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ORGON Ah ! Si vous aviez vu comme j'en fis rencontre Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière ; Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement le sol à tous moments ; Et, lorsque je sortais, il me devançait vite Pour m'aller à la porte m'offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait, Et de son in indulgence, et de ce qu'il était, Je lui faisait des dons : mais, avec modestie, Il me voulait toujours en rendre une partie. C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié ; Je ne mérite pas de vous faire en pitié. Et quand je refusais de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre. Enfin le ciel chez moi me le fit retirer. Et depuis ce temps là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. Mais vous ne croiriez pas jusqu'où monte son zèle ; Il s'impute à péché la moindre bagatelle ; Un rien presque suffit pour le scandaliser, Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuer avec trop de colère.
CLEANTE Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je crois Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi ? Et que prétendez-vous de tout ce badinage...?
ORGON Mon frère ce discours sent le libertinage : Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ; Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, Vous vous attirerez quelques méchante affaire.
CLEANTE Voilà de vos pareils le discours ordinaire : Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux C'est être libertin que d'avoir de bons yeux ; Et qui n'adorent pas de vaines simagrées N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. Allez, tous vos discours ne me font point de peur ; Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur. De tous vos façonniers on n'est point les esclaves. Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ; Et comme on ne les voit pas qu'où l'honneur les conduit Les vrai braves soient ceux qui font le moins bruit, Les bons et vrai dévots, qu'on doit suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimaces.
MOLIÈRE, Tartuffe, acte 1, scène 5 (1669)
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