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La rencontre imprévue comme composante du roman à aventures
Oeuvres proposées : Les caves du Vatican d'André Gide et Moll Flanders de Daniel Defoe
Introduction :
A près de deux siècles d'écart et dans des contextes socio-culturels totalement différents, Les Caves du Vatican, publié par André Gide en 1934 et Moll Flanders, publié par Daniel Defoe en 1722, renouvellent le genre populaire du roman d'aventures. Les auteurs en font un roman où les événements s'enchainent et s'entrecroisent d'une manière qui n'est jamais fortuite. Les rencontres, événement à part entière, jouent un rôle fondamental dans l'aventure parce que leur nature est à chaque fois différente. La rencontre peut avoir lieu entre deux ou plusieurs personnages, elle peut aussi être la découverte d'un personnage par lui-même ou encore la rencontre entre un personnage et une conception spirituelle, comme nous le verons avec le personnage de Gide Anthime Armand-Dubois. La rencontre, si elle peut être fortuite et avoir lieu par hasard, peut également être désirée par les personnages ou encore redoutée par eux. On est alors en droit de se demander comment la rencontre imprévue et l'aventure constitue un couple thématique dont l'auteur use pour faire l'objet d'une morale. C'est la question à laquelle nous répondrons en observant comment l'aventure et la rencontre imprévue dessinent toutes deux la composition des romans puis en analysant le fait que la rencontre devienne une véritable composante de l'aventure. nous verrons enfin comment les auteurs jouent des relations entre les rencontres et les aventures dans un dessein parfois édifiant.
I. Un renouvellement du genre par l'imbrication des récits.
A. Le découpage du tissu verbal :
La rencontre apparaît comme un élément qui organise le roman à part entière. Les auteurs l'utilisent afin de mieux découper le tissu verbal qui n'est pas toujours rythmé par les divisions en parties. Chez Defoe, les rencontres imprévues que fait Moll tout au long de ses aventures rythment le roman et font apparaître les passages de transition au lecteur. Aussi peut-on relever des expressions comme "A la fin une nouvelle scène s'ouvrit" quand Moll va effectuer une rencontre imprévue : "une dame des Provinces du Nord" avec le frère de laquelle elle aura une aventure amoureuse. Chez Gide, les rencontres ont aussi une fonction narrative mais sont plus spécialement destinées à représenter un monde romanesque dans lequel les rôles actanciels s'entrecroisent sans cesse, le lecteur apprenant tout au long du roman les différents liens de parenté qui lient les personnages qui se rencontrent. Le réseau narratif des Caves du Vatican est dès lors canalisé par les rencontres imprévues des personnages. La rencontre d'Amédée Fleurissoire avec Carole Venitequa permet par exemple de restituer le rôle de Protos par rapport à Amédée.
B. La technique des récits enchâssés :
Mais ce qui fait surtout de la rencontre imprévue un élément qui se lie à l'aventure de manière à ce que les deux thèmes deviennent une seule composante du roman, c'est aussi le fait que la rencontre apparaisse souvent aux yeux du lecteur comme un récit secondaire enchâssé dans le récit principal. Cette technique des récits enchâssés est tout à fait propre aux romans d'aventures tels qu'ils étaient perçus avant les auteurs novateurs. Ainsi la rencontre imprévue modifie le cours du récit principal, comme le montre par exemple la rencontre entre Arnica Fleurissoire et Protos, dans les Caves, engage un processus de dégradation pour les personnages qui ne peuvent pas lutter contre. Le meutre de Fleurissoire pourrait même trouver son origine lors de cette rencontre puisque sans l'intervention de Protos, jamais Fleurissoire n'aurait décidé d'aller à Rome. De la même manière, les nombreuses rencontres imprévues que fait Moll Flanders quand elle est veuve changent à chaque fois sa situation : à Bath, si elle n'avait pas rencontré le gentilhomme, elle ne serait pas retourné vivre à Hammersmith. La rencontre devient ainsi un élément à part entière du récit principal dont elle modifie le cours, ce qui permet aux auteurs d'en faire une composante essentielle du roman à aventures.
C. Les récits secondaires deviennent récits principaux grâce aux rencontres :
Un autre fait démontre que les auteurs veulent faire des rencontres une composante fondamentale du roman à aventures, c'est le fait que parfois le récit secondaire ne se contente pas de modifier le cours du récit principal mais il se substitue à lui. Grâce aux rencontres imprévues, non seulement les situations initiales des personnages changent, comme le montre par exemple l'adjectif "nouvelle" qui qualifie la "gouvernante" au moment où Moll rencontre celle qui deviendra sa maîtresse dans l'art de voler, mais en plus les situations provoquées par les rencontres se placent au premier plan des romans. La rencontre, on ne peut plus fortuite, entre Lafcadio et Geneviève au début des Caves, pourrait être rapprochées de celle que fait Raskolnikov avec Lisaveta dans Crime et Châtiment. Les deux protagonistes font un détour sans savoir pourquoi et ils font alors une rencontre qui change le cours de leurs vies. Comme le dit lui-même le narrateur des Caves il pourrait grâce à la rencontre entre Lafcadio et Genevière "[commencer] un nouveau livre". La rencontre de Moll Flanders avec sa nouvelle gouvernante devient également un élément de l'action principale du récit, du moins jusqu'à la fin de l'oeuvre, c'est-à-dire tous les récits de vols et le départ en Virginie, lors duquel la gouvernante est d'un grand secours.
II. rencontre / aventure : les mêmes principes de fonctionnement
A. La notion de destin.
Les rencontres fortuites, telles qu'elles apparaissent dans les deux récits, pourraient répondre à la même définition que donne Le Littré de l'aventure : "ce qui arrive pour cas fortuit". La rencontre entre Lafcadio et Geneviève ou entre Protos et Arnica sont en effet des événements imprévus, tout comme les aventures que cela déclenche. Cette notion de hasard qui lie les rencontres et les aventures fait entrer sur la scène romanesque la notion du destin. Raskolnikov dit lui-même que c'est le "destin" qui a voulu qu'il rencontre entre Lizaveta en train de discuter avec les deux marchands. On peut également interpréter de la même manière la rencontre entre Lafcadio et Amédée dans le train du retour du Paris dans les Caves du Vatican. Avant qu'Amédée ne rejoigne le wagon dans lequel se trouve Lafacdio, il est dans un autre wagon duquel un Italien le fait fuir... Le destin n'a-t-il pas provoqué la rencontre entre Amédée et Lafcadio ? le lecteur est d'autant plus amené à le penser que la notion de "destin" est très présente dans l'acte de meurtre de Lafacdio dont le dessein est de "faire accroc à la destinée [d'Amédée]". Les deux notions de rencontres et d'aventures sont donc fortement liées thématiquement puisqu'elles semblent toutes deux nées d'une instance supérieures que les personnages ne contrôlent pas.
B. Des conséquences imprévues :
Il s'agit du deuxième trait commun que partagent l'aventure et la rencontre imprévue. Bien que l'aventure puisse être quelques fois prévues par les personnages, tout comme la rencontre, ceux qui subissent l'aventure ne sont pas toujours aptes à en assumer les conséquences. Les rencontres, elles aussi, provoquent des conséquences que les personnages ne peuvent pas toujours contrôler. Comme l'aventure, les rencontres imprévues sont déclencheurs de faits face auxquels les personnages peuvent réagir de différentes façons. C'est du moins ce que révèle la rencontre entre Lafcadio et Amédée. Les conséquences de cette rencontre fortuite ne sont pas envisagées par les deux personnages de la même manière ; pour Fleurissoire, la conséquence est imprévue tandis que pour Lafacdio elle est incontrôlable. Le cas de Moll Flanders est plus complexe encore puisque la rencontre fortuite avec sa "nouvelle gouvernante" va produire, comme le fait l'aventure, non seulement des conséquences imprévues, c'est-à-dire l'endurcissement progressif dans le péché, mais aussi des conséquences que Moll héroïne n'est pas en mesure de contrôler.
C. La rencontre comme transformation de l'aventure :
De plus, la rencontre n'apparaît pas seulement comme une composante du roman à aventures en ce qu'elle partage avec les aventures des caractéristiques qui les lient mais elles entretiennent des relations plus complexes encore. Le fait que la rencontre provoque l'aventure n'est pas comparable au fait que la nature même de l'aventure soit changée et transformée par la rencontre. Le dernier vol de Moll héroïne est révélateur de la transformation qui se fait au sein même de la nature de l'aventure. Le vol est en lui-même une aventure puisqu'il est un élément déclencheur d'un processus de dégradation qui s'opère sur le personnage de Moll. Mais la rencontre imprévue avec les deux jeunes filles transforme le vol en une autre aventure : celle de l'arrrestation qui va conduire Moll à Newgate. La rencontre entre Lafcadio et Amédée peut être interprétée de la même façon puisqu'Amédée vit déjà une aventure au moment où il rencontre Lafacdio, qui le plonge dans une nouvelle aventure. Son voyage à Rome était une aventure par rapport à sa situation initiale et le meurtre dont il va être victime est une seconde aventure qui transforme la première, tout ça à cause de sa rencontre imprévue avec Lafcadio.
III. La rencontre imprévue au service d'une morale romanesque.
A. Le besoin d'imprévu :
Même si elles n'est pas provoquée par les personnages, la rencontre peut être désirée par les personnages. Il est important de remarquer que les rencontres fortuites se font dans les romans à chaque fois que les personnages sont en mal d'aventures. Alors que Lafcadio a "le coeur vide de joie et d'espoir" et qu'il est "harcelé par une curiosité indécise (...) cherchant douteusement il ne savait quoi de neuf" : il semble désirer une rencontre. De la même façon, avant d'aller à Bath, Moll "[espérait] voir tomber sur son chemin une chose ou une autre qui pût améliorer [sa] condition". Après ces paroles, elle rencontre le gentilhomme anglais avec lequel elle vivra deux ans dans un concubinage honnête, mais duquel elle sera obligée de se séparer, ce qui la laissera dans une situation financière délicate. Lafcadio lui aussi fait une rencontre qui peut sembler négative au lecteur puisqu'il va retrouver Protos qui lui fait du chantage. Le désir de la rencontre est donc puni par la rencontre qui en découle. C'est aussi le besoin d'aventure des personnages qui est puni par les rencontres imprévues mais toujours néfastes. cependant, la morale de defoe est plus édifiante et plus clairement énoncée que celle de Gide comme le dit Moll narratrice : "[ses] désirs (...) étaient aussi criminels que des actes". defoe montre ainsi par les rencontres qu'elle désire faire le châtiment dont elle est ensuite victime. Gide, quant à lui, semble faire des rencontres des Caves des éléments narratifs presque aussi gratuit que le meurtre de Lafcadio. Mis à part les rencontres qui tissent les liens entre les personnages, la plupart des rencontres du texte ne semblent être là que pour rappeler que c'est le hasard qui régit notre vie.
B. Le désir d'aventure puni par un châtiment :
Les rencontres entre les personnages sont donc fortuites. D'un point de vue narratif on peut admettre qu'elles surviennent par hasard. Mais on ne peut pas penser que les auteurs sont les seuls à choisir ce genre de rencontres en vue d'une morale édifiante ou non. Cependant, un autre type de rencontre se produit dans les textes : les rencontres d'un personnage avec une instance divine. Ce genre de rencontre est bien sûr exprimé dans le texte de façon symbolique mais ces rencontres ont une importance toute particulière puisqu'elles agissent sur l'aventure toute différemment des rencontres qui se produisent entre les personnages. Si l'on analyse la rencontre symbolique d'Anthime Armand-Dubois avec la Sainte Vierge, on se rend compte qu'après sa convertion le personnage disparaît du roman à aventures. Anthime Armand-Dubois n'a plus le même rôle actantiel et il ne peut plus être soumis à l'aventure. Le dénoument de Moll Flanders présente le même fonctionnement. A partir du moment où Moll "[s'élève]" jusqu'à rencontrer Dieu, le livre s'achève comme si l'aventure n'avait plus lieu d'être. Il apparaît aussi logique dans Moll Flanders que la rencontre avec Dieu représente l'accomplissement d'une vie, mais en revanche, cette aspect de la rencontre n'a rien de logique dans Les caves, qui ne cessent de dénoncer la religion comme une croyance fausse. Une fois de plus la morale que Defoe insère dans son roman est plus nette que celle de la sottie de Gide.
Conclusion :
La rencontre imprévue et l'aventure forment un véritable couple thématique qui non seulement permet aux auteurs d'organiser la narration de leurs récits mais qui leur permet également d'y donner un sens. En faisant agir la rencontre sur l'aventure, et sur la nature même de l'aventure, les auteurs en font un événement porteur de sens qui représente, pour Gide, la gratuité de ce qui arrive dans la vie, et pour Defoe, les conséquences de nos désirs qui sont aussi criminels que nos actes.