Caractères

Texte n°19/20

Les Caractères
La Bruyère

Constitué d'une série de "remarques", que l'auteur ne considère ni comme des maximes à l'instar de celles de La Rochefoucauld, ni des Pensées à la manière de Pascal, Les Caractères visent à une certaine vérité générale (l'un des buts classiques). Mais l'écrivain ne peut s'empêcher de s'attacher à certains personnages qui font de cette œuvre le témoin de la société de la fin du XVIIe siècle et lui donnent le statut d'œuvre critique envers le régime en place : l'absolutisme.
Le texte suivant joue sur l'opposition entre le personnage riche et le pauvre

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l'entretien, et il ne goûte que très médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec un grand    bruit ; il crache fort loin et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à la table et à la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête, et l'on s'arrête ; il continue de marcher et l'on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur les yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand, rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.
Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre ; il dort peu, et d'un sommeil fort léger ; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui  lui sont connus ; il s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle ; il conte brièvement, mais froidement ; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur, il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés, et n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui font un cercle pour discourir ; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient pas de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur les yeux pour ne point être vu ; il se replie et se referme de son manteau ; il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve le moyen de passer sans efforts, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège ; il parle bas dans la conversation, et il articule mal ; libre  néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche  que pour répondre ; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur  soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie : il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre.

La Bruyère, Les Caractères, "Des biens de fortune", 1689

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