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L'autorité des pères dans la littérature du XVIIIème siècle
 

Textes proposés
Manon Lescaut de l'abbé Prévost
Les Illustres Françaises de Robert Challe
Le père de famille de Diderot
Les aventures de Télémaque de Fénelon



        Des liens très forts unissent Manon Lescaut, roman rédigé en 1730, et Les Illustres Françaises, publiées au début de 1713. L'influence de Challe a été considérable sur le roman Prévost, qui s'est inspiré des situations des "histoires" de Challe, et même des patronymes. Mais les quatre œuvres sont toutes aussi implicitement analogues de par le thème qui les motive : le rôle du père de famille. Diderot, dans Le Père de Famille, se propose de peindre la "condition" de Monsieur d'Orbesson, tout comme Challe et Prévost montrent la passion de leurs héros contrariée par la volonté des parents. Les Aventures de Télémaque, quant à elles, mettent en scène Mentor, qui devient en l'absence d'Ulysse, le précepteur du jeune Télémaque, son "autre père". Ces œuvres sont aussi unies par un "drame" ; celui des pères de famille des romans du XVIIIème siècle, qui ne sont réellement pères que lorsqu'ils transmettent leur rôle, autrement dit lorsqu'ils le perdent. Le père est donc dans chaque histoire au centre de l'action, à la fois personnage principal de la fiction et sujet de l'analyse des auteurs. Mais sous couvert de traiter la passation du rôle des pères de famille à leurs enfants les auteurs ne nous dévoilent-ils pas que la comédie sociale est le ressort de l'action de leurs fictions ? Nous verrons dans une première partie quelles sont les caractéristiques intrinsèquement liées aux rôles des pères dans les œuvres, qui ne les présentent jamais de manière effective. Nous observerons ensuite à quelles conditions la passation du rôle est possible, conditions qui sont en grande partie posées par les fils eux-mêmes. Dans une troisième partie, l'accent sera mis sur la perte de son rôle par le père quand il le transmet, consciemment ou sans être apte à le conserver. Enfin, nous analyserons la dimension dramatique du rôle, de cette transmission ainsi que de la perte du rôle par le père qui sont avant tout les éléments moteurs des fictions.
 
 

Avant d'aborder les questions qu'une passation du rôle de père suppose, il est nécessaire de préciser quel est ce rôle. Il le faut d'autant plus que les œuvres n'offrent pas une définition catégorique de ce qu'il doit être et qu'elles ne le représentent pas toutes selon les mêmes fondements.

    Dans beaucoup d'histoires, le rôle d'un bon père n'est décrit que par son contraire. Ce trait est flagrant dans l'écriture de Challe. Dans "l'histoire de Monsieur de Terny et de Mademoiselle de Bernay", le père de Clémence, qui pourrait être rapproché de Monsieur Dupuis par certains aspects, n'a rien d'un père qui se charge de l'éducation de ses enfants. C'est pourtant la définition que donne le Petit Robert d'un "père de famille". Monsieur de Bernay et le père de Manon Dupuis illustrent de manière parfaite la phrase clamée par Saint-Albin : "Des pères ! des pères ! il n'y en a point. Il n'y a que des tyrans." (II, 6). Tout au long de son récit, Clémence révèle "la tyrannie de son père", sa "volonté absolue", ses "caprices", les "mauvais traitements" qu'elle subit… Pour ces figures paternelles des Illustres Françaises, il ne s'agit pas d'élever des enfants mais d'en faire des esclaves. Si Manon Dupuis est retirée du couvent, elle ne le doit qu'à la volonté de son père de la garder "auprès de lui que pour en être soigné et soulagé sur la fin de sa vie". Dans sa troisième lettre Clémence confie également à Terny un trait singulier de la conduite de son père : "il est étonnant qu'il m'ait regardé plutôt comme une servante que comme sa fille. Il ne pouvait souffrir que personne le servît que moi". Ainsi, chez Challe il apparaît très clairement que le rôle du père de famille n'est jamais décrit de façon effective. Ce que doit être un père par rapport à ses enfants, Challe ne le dit qu'implicitement en opposant à un bon père supposé les figures tyranniques et esclavagistes de Bernay et de Dupuis.

    Diderot agit de même avec la figure paternelle de "Monsieur le Commandeur". Il représente le mauvais père par excellence. La tendresse qu'il feint de donner aux enfants de son beau-frère est strictement fondée sur ses propres intérêts. Chercher le désordre moral constitue pour le Commandeur un amusement. C'est un divertissement qui lui permet d'oublier quelque peu sa vieillesse et son ennui. Dans la courte scène 8 de l'acte V, le monologue du Commandeur nous dévoile cette intention de ne chercher à divulguer un hypothétique mal qu'en vue de se divertir des conséquences : "Je n'ai plus rien à faire, et je commence à m'ennuyer". A la scène 3 de l'acte IV, alors que le Monsieur d'Orbesson lui a implicitement demandé de quitter sa maison, il lui rétorque : "Mais je resterai ; oui, je resterai, (…). Je suis curieux de voir ce que tout ceci deviendra". Mais Le Père de Famille éclaircit ce que doit être le rôle d'un bon père en opposant au Commandeur la figure paternelle modèle : Monsieur d'Orbesson. Les didascalies, mises en œuvre par Diderot, pour qui la pantomime et le langage du corps sont plus éloquents que les mots, jouent un rôle très important pour illustrer que d'Orbesson est un bon père. D'une part elles montrent sa "tendresse", mot qui revient à plusieurs dans les didascalies, et d'autre part, elles révèlent tout l'amour que ses enfants ont pour lui. Dans la dernière scène de la pièce, la pantomime est abondante et confirme cette affection : Cécile s'adresse au Père de famille "en se jetant à [ses] pieds", Saint-Albin "amène sa sœur aux pieds de son père, et s'y jette avec elle", "Cécile baise la main de son père".

    Manon Lescaut propose aussi la figure d'un père qui aime tendrement ses enfants. Cependant, Prévost accentue l'aspect autoritaire, qui fait intrinsèquement partie du rôle d'un père de famille. On retrouve ici la définition juridique qui particularise le rôle de père de famille, qui, comme le précise le Littré, doit être "le maître de maison, le propriétaire, le chef de famille". L'autorité du père de Des Grieux est manifestée quand il fait enlever son fils qui, à ce moment, mentionne la "sévérité de [son] père". Monsieur Des Grieux a plus d'autorité que Monsieur d'Orbesson mais il présente les mêmes caractéristiques. Des Grieux confesse que lorsqu'il est effondré par la peine que lui cause "la perfide Manon", "[son] père, qui [l]'a toujours aimé tendrement, s'employa avec toute son affection pour [le] consoler". Quand le Chevalier reproche à Manon de craindre la faim, il s'oppose à elle en avouant que lui a renoncé "aux douceurs de la maison de [son] père". Toutefois, même si Prévost le fait de façon plus discrète que les autres auteurs, il oppose à cette figure paternelle presque parfaite celle du mauvais père aux mœurs douteuses avec le vieux G…M…. Ce "vieillard vindicatif" et lubrique cherche les mêmes divertissements que son jeune fils en convoitant Manon mais il n'en exerce pas moins un pouvoir tyrannique sur des enfants qui pourtant ne font qu'agir comme lui.

    Fénelon est l'auteur qui propose avec le plus de précision et de détails les deux figures paternelles qui s'opposent : le bon et le mauvais père. Les exemples de pères de substitution qui se présentent à Télémaque au cours de sa quête sont très nombreux et la métaphore filée tout au long du roman, qui tend à comparer le roi à un père de famille, montre les différents aspects de ce que doit être le rôle d'un père de famille. Pour ce qui est du bon et du mauvais rôle du roi, la nekuya de Télémaque au livre XIV résume clairement quels ont été les rois punis, c'est-à-dire ceux qui ont fait un mauvais usage de leur autorité, et les rois qui ont été jugés par les Dieux dignes de résider après leur mort dans le séjour des champs Elysées. Dans le reste du livre, c'est Mentor qui incarne sans conteste la figure paternelle exemplaire. Comme Monsieur d'Orbesson et le père de Des Grieux, Mentor fait preuve de tendresse par rapport à Télémaque, comme le montrent les nombreuses scènes de séparation entre Télémaque et Mentor, durant lesquelles Mentor a "les yeux pleins d'une tendre compassion". Mais Mentor semble avoir quelque chose de plus que les pères des autres romans. Cette qualité supérieure est due à la nature divine de Mentor. En effet, sa sagesse semble inégalable, et même si elle apparaît comme la principale valeur de Minerve, elle devient tout de même l'emblème de ce que doit être le rôle d'un bon père. Pour Fénelon, on ne peut être un bon père de famille sans être un homme sage.

De 1699 à 1758, le rôle de la figure paternelle modèle a quelque peu changé, mais ce sont toujours les mêmes attributs qui qualifient les pères de famille. Alors que Fénelon et Challe insistent respectivement sur la sagesse et sur la tyrannie de certains pères, ainsi que sur leur autorité, Prévost et Diderot mettent davantage en avant la tendresse que ceux-ci ont pour leurs enfants.
 
 

Mais ces rôles idéaux ne peuvent être accomplis par les pères que si les enfants acceptent de les recevoir. Ainsi, l'autorité, la tendresse et la sagesse, ne sont transmis des pères à leurs enfants que si ceux-ci les acceptent. Cela nous amène donc à une nouvelle interrogation sur la façon dont ces rôles sont transmis.

    "Transmettre", c'est avant tout "faire passer quelque chose d'une personne à une autre". Le savoir de Mentor sur la façon de bien régner, le respect des conventions sociales de M. d'Orbesson, de Monsieur Des Grieux et de Monsieur Dupuis apparaissent donc comme ce qui est transmis des ces pères à leurs enfants. Même si les pères ont tous approximativement le même rôle, être les fermes représentants de l'ordre social et moral, les enfants, eux, ne se soumettent pas toujours à leur volonté de leur faire passer ces préceptes.
Pour ce qui est de Mentor, on voit dans le livre une réelle évolution de Télémaque qui grandit peu à peu, semblant à la fois assimiler l'enseignement de son père adoptif et aussi l'appliquer avec dextérité une fois qu'il a mûri et qu'il se retrouve seul. Le livre XIII des Aventures de Télémaque est celui qui révèle le mieux ce début d'indépendance. Alors que le début du livre montre que les passions de Télémaque reprennent leur cours aussitôt que Mentor n'est plus là pour le surveiller, dès la page 291, Télémaque commence à être comparé à un "sage vieillard appliquer à régler sa famille et à instruire ces enfants". On en vient même à le confondre avec celui qui a été depuis le début du livre son "autre père", quand les soldats pensent de lui : "c'est sans doute quelque divinité bienfaisante sous une figure humaine". Cette transformation du jeune Télémaque qui n'a plus "ces grâces si tendres qui sont comme la fleur de la première jeunesse" découvre deux choses primordiales. Tout d'abord que l'enseignement de Mentor a été incorporé à la nature même de Télémaque, à tel point que les gens lui attribuent les mêmes qualités divines, et d'autre part que Télémaque semble être prêt à devenir père. Il apparaît donc clairement qu'il y a bien une transmission de Mentor à Télémaque non seulement d'un enseignement mais aussi du rôle de père de famille.

    Les autres enfants ne réagissent pas aussi sagement face à l'autorité de leurs pères qui, pourtant, agissent dans le même but que Mentor. Des Ronais pourrait être cependant comparé à Télémaque en ce qu'il admet et met en œuvre le rôle que lui a enseigné Dupuis Père. Peu à peu dans "l'histoire de Monsieur Des Ronais et de Mademoiselle Dupuis", le père de Manon n'est plus perçu comme un véritable tyran. Des Ronais semble même accepter petit à petit sa façon d'agir à l'égard des conventions sociales. Avant la mort de Dupuis Père, Des Ronais reconnaît même que le mode de vie qui leur ait imposé à Manon et à lui par Dupuis est celui de "l'esprit" et de la "raison". Des Frans avait déjà souligné le "bon sens" de Dupuis lors d'une interruption du récit après avoir écouté le compte-rendu de l'entretien entre Monsieur Dupuis et l'ecclésiastique. Après la mort de Dupuis, Des Ronais agit comme le maître de maison, s'appropriant l'autorité de son père putatif : il s'empare des clefs de ses appartements et les domestiques le regardent comme le "maître du logis".

    Des Grieux et Saint-Albin sont, quant à eux, les deux seuls fils qui semblent refuser catégoriquement que leurs pères leur transmettre quelque précepte que ce soit. Ainsi, leurs pères essayent de leur faire passer une morale et une ligne de conduite mais eux la refusent, du moins en partie. Ils ne refusent aucunement les devoirs sentimentaux filiaux mais ils refusent en revanche d'endosser le rôle que leurs pères leur imposent. Même si Le Père de Famille est une pièce qui donne lieu à des épanchements de sensiblerie et à une fin heureuse, il ne résout pas le conflit entre le père et Saint-Albin, qui est le même que celui du chevalier et de Monsieur Des Grieux. La difficulté de la passation de ce rôle vient sans doute de ce que les pères sont impuissants face à leurs fils. Combien de fois dans ces deux œuvres est marqué le malheur des pères, qui "lorsqu'après avoir aimé tendrement un fils (…) n'y trouve qu'un fripon qui le déshonore". Mais si ces deux pères sont impuissants, cela semble venir de leur partage entre défendre de code de l'honneur et les sentiments qu'ils ont pour leurs fils. Monsieur d'Orbesson clame explicitement son désespoir face à cette dualité dans la dernière réplique de la pièce : "Oh ! qu'il est cruel… qu'il est doux d'être père." Il résume ainsi la difficulté d'être père, l'embarras de faire respecter les conventions quand on est prêt à reconnaître la dureté de ces "lois du monde" et de ces "préjugés cruels", comme il le dit lui-même acte II, scène 5. Des Grieux père saura cependant mieux que Monsieur d'Orbesson choisir entre ces deux impulsions, dans la seconde partie de Manon Lescaut. L'adieu qu'il proclame à son "fils ingrat et rebelle" sera définitif et il ne reverra pas le Chevalier jusqu'à sa mort. Il apparaît donc clairement qu'il n'y a pas entre ces pères et ces fils de transmission du rôle. Au contraire, tout comme Saint-Albin voit son père comme un tyran, Des Grieux ne peut s'empêcher de voir dans les devoirs que son père lui impose, dans la seconde partie de son histoire, un cruel despotisme. Page 187, Des Grieux va jusqu'à dire : "mon père est sans doute un des mes plus cruels persécuteurs", il l'accuse même de le précipiter dans l'autre monde, jugeant que la mort "est un présent digne de la main d'un père". Ce refus de Des Grieux d'accepter la sévérité de son père apparaît donc comme l'indiscipline face aux devoirs qui sont imposés et comme la résistance à l'égard du rôle que lui propose Monsieur Des Grieux.

    La seule qui semble en mesure de résoudre les deux conflits, c'est-à-dire d'une part le conflit intérieur parental, qui déchire les figures de l'autorité entre les devoirs et la tendresse, et, d'autre part le conflit qui oppose les fils aux pères parce qu'ils n'acceptent pas le rôle, est Madame de Contamine. Malgré son "rang" et son caractère "ambitieux", "elle [résolut] de passer sur le bien". Mais Challe reste très flou sur l'explication à la fois de ce désintéressement du bien matériel mais aussi sur l'abandon d'une lignée de pure race et de sang noble. Madame de Contamine reste cependant celle qui trouve le meilleur compromis entre son amour pour son fils et le code de l'honneur qu'il se doit de respecter.

La transmission du rôle de père en fils n'est donc effectuée que si les enfants acceptent la tâche qui leur incombe. Télémaque apparaît donc comme la figure filiale la plus sage, en opposition à Des Grieux qui est le plus insoumis. Et pourtant, quelle que soit la réception du fils à l'égard du rôle qu'on lui transmet, le père semble fatalement destiné à perdre son rôle.
 
 

Paradoxalement, ce n'est pas exclusivement quand les pères "[transmettent]" leurs rôles qu'ils le perdent. Dans les quatre œuvres, les pères sont dépourvus de leur rôle lorsqu'ils sont impuissants à le transmettre à leurs fils. Et les pères le perdent également quand ils le transmettent ; cette affirmation n'est pas contraire à l'étymologie du mot "perdre" qui vient du latin per et dare qui signifie "donner".

    Monsieur Des Grieux, comme nous l'avons vu, est dans l'impossibilité de transmettre son rôle à son fils, il est incapable d'empêcher la déchéance du Chevalier et d'enrayer l'aveuglement qui lui fait omettre tous les préceptes du code de l'honneur. C'est en cela qu'il est l'incarnation d'une figure paternelle déliquescente. A cause de l'obstination de son fils, qui préfère renoncer à tous "les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux" qu'il a pour son père en lui "[désobéissant]", Monsieur Des Grieux perd entièrement son rôle de père : il est privé de la disposition de son autorité, de sa tendresse et de sa sagesse face à son fils. Dans la scène où le père et le fils sont réunis pour la dernière fois, leur adieu montre explicitement qu'ils refusent l'un et l'autre de continuer à assumer leurs rôles. Monsieur Des Grieux s'écrit : "Adieu, fils ingrat et rebelle", crie auquel le transport du Chevalier répond : "adieu, père barbare et dénaturé". Dès ce moment, il est clair que Des Grieux "ne dépend que de [lui-même]". Cependant, une analyse de la suite du roman dévoile que le chevalier, qui a négligé, voire refusé, le rôle que son père voulait lui transmettre, ne peut s'en passer. Quand Manon et lui arrivent en Amérique, ils se flattent de "ne dépendre que [d'eux-mêmes]" et de ne plus avoir à se soucier des "lois arbitraires du rang et de la bienséance". Des Grieux est soulagé de ne plus subir les préceptes que son père voulait lui inculquer, ou même ceux de Tiberge, qui "[l]'assassine avec sa morale". Et pourtant, les deux amants sont dans l'incapacité à s'assumer seuls.

    La fin du Père de Famille semble à première vue moins tragique que celle de Monon Lescaut. On ne retrouve pas en effet la même séparation entre le père et le fils ; Monsieur d'Orbesson ne semble pas aussi clairement perdre son rôle que Monsieur Des Grieux. Mais le rôle ne se transmet tout de même pas puisque Monsieur d'Orbesson finit par accepter Sophie dans sa famille, comme l'indique une didascalie de la dernière scène de la pièce : "il unit ses quatre enfants" avant de leur offrir sa bénédiction. Il abandonne la tâche d'enseigner à son fils le code de l'honneur, et il le révèle en cédant à sa volonté d'épouser Sophie. A la fin de la scène 12 de l'acte V il avoue son impuissance en laissant Sophie prendre la relève de son rôle : "Apprenez-lui, à votre tour, à calmer les emportements d'un caractère trop violent". Ce "à votre tour", qui apparaît comme secondaire dans la construction syntaxique de la phrase du fait qu'il soit mis en apposition, est l'expression qui révèle toute l'impuissance de Monsieur d'Orbesson à assumer son rôle de père, qu'il transmet à Sophie, tout en le perdant à l'égard de son fils. Ces deux pères semblent être ceux qui se battent avec le plus de ferveur pour transmettre à leurs enfants les principales règles d'un code de conduite qui leur est imposé par leur rang et par leur sang. Mais en même temps qu'ils se battent pour leur inculquer ces valeurs, ils ne savent comment concilier cet enseignement, qui parfois leur paraît injuste, et leur tendresse. De cette opposition et de cette tension naît leur impuissance à transmettre réellement leur rôle de père défendant les valeurs aristocratiques et celles de l'honneur et de là vient le fait qu'ils viennent à en être dépossédés, ne disposant plus de deux éléments fondamentaux : l'autorité et la sévérité.

    En revanche, les œuvres présentent également des pères qui savent transmettre leur rôle comme nous l'avons observé avec la figure paternelle de Mentor ou celle de Monsieur Dupuis, qui considère Des Ronais comme son fils. Et pourtant, bien qu'ils arrivent à transmettre leurs rôles de père et à enseigner les préceptes de la morale à leur fils, ces deux figures paternelles perdent elles aussi leur rôle. Dans Les aventures de Télémaque, la présence d'Ulysse est très révélatrice du fait que Mentor va perdre le rôle de père qu'il exerce à l'égard de Télémaque. Dès le premier livre, Télémaque se présente avant tout comme le fils d'Ulysse et non comme le fils de Mentor. Dans la seconde partie du roman, la présence d'Ulysse semble effacer peu à peu le rôle qu'exerce Mentor puisque Télémaque continue d'idolâtrer son vrai père malgré son absence. La fin du livre XVI est très révélatrice de la perte du rôle de père pour Mentor avant même qu'Ulysse ne soit revenu dans la vie du jeune Télémaque. En effet, Diomède dit reconnaître les attributs d'Ulysse en la personne de Télémaque. Il retrouve en lui "la grâce de ses discours, la force de son éloquence, la noblesse de ses sentiments, la sagesse de ses pensées" alors que c'est Mentor qui a enseigné toutes ces choses à Télémaque. Le début du livre XVII fait même naître un sentiment d'injustice de la part de Télémaque à l'égard de Mentor qui lui a tout appris depuis le début du roman. Télémaque est décrit comme brûlant "d'impatience de retrouver Mentor à Salente et de s'embarquer avec lui pour revoir Ithaque, où il espérait que son père serait arriver". Dans ce passage du livre, Mentor semble n'être plus qu'un simple moyen pour Télémaque d'arriver à ses fins, c'est-à-dire retrouver son père. Plus les retrouvailles entre Télémaque et son père s'approchent, plus Mentor semble perdre son rôle de père. Il finira par le perdre définitivement à la dernière page du livre en affirmant à Télémaque "qu'il est temps [qu'il apprenne] à marcher tout seul". Quant à Monsieur Dupuis, la perte de son rôle est sans doute moins intéressante et moins complexe que pour les autres figures paternelles puisque c'est la mort qui le prive de son autorité sur Manon et sur Des Ronais. Mais comme pour Mentor, il apparaît clairement que Dupuis transmet son rôle à Des Ronais, c'est-à-dire qu'il lui "donne" et donc qu'il le perd.

Que le rôle soit transmis ou non, les pères le perdent fatalement. Les figures paternelles finissent à un moment ou à un autre par être dépossédées de leur autorité face à leurs enfants et même de leur tendresse quand les fils  refusent d'assumer le rôle qu'on leur propose. Mais est-ce cette dépossession du père qui constitue la seule dimension dramatique que le critique auteur de la citation accorde au rôle du père de famille ?
 

Le mot "drame" est très ambigu du fait de sa polysémie. On peut en effet lui attribuer deux sens dont chacun s'accorde à une partie du sujet de la dissertation. Le mot "drame" peut tout d'abord signifier, selon le Littré, "une suite d'événement qui émeuvent et qui touchent". Cette première définition met en lumière le fait que la passation du rôle est le ressort principal de la narration des romans et des répliques du Père de Famille. D'autre part, Le drame peut être une pièce de théâtre, qu'elle soit tragique ou comique. On peut donc rapprocher ce second sens du mot "rôle", qui lui aussi est employé dans le vocabulaire théâtral. Cette définition dévoile comment dans les œuvres du corpus, la transmission du rôle de père aux fils, ainsi que la perte de ce même rôle, sont des éléments dramatiques des œuvres, qui semblent se rapprocher de la dramaturgie classique.
 

    Sherer, dans L'esthétique théâtrale, dégage une esthétique qui prend appui sur les soucis techniques d'écriture des auteurs dramatiques du XVIIème siècle. Ces lois du théâtre auxquelles les auteurs sont contraints sont une véritable élaboration de la dramaturgie classique française dont les auteurs des œuvres du corpus se sont souvenus, même si Diderot est le seul auteur à véritablement respecter toutes les lois du théâtre classique, tout en se détachant de l'académisme rigide. Un des éléments fondamental de cette dramaturgie est en effet constitué par les obstacles auxquels les héros font face. Dans l'esthétique classique les obstacles étaient la plupart du temps personnifiés à travers les personnages du roi et du père. On retrouve la même situation dans les trois romans et dans la pièce de Diderot, qui montrent comme les pères opposent leurs volontés à celles des fils, qui, souvent, sont les personnages principaux. Par-là même, les obstacles, qui sont aussi présents dans la dramaturgie française du XVIIème siècle que dans la narration littéraire du XVIIIème siècle, vont constituer le ressort de l'intérêt de l'action et de la narration. C'est en cela que les rôles des pères et leur transmission vers les fils sont des éléments dramatiques des œuvres.

    Le rôle du père peut d'autant plus être assimilé à un obstacle qu'il réunit plusieurs sortes de contraintes que l'on retrouve dans l'esthétique classique. Il constitue tout d'abord un obstacle extérieur puisque le père, comme nous l'avons déjà vu, se doit d'être le représentant du rang social. Des Grieux incarne les valeurs aristocratiques de défense de l'honneur de la lignée, tout comme Madame de Contamine, Monsieur Dupuis et Monsieur d'Orbesson. C'est à cela que se heurtent tous les héros, comme le dit Challe dans sa Préface aux Illustres Françaises : "Presque tous les romans ne tendent qu'à faire voir (…) la résistance que leurs héros ou leurs héroïnes apportent à la volonté de leurs parents, en faveur de leurs maîtresses ou de leurs amants (…)." Les figures paternelles deviennent donc les personnifications des obstacles extérieurs, auxquels les héros sont confrontés, en étant les représentants du code de l'honneur et en imposant à leurs enfants d'avoir la sagesse d'agir dignement, sans oublier jamais cette place privilégiée qu'ils ont dans la société. Mais ce rôle, ainsi que la passation, puisque c'est lors de cette phase que les pères et les fils sont véritablement confrontés les uns aux autres, est d'autant plus dramatique que les pères sont également l'incarnation des obstacles intérieurs. Ils sont en effet les représentants du doute qui les agitent, mais ils apparaissent aussi comme ceux qui font naître le doute dans les esprits de leurs enfants. Même si Des Grieux et Saint-Albin sont éperdument amoureux de leurs maîtresses, ils sont tiraillés, parfois, entre le fait de désobéir à leurs pères et ce que l'amour filial les oblige à respecter. Ainsi, si Monsieur d'Orbesson trouve qu'il est à la fois "doux" et "cruel" d'être père, être fils, c'est à la fois être partager entre le devoir et le désir. Les dilemmes intérieurs du fils et du père donnent naissance dans les œuvres à un vocabulaire qui provoque la compassion. Souvent, Télémaque arrose Mentor de ses larmes lorsqu'ils se séparent, Le Père de Famille est une comédie larmoyante où dominent les pleurs de chaque personnage, sauf du Commandeur, enfin, dans la troisième histoire des Illustres Françaises, Madame de Contamine ne peut relever Angélique qui s'est jetée à ses genoux. Faire passer le rôle de père à un enfant entraîne donc une confrontation entre les enfants et les parents qui, souvent, provoque chez le spectateur, comme chez le lecteur, l'émotion.

    Mais de qualifier de "dramatique" le rôle des pères sous-entend aussi que les pères jouent un rôle qui n'est pas véritablement le leur. Toujours selon le Littré, ce qui est dramatique est "ce qui appartient au théâtre, à la comédie ou à la tragédie". C'est déjà ce qui se détache de la première définition du mot "drame", qui montre les rapports entretenus entre les œuvres littéraires du XVIIIème siècle et les principes théâtraux nés au XVIIème siècle. Ainsi, les pères n'apparaissent dans les œuvres que comme des acteurs qui accomplissent un "rôle". Dès le XVIème siècle, le mot "rôle" a connu deux extensions de sens qui dévoile que la citation du critique nous révèle implicitement que les pères des œuvres du XVIIIème siècle jouent le personnage du père tel qu'il est conçu par la société et non pas tel qu'eux-mêmes le conçoivent. Le "rôle" devient donc la "conduite sociale de quelqu'un qui joue dans le monde un certain personnage". Cette autre définition des mots "drame" et "rôle" manifestent ainsi que si "le "drame" des pères de famille dans le roman du XVIIIème siècle" est de perdre leur rôle c'est aussi parce qu'à partir du moment où ils le transmettent à leurs fils, ce n'est plus eux qui assument cette tâche et c'est alors au tour des fils de jouer dans le monde le personnage qu'ils leur ont enseigné. Le "drame" des pères c'est donc la pièce de théâtre qu'ils jouent en tant que personnages romanesques ou théâtraux. Cette affirmation est réellement confirmée par la figure de Mentor, ce vieillard qui n'est autre qu'une divinité déguisée, ou encore par Monsieur d'Orbesson. Dans la pièce, celui-ci n'est pas désigné par son nom mais par l'appellation "le père de famille". Diderot montre ainsi que son personnage ne joue non pas son rôle singulier mais qu'il est le représentant d'une "condition", c'est-à-dire l'état d'une personne dans la société.

Le "drame" des pères de famille au XVIIIème siècle c'est donc que la transmission du rôle du père sollicite à la fois l'intérêt, puisqu'il est le moteur de l'action et de la narration, mais aussi l'émotion grâce aux dilemmes intérieurs des personnages qui se confronte les uns aux autres.  Mais c'est aussi que les pères jouent un rôle qui n'est pas véritablement le leur et que la difficulté de la transmission vient justement du fait que les pères ne sont pas toujours d'accord avec ce qu'ils sont obligés d'enseigner.
 
 

        Faire du thème principal des oeuvres la transmission du rôle des pères n'est de la part des auteurs qu'un prétexte pour dévoiler que les personnages sont les marionnettes d'une comédie sociale. C'est ce que nous révèlent explicitement Monsieur d'Orbesson et Monsieur Des Grieux, oscillant entre leur tendresse pour leurs fils et le rôle que leur imposent leurs rangs, Monsieur Dupuis, qui n'agit que dans le but de préserver sa fille et son beau-fils des rumeurs. Mais c'est aussi ce qui surgit du comportement de Mentor, qui, une fois qu'il a accompli sa tâche, laisse Télémaque orphelin et abandonné à lui-même, sachant qu'il sera capable d'affronter la société à laquelle il appartient. C'est cette comédie sociale que les pères sont obligés de jouer, parce que leur rôle leur impose, qui est le ressort de la narration. Sans ce rôle qui doit être assumé, les événements des œuvres n'auraient pas lieu d'être, et c'est pour cette raison qu'il est dramatique. Quand Madame de Contamine accepte Angélique, sans se soucier de son rang et de son manque de moyen, plus aucune entrave n'empêche le mariage des deux amants, l'histoire touche à sa fin. On peut donc bien affirmer que le "drame" des pères de famille des romans du XVIIIème siècle est qu'ils ne sont réellement père que lorsqu'ils transmettent leur rôle, et comme cela a été montré, cela signifie qu'ils le perdent. Sans cette donation du rôle qui entraîne sa perte par son possesseur, les actions des oeuvres ne seraient pas motivées et la narration de la fiction n'aurait plus son support fondamental.

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