Les films de la Continental… et les autres
LES BEAUTÉS DU DIABLE!
LES BEAUTÉS DU DIABLE!

 

 

LA MAIN DU DIABLE(1943)
C'est le tournage le plus présent à l'image dans le film de Tavernier. Écrit par Jean-Paul le Chanois d'après une nouvelle du sulfureux Gérard de Nerval (La main enchantée), cette réalisation de Maurice Tourneur est une grande réussite du genre fantastique, éclairée magnifiquement par Armand Thirard. Ce classique, d'un genre qui eut son heure de gloire dans le cinéma français est fortement marqué par l'expressionnisme allemand des années 20 et 30. Ceci devait plaire à la Continental mais montre une fois de plus toute l'ambiguité de cette période et de cette production. Le titre, qui évoque les forces du mal et le sujet qui traite du classique pacte avec le Diable, n'aurait pas dû être du style à plaire à la Gestapo en France, occupée avec le gouvernement de Vichy, à moins que… (Faust a été écrit par un allemand). Reste que c'est un grand film onirique, inventif, d'une interprétation et d'une plastique exceptionnelles

LE CORBEAU(1943)
C'est le film scandale de l'occupation et surtout de l'épuration. Il faut rappeller que ce sujet avait été écrit par Louis Chavance au début des années trente, bien avant l'invasion allemande. Une fois de plus, ce choix de production en 1943 par la Continental laisse perplexe. Certes, Clouzot avait déja fait ses preuves et imposé un style comme scénariste et réalisateur, mais traiter de la dénonciation anonyme à cette période tient du gag ou de la provocation! En fait, ce sujet permet à Clouzot d'exprimer "librement" toute sa noirceur, sa vision complexe et cynique de la société. Ce chef-d'œuvre du cinéma français qui annonce les suivants de Clouzot (LES DIABOLIQUES(1955), LE SALAIRE DE LA PEUR(1953), LA VÉRITÉ(1960) fut pris dans les deux sens et massacré à sa sortie par la droite collaboratrice… La pire critique vint du Parti communiste et de la CGT cinéma qui, reprenant à la fin de la guerre les arguments des nationalistes de droite, y virent une œuvre "anti-française". Il est clair que la délation ne déplaisait pas à l'occupant (ni aux autres…) et tout le monde faisait semblant d'être choqué. Les chiens ont aboyé, mais le chef-d'œuvre est resté. Un cinéaste majeur du cinéma français était arrivé à maturité.

LA VIE DE PLAISIR(1944)
Ce film du (hélas) trop méconnu Albert Valentin subit stupidement en 1944, comme le CORBEAU, une interdiction du comité d'épuration du cinéma français. Produit par la Continental et écrit par Charles Spaak, ce film décapant sur les classes sociales est narré de manière originale opposant deux points de vue. Le casting est formidable avec un Albert Préjean en grande forme, interprétant un tenancier de cabaret ("La vie de plaisir"), un Aimé Clariond partucilièrement odieux et Jean Servais. A voir ou revoir sans modération.

AU BONHEUR DES DAMES(1943)
André Cayatte n'eut jamais bonne presse auprès de la critique française. Ses origines professionnelles, le droit, l'on toujours fait soupconner d'une certaine lourdeur démonstrative et didactique. Ce film est évidemment une adaptation du roman de Zola, auteur "socialiste", mais pas "national", qui aurait dû chatouiller la Continental et pourtant… Cayatte réalise un film techniquement parfait et rigoureux avec une interprétation formidable. C'est l'ancêtre prémonitoire de la lutte entre la grande distribution et le petit commerce. Le sujet de Zola adapté par Cayatte est socialement impitoyable pour l'époque et, malgrè les apparences, reste d'une grande modernité (les rapports à la fois durs et paternalistes du patronnat face aux travailleurs). Regrettons la triste et ridicule vision que donne Tavernier de ce film (une doublure de dos imitant le grand Michel Simon) qui ne fait pas honneur à notre cinéma et à un cinéaste qui fut l'un des premiers à dénoncer la peine de mort en France avec NOUS SOMMES TOUS DES ASSASSINS(1952).

DOUCE(1943)
Claude Autant-Lara n'eut pas les bonnes grâces de la critique à l'aube de "La nouvelle vague". Sa position politique FN à la fin de sa vie ne fit rien pour arranger les choses. Il est grand temps de redonner à ce réalisateur sa juste place et de reconnaître son humour noir et cynique servi par une mise en scène impécable. DOUCE, qui n'est pas une production Continental, est célèbre pour la grande scène de la visite aux pauvres, jouée par la géniale Marguerite Moréno et montrée dans le film de Tavernier. Celui d'Autant-Lara est strictement l'inverse (à part le personnage principal) de ce que son titre annonce. Le réalisateur et ses deux scénaristes, Aurenche et Bost, montrent la fin d'un monde cruel, hypocrite, impitoyable se raccrochant à des valeurs et à des préjugés dépassés. Odette Joyeux est lumineuse et tous les autres acteurs parfaits dans une mise en scène tirées au cordeau. Autant-Lara est, au même titre que Clouzot, un cinéaste dérangeant, mais poétique sous une froideur apparente.

ADRIEN(1943)
Curieuse idée de la Continental que de confier à Fernandel la réalisation d'un film dans lequel il joue le rôle principal… Sans doute pour "distraire" le public français avec cette histoire d'inventeur de patins à roulettes motorisés. C'était toujours moins dangereux que les V2!

L'ASSASSINAT DU PÈRE NOEL(1941)
Une adaptation du roman de Pierre Véry par Charles Spaak qu'adorait le Docteur Gréven, patron de la Continental, dont ce fut la première production en France occupée. Ce polar féérique de Noel, en parfaite continuité avec ceux d'avant-guerre, réunit tout le gratin technique du cinéma français de l'époque et un casting prestigieux: Harry Baur (qui sera, quelques années plus tard tabassé à mort par la Gestapo…), Raymond Rouleau et surtout l'un des plus "disjoncté" des seconds rôles français (premier en Jésus Christ dans GOLGOTAH de Duvivier), Robert le Vigan qui eut quelques ennuis pour ses amitiés allemandes. Réalisation impeccable et musclée de Christian-Jaque, ancien asssitant du grand Duvivier.

LA GRANDE ILLUSION(1937)
Cité dans LAISSEZ-PASSER par Greven à l'actif du scénariste emprisonné Charles Spaak, ce film est ce qu'on appelle un "classique" du cinéma français. Ce film, présenté comme "pacifiste" à la veille de Munich et du pire conflit que le monde ait connu, ne mérite pas, à nos yeux, sa position sur la liste des douze meilleurs films du monde. Si l'interprétation est exemplaire, la réalisation est moyenne et le point de vue, aujourd'hui discutable. Le manque de lucidité des auteurs est affligeant d'autant plus que Renoir avait de grandes sympathies pour le PC… L'antisémitisme de l'époque est présent, la grande fraternité des chefs de guerre (allemands et français) fleure bon la future collaboration, enfin, la grande retrouvaille dans le conflit qui oppose le peuple et la noblesse fait sourire aujourd'hui par sa naïveté, pour ne pas dire plus. Allemands, francais , prolétaires et aristocrates: même combat? Toute l'ambiguïté du 20° siècle était posée.

LES CAVES DU MAJECTIC(1945)
L'une des nombreuses réalisations, à l'époque, de Richard Pottier, ce film est un Maigret, sous les traits d'Albert Préjean qui était la grande star masculine de l'époque. L'adaptation est de Charles Spaak qui fut sorti de prison pour écrire le scénario sur le plateau, comme le montre bien Tavernier. L'univers des grands Hôtels et des cuisines en particulier est toujours fascinant surtout lorsque Maigret y pointe son nez. Mais le plus fascinant, dans cette version produite par la Continental, est le sujet sous-jacent de l'histoire de Simenon: celui de la paternité. Il faut dire qu'aborder, en 1944, le thème comparatif du père génétique (droit du sang allemand) au père officiel ne manquait pas d'un certain culot. Pottier réalisera un deuxième Maigret pour la Continental: PICPUS(1943) avec Albert Préjean, dans une adaptation de Le Chanois.