiers. Ce ne sont pas les acteurs qui ont signé les accords de Munich faisant "confiance" à Hitler.
Albert Préjean fut victime (pourquoi lui et pas les autres?) de ce fameux voyage et de son travail à la Continental. La seconde partie de sa carrière après la guerre en pâtit. Cependant ce chanteur (acteur du premier film parlant français SOUS LES TOITS DE PARIS), acrobate et comédien inventa un jeu moderne au cinéma, ceci bien avant Gabin: souplesse, décontraction , naturel, réalisme, diction naturelle, humour… bref, toutes les qualités et inventions qui rompaient allègrement avec le jeu encore théâtral au cinéma, à l'époque… même celui des plus grands. Albert Préjean représenta pendant l'occupation, la modernité du jeu et paya le prix fort, avec d'autres (surtout des comédiens), lors de l'épuration.