
Extrait de "Traditions populaires de Provence"
Tome 2 Les fêtes et les croyances,
Claude Seignolle,
Maisonneuve & Larose éditeur.
Entre les Rois et la Chandeleur s'il est des Provençaux qui s'ennuient, d'autres en sont loin, je veux parler des Barjolais et de leur danse des Tripettes, le jour de la Saint Marcel. […] je ne voudrais pas passer sous silence une tradition vieille de six siècles. Je dois à Marius Fabre qui, par ailleurs a participé à l'enquête pour ce livre, la description suivante :
Saint
Marcel, qui fut évêque de Die, dans la Drôme, au Ve
siècle, mourut à plus de 80 ans en revenant d'une visite
au Pape, à Rome. On conserva son corps au Monastère de St-Maurice,
à une vingtaine de kilomètres de Barjols.
Avec le temps, le monastère fut déserté par ses moines et tomba en ruines. Seul un fidèle religieux resta pour veiller les restes de l'évêque.
Une nuit, Saint Marcel apparut au gardien solitaire et lui demanda que ses restes fussent transportés dans la collégiale de Barjols. Le solitaire fit part de son songe au chapitre de Barjols qui s'empressa d'accepter l'offre inespérée... Mais le chapitre d'Aups eut, lui aussi, connaissance du miracle. Une querelle naquit : Barjols et Aups revendiquant l'honneur de posséder les saints restes, on décida de faire trancher le litige par le Comte de Provence de passage à Brignoles. Celui ci conseilla aux antagonistes de mesurer la distance qui séparait leurs collégiales du monastère de St-Maurice. Mais pendant que les chanoines d'Aups mesuraient par vallons et collines, les Barjols, sur le conseil de leurs amis de Tavernes, depuis ce jour mémorable appelés les «Avocats», s'emparèrent des reliques du Saint, et, à toutes jambes, regagnèrent Barjols.
Cela se passait le l6janvier 1350.
Là il faut dire que, tous les 16janvier, les Barjolais étaient en liesse. Ce jour là, en effet, on sacrifiait un bœuf et on emplissait avec ses débris fumants, et ses tripes, de larges corbeilles qu'en de joyeuses farandoles les jeunes gens transportaient dans la ville. Cette coutume rappelait la joie délirante des Barjolais qui, quelques années auparavant, avaient été sauvés de la famine par un bœuf providentiel. Les porteurs de reliques arrivèrent au moment où l'on dépeçait le bœuf.
Alors on s'embrasse, on se félicite, et
tous ensemble, comme des triomphateurs, on se dirige vers la collégiale.
Mélangeant le profane et le sacré, les Barjolais; ivres de
joie, sautent dans l'église en chantant: San Macéu, Sant
Macèu, li tripeto, li tripeto... La fameuse danse des Tripettes
était née, la célèbre fête était
instituée. Le cortège du Bœuf, son immolation, ses réjouissances
s'identifièrent à partir de ce jour au culte de St Marcel
qui fut déclaré patron de la Ville...
Depuis ce célèbre 16janvier 1350,
les Barjolais fêtent dignement leur saint Patron. Un évêque
de Fréjus a bien essayé de supprimer la procession du Saint
dans la ville; la Révolution a, elle aussi, supprimé la fête.
Mais par la suite, la tradition a repris le dessus, toujours aussi vivace.
Et surtout, ne venez pas dire aux Barjolais que l'histoire de leur fête
n'est qu'une légende, ils vous demanderaient de justifier vos calomnies
par des preuves irréfutables. Car, ce qui fait la valeur de la fête,
c'est l'esprit avec lequel elle est célébrée. L'enthousiasme
est délirant, typiquement barjolais. La fameuse danse des Tripettes,
c'est la Marseillaise de Barjols. Ah ! il faut voir ce bon peuple barjolais
sauter dans l'église archi-comble pour l'occasion: enfants, vieillards,
tous dansent, dansent... Les vieux en oublient leurs rhumatismes!...
Comme par le passé, la fête débute le 16janvier. Au matin, fifres et tambours, mélangeant leurs notes aigus et leurs roulements graves, parcourent la ville; ils font des aubades au Capitaine de Ville, Capitaine de Bravade et aux officiers du Corps de Bravade. La Bravade est telle qu'elle se faisait en 1525.

L'après-midi, le bœuf tout enrubanné, conduit par deux solides Barjolais, escorté des bouchers puis par les Gardians de Camargue avec leurs gracieuses Arlésiennes, montés sur leurs petits chevaux fringants, est promené à travers les rues de la Ville. Sur la place de l'église, le cortège fait une pause. Le clergé s'avance, bénit les armes, le Drapeau, puis, après les saluts rituels du Capitaine et des officiers à St Marcel et à la Bravade qui ponctue par le vacarme assourdissant de ses tromblons, il bénit le bœuf.
Quand la nuit est tombée, tout le peuple se presse vers la Collégiale où sont célébrées les Complies traditionnelles suivies de la Danse des Tripettes, qui essouffle bien plus les musiciens massés sur les marches du maître-autel, que les danseurs qui sautent, sautent, infatigables...

Le 17 janvier a lieu la messe solennelle de St Marcel, au cours de laquelle il est fait une allocution en langue provençale avec ce que cela signifie de fraîcheur, de naïveté et de profondeur.

Pour
terminer la cérémonie, la musique, une fois de plus, retentit
sous les voûtes anciennes et tout le monde danse.
Ensuite, le buste du Saint dans lequel sont enchâssées
les
reliques est promené dans toute la ville.
Les porteurs le font se trémousser, à la grande joie des
Barjolais qui ont la douce illusion de voir sourire leur patron.
Le Bœuf, que l'on a immolé la veille est
embroché et transporté sur un char fleuri tiré par
de forts chevaux. Et au milieu des détonations des mousquets et
de l'allégresse générale on assiste à la mise
en broche du Bœuf, sur la grande esplanade de la Rougière. Marmitons
et bouchers lardent et salent vigoureusement la bête qui va tourner
inexorablement jusqu'au soir, tandis que tout autour les gardians font
leurs jeux et les groupes folkloriques leurs danses (On ne broche le bœuf
que tous les quatre ou cinq ans).

Voici ce qu'en dit, Garcin en 1835,
dans son dictionnaire de Provence, t. I, p.
163:
Ainsi que plusieurs autres villes de Provence, Barjols avait des jeux particuliers qu'on célébraient à l'occasion de la fête patronale du lieu. Un bœuf gras figurait à la procession de Saint Marcel. Après il était égorgé. On en faisait rôtir une partie et le reste était mis en daube. Le tout était servi sur une grande table ou chacun avait le droit de s'asseoir. Plus tard. on se contentait d'aller en demander une portion, moyennant le pris de cinq sols. Les entrailles de ce bœuf étaient réservées pour la jeunesse nubile, qui, élégamment costumée, exécutait, à cette occasion, une danse particulière. On assure, même, que chaque couple manquait rarement d'être uni en mariage, dans le courant de l'année.


Texte repris par Bérenger Ferraud qui,
à son tour, commente à n'en plus
finir, selon son habitude (j'ai fait de nombreuses
coupures).
A l'époque où Garcin écrivait, une sorte de pruderie absurde empêchait les écrivains de s'appesantir sur les détails des coutumes locales, qui avaient trait à la religion actuelle. Or, il faut savoir que cette danse appelée: la danso dei tripeto (la danse des petits intestins) avait lieu pendant la procession même et faisait partie intégrante de la cérémonie. D'ailleurs, on dansait à d'autres moment pendant la fête, et notamment au milieu de la messe solennelle de Saint- Marcel.

J'ai voulu avoir des renseignements plus précis au sujet de cette danse de St-Marcel. Le 16 janvier, le curé de Barjols invitait le plus d'ecclésiastiques qu'il pouvait. En 1895, on comptait dix-neuf invitations; le chiffre s'est élevé parfois jusqu'à vingt-cinq, me disait-on, afin de donner aux diverses cérémonies de la fête : messe, procession, bénédictions, le plus d'éclat possible.
La
veille de la fête, aussitôt après la dernière
parole de l'office, le curé de Barjols se levait de son siège,
ses invités venaient se grouper autour de lui, se tenant par la
main, et, tous, se livraient à la chorégraphie pendant un
court instant, avant de quitter l'église.
On comprend que je fus quelque peu surpris le jour où j'entendis pour la première fois raconter ce détail. Et, comme je manifestais mon étonnement, l'ecclésiastique qui me le racontait, homme très instruit et très sensé, ajouta, pour me convaincre: «J'ai dansé, moi, aussi, à cette fête; j'étais jeune abbé, je m'étais rendu à l'invitation du vénérable curé X... qui était resté légendaire dans Barjols et comme j'étais près de lui, pendant l'office de la veille de la fête, il se tourna vers moi, en me disant: Aro, pichoun, vas faire coumo iéu ! (maintenant, jeune homme, tu vas faire comme moi).»
Le jour de la fête de Saint-Marcel, une messe
solennelle est chantée et les fidèles se pressent, en rangs
serrés dans l'église. Tout Barjols va à la messe ce
jour-là. Or, à un moment donné, les chants sacrés
cessent, lorsqu'on entonne le chant dei tripeto, sur l'air de : Madame
Grégoire, de Béranger, que toute l'assistance se met à
fredonner, puis à chanter:
Nautre leis auren
Lei tripeto, lei tripeto,Nautre leis auren,
Lei tripeto de Sant Macèu.
Nous les aurons, Les petits intestins, les
petits intestins,
Nous les aurons, Les petits intestins de Saint
Marcel.
Au
moment où le chant dei tripeto commence, les mères
élèvent leurs bébés et les agitent pour les
faire sauter. Les enfants qui sont auprès de leurs parents sont
invités par eux à sauter; et pour mieux les y engager, les
parents se mettent à leur tour à remuer en cadence. Le mouvement
va crescendo, Si bien qu'à un moment donné, toute l'assistance
danse et chante:
lei tripeto de San Macèu.Dans l'après-midi, la fameuse procession a lieu et la crédulité populaire dit que: plus cette procession dure, plus l'année sera féconde pour les biens de la terre et stérile en malheurs pour les personnes ; de sorte qu'on emploie tous les moyens, tous les subterfuges, même pour retenir cette procession loin de l'église, le plus longtemps possible. Or, de temps en temps, après un cantique pieux, on entonne le chant dei tripeto; et la procession se met à danser en cadence. Il est vrai, que, comme on est au 16janvier et qu'il fait froid, les dévots se réchauffent à cet exercice.


Quant à ce qui touche la présence du bœuf dans la fête de Barjols, il faut constater qu'elle a été sujette à des variations assez notables. Jadis, le bœuf était acheté par les jeunes gens du pays, réunis en une sorte de Compagnie de la Jeunesse, comme cela existait dans une infinité de pays.

Cette Compagnie était sous les ordres d'un abbé, qui était nommé à l'élection et remplissait les fonctions pendant un an. Ce bœuf figurait à la procession, puis était tué, rôti en grande pompe le jour suivant, qui était celui de la fête de Saint-Antoine et toute la population venait en manger tandis que les jeunes gens avaient fait préparer, pour eux, le gras double de l'animal, lei tripeto, et faisaient bombance, qui, comme le dit Garcin, aboutissait, très généralement, à de nombreux mariages.


Appréciation des détails de la Fête de Saint-Marcel.
La légende locale affirme que saint Marcel
est venu mourir en Provence, mais nous avons vu que les hagiographes disent
le contraire. Une variante de cette légende raconte que lorsque
les reliques de saint Marcel furent apportées en France, Barjols
reçut les intestins du saint pape.
On ne comprend pas facilement que ces intestins
eussent pu être recueillis lorsqu'on exhuma le corps du saint pape,
après cinq ou huit cents ans de séjour dans la terre du cimetière
de Priscille. Il faut, dans tous les cas, noter que la légende locale
ajoute que le village de Tavernes essaya de s'approprier ces reliques ;
et le souvenir de ce débat est resté assez vivant pour que
ceux de Tavernes affirment avoir possédé: lei tripeto
de Saint Macéu.
Le refrain, que j'ai rapporté précédemment,
a une variante qui est tantôt chantée à Barjols, tantôt
chantée à Tavernes :
Nautre leis auren,
Lei tripeto (bis)Nautre leis auren,
leis auren l'an que vèn.
Et qui rappelle ce débat entre les deux
localités.

Pour tourner la difficulté que pouvait présenter l'objection d'une relique intestinale, on a dit que c'était le doigt du saint, et non les intestins, qui avait été attribué à Barjols lors de la distribution des reliques. Doigt conservé miraculeusement par l'héroïsme d'une femme, et placé dans le sanctuaire de la Roquette où une lampe merveilleuse a brûlé, jadis, sans jamais avoir besoin d'huile nouvelle. Prodige qui a cessé en 1789, comme tant d'autres. Mais avec cette interrogation: on ne comprend pas pourquoi lei tripeto tiennent tant de place dans la fête qui nous occupe?
(t. 111; 41~20).
Photos de frédéric
brouard © prises les 19 et 20
janvier 2001
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