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Louis Ferdinand Céline vu par Godard
"Le seul vrai scandale auquel nous confronte Céline est celui du plaisir que nous prenons aux oeuvres d'un auteur qui a exprimé les idées que nous condamnons. Mais il se pourrait bien qu'en cela Céline ne fasse que pousser à bout une situation qui est potentiellement celle de toute oeuvre. Sans doute reste-t-elle ordinairement insensible, parce qu'une majorité d'auteurs se maintiennent spontanément dans certaines limites. Elle n'en est pas moins une donnée permanente, qui apparaît à beaucoup d'esprit, s'ils en prenaient plus souvent conscience, comme un scandale de la littérature elle-même".
Plus de trente ans après la mort de Louis Ferdinand Céline, l'encre coule toujours autant sur le scandale de sa littérature. Henri Godard, spécialiste de cet auteur, rentre de plein fouet dans la polémique pour faire cesser le débat qui tend à vouloir déterminer la valeur de l'homme par rapport aux idées qu'il véhicule en tant qu'écrivain. Après avoir analyser la nouveauté mais aussi la violence du langage de Céline, Godard approche la question très présente dans ses écrits de la mort. Ces deux éléments sont à son sens les plus promoteurs du scandale chez cet écrivain, ce qui amène le critique à cette conclusion : “Le seul vrai scandale auquel nous confronte Céline est celui du plaisir que nous prenons aux œuvres d'un auteur qui a exprimé les idées que nous condamnons. Mais il se pourrait qu'en cela Céline ne fasse que pousser à bout une situation qui est potentiellement celle de toute œuvre. Sans doute reste-t-elle ordinairement insensible, parce qu'une majorité d'auteurs se maintiennent spontanément dans certaines limites. Elle n'en est pas moins une donnée permanente, qui apparaît à beaucoup d'esprits, s'ils en prenaient plus souvent conscience, comme un scandale de la littérature elle-même.” On est en droit de se demander dès lors comment Céline, et beaucoup d'autres auteurs qui appartiennent à tous les siècles de l'histoire littéraire, ont su, en poussant à bout cette situation dont parle Godard, dévoiler au grand jour le plus grand scandale de la littérature ? C'est la question à laquelle nous répondrons en analysant comment le langage de ces différents auteurs est un des éléments qui pousse à bout la situation, en provoquant le rire et le doute, et en examinant comment se forme une opposition entre l'esthétisme et la morale que doit porter une œuvre, pour conclure sur l'élément qui est le vrai scandale de la littérature : la morale.
Pour mieux comprendre le paradoxe énoncé par Henri Godard qui tend à dire que nous prenons du plaisir à lire des idées que nous condamnons, il faut tout d’abord comprendre comment sont véhiculées ces idées. Il s’agit en effet de saisir comment certains auteurs ont rendu actuel ce qui existe dans toutes les autres œuvres mais qui reste comme enfoui dans la conscience littéraire de leurs auteurs. En imaginant une nouvelle visée d’écriture dès le XVIème siècle et en utilisant un nouveau style qui fait à la fois rire et douter, certains auteurs, comme Rabelais ou Erasme, ont su véhiculer de nouvelles idées qui révèlent une opposition à la société. En quoi sont-elles scandaleuses à la fois par leur forme mais aussi par ce qu’elles expriment ?
Dès le XVIème siècle apparaît un nouveau mode d’écriture : l’écriture critique. Le désir critique des humanistes n’est pas né d’une simple envie de tourner en dérision ceux qui leur sont opposés mais d’une volonté scientifique visant à authentifier des documents historiques avant de les déclarer vrais. Ces humanistes apparaissent dès lors comme essentiellement polémiques quand ils s’en prennent de façon dépréciative à la culture médiévale et quand ils décident d’élaborer des méthodes critiques pour s’opposer à la tradition et à l’ancienneté, qui sont les seuls régisseurs du principe d’autorité. En cela, déjà, les auteurs humanistes du XVIème siècle étaient scandaleux. D’une part parce qu’ils sèment le désordre dans les idées reçues en s’opposant au paradoxe Vox Populi, Vox Dei mais aussi parce que certains d’entre eux sèment la dissension dans le domaine religieux. Quand Erasme propose une version française du Nouveau Testament à partir d’une étude personnelle, il remet fondamentalement en cause le principe d’autorité de la Vulgate qui était alors le seul texte reconnu par l’Eglise. Peu à peu cette méthode critique qui apparaît comme polémique, voire scandaleuse, se lie au plaisir de la lecture. Une nouvelle stratégie d’écriture naît de la méthode critique, l’écriture comique. Les images caricaturales inventées par les humanistes de la seconde moitié du XVIème siècle à propos des moyenâgeux et de ceux de leur temps qui vivent dans des mœurs et une morale périmées n’est autre que l’ancêtre du comique dont parle Godard quand il avoue ne pouvoir lire une page de Céline sans rire. On pourrait citer ici l’exemple de l’épisode des cloches de Notre-Dame dans Gargantua ou encore L’Eloge de la folie d’Erasme ; deux œuvres qui ne se lassent d’utiliser le paradoxe et l’ironie critique. Cependant, l’exemple de Gargantua est très précieux par rapport à un autre aspect essentiel de l’excès des œuvres considérées comme scandaleuses : le langage.
“Ce que Rabelais voulait faire, c'était un langage pour tout le monde, un vrai. Il voulait démocratiser la langue (…). La Sorbonne, il était contre les docteurs et tout ça.” C'est Céline lui-même qui dit cela de Rabelais dans une interview sur Gargantua et Pantagruel. C'est aussi par cet aspect de sa littérature que Rabelais a été scandaleux et qu’il a scandalisé. Mais en même temps il a fait rire en s’en prenant aux savants docteurs, toujours dans le même épisode des cloches de Notre-Dame, passage si comique que même l’homme tourné en dérision finit par en rire. Si Rabelais a su faire rire ses contemporains c'est surtout grâce à la langue. Il utilisait la langue que tout le monde parlait et donc que tout le monde était en mesure de comprendre. Peu d’auteurs depuis Rabelais ont eu l’ambition de faire de la langue littéraire une langue que tous peuvent comprendre et à travers laquelle tout le monde peut se retrouver. Le langage devient grâce à ces auteurs le véhicule d’une nouvelle littérature pour laquelle il s’agit d’écrire comme l’on parle. C'est en cela qu’elle s’oppose à la langue “académique” et elle la remplace par une langue relevée par la richesse populaire. Mais effectivement, les Histoires Littéraires nous prouvent que peu ont été capables d’oublier les traités et les textes théoriques pour parler, ne serait ce qu’un instant, comme ceux qui utilisent tous les jours cette langue dite “populaire. C'est à ce moment qu’intervient un second scandale : celui de l’échec de Rabelais qui, comme le clame Céline à contre cœur “a raté son coup”. Le scandale c'est en effet que la langue académique l’emporte sur le rire parce qu’il doit être forcément réprouvé de peur de tirer une sensation agréable de ce qui est réprimé par les autorités littéraires. Cette nouvelle langue, d’une richesse inouïe, que ce soit chez Rabelais ou chez Céline, tant en ce qui concerne les néologismes que des mots employés dans un sens différent de leurs emplois usuels, est aussi le moyen de véhiculer des idées nouvelles et de faire s’effondrer les limites dans lesquelles certains auteurs se maintiennent.
Si cette langue est nouvelle, c'est aussi parce qu’elle exprime des idées qui ne sont pas les idées traditionnellement exprimées. Du fait qu’elle soit enrichie par rapport à la langue académique, on peut penser que cette langue enrichit également la pensée. Plus contemporain de notre époque un dramaturge résume à lui seul, dans un texte intitulé Lettres aux acteurs, le double scandale qu’ont provoqué Rabelais et Céline. Se plaçant dans la tradition d’Antonin Artaud, Valère Novarina s’en prend au “bon usage” de la langue et refuse la “toilette des mots”. Ainsi, la langue ne s’en trouve que plus “revivifiée” et l’auteur use de tous les moyens rhétoriques pour montrer à quel point les moyens d’expression pourraient être plus riches. Outre cette opposition à la langue académique et appauvrie à laquelle le théâtre, et la littérature en général, sont contraints, Novarina provoque un autre scandale en donnant à son monologue le ton d’une parodie biblique. Double scandale donc de s’en prendre à la “vieille langue imposée” sur un ton prophétique, et double scandale qui dévoile bien plus quant à sa portée idéologique. Pousser à bout, grâce au langage, “une situation qui est potentiellement celle de toute œuvre” est effectivement un scandale puisque cela révèle la valeur profonde de l’opposition à la société établie. Bien sûr, d’autres auteurs ont déjà exploité cette veine de l’ébranlement des valeurs traditionnelles de leur temps, ils furent même nombreux à le faire. Il suffit de voir l’histoire littéraire du XVIIIème siècle, siècle fondamental pour l’élaboration de l’insolence, accumulant, grâce à des auteurs comme Beaumarchais ou comme Voltaire, les railleries sur les valeurs édifiées. La forme de l’essai en elle-même témoigne de ce que certains ont considéré comme de la subversion. Montaigne, qui joue un rôle prépondérant dans l’épanouissement de cette nouvelle forme littéraire, a su imposer par son talent l’absence de contraintes formelles et par-là même la liberté de ton. Il devient en cela un porte-parole des bouleversements de la vie intellectuelle et sociale entre les XVème et XVIème siècle. Et pourtant, les œuvres polémiques d’auteurs qui utilisent pour attaquer la langue académique ne peuvent être blâmées aussi sévèrement que les œuvres qui, dans un style neuf et hors norme, font la même chose. Dès lors, même si des auteurs tentent de “pousser à bout” la situation critique de leurs œuvres, comme Montesquieu qui s’en prend au plus jeune roi de France en personne, et si cette situation est effectivement “en puissance” dans leurs écrits, elle ne sera jamais aussi bien montrer au grand jour que dans les œuvres des auteurs qui sortent définitivement de la norme conventionnelle grâce au langage.
La critique des humanistes s’est très vite trouvée liée au rire et au plaisir de la lecture, obligeant le lecteur par le pouvoir de l’écriture à refouler ses peurs. Ce lecteur, sans doute enthousiasmé à l’idée que l’on s’exprime dans sa langue, n’en aura que moins de mal à adhérer aux idées véhiculées. Mais outre cet aspect de la littérature scandaleuse à cause du langage, la portée idéologique de cette nouvelle littérature révèle très nettement une opposition fondamentale aux valeurs établies de la société.
De cette opposition fondamentale entre le style académique et le style en dehors des règles est né le débat essentiel qui a occupé la littérature de tous les siècles, celui de la relation entre l’esthétisme d’une œuvre et sa morale. L’âge classique, et même les théories antiques, semblaient nous affirmer que l’esthétisme ne peut se trouver quand dans la description du Beau. Platon clame le “Monon to kalon agaton” affirmant ainsi que seul le Beau est Bon. Pourtant Boileau introduit dans sa théorie de l’esthétisme artistique la description du Vrai au même titre que celle du Beau, exigence à laquelle les auteurs académiques ne répondent que partiellement, mais à laquelle les auteurs scandaleux obéissent plus volontiers.
A première vue, les mots grossiers de Rabelais, les descriptions du mécanisme corporel dont Céline nous fait part, semblent profondément incompatibles avec l’esthétisme préconisé dès l’Antiquité par Platon. Pour le philosophe, l’œuvre doit être une copie du Beau Idéal. Cette théorie de l’esthétique se prolonge jusqu’à Aristote qui, lui, mêle cette harmonie artistique à la morale, puisqu’il pense que l’art a une incidence sur la façon d’être de l’homme et par conséquent sur sa vie sociale. Le XVIIème siècle voit resurgir cette doctrine avec L’Art Poétique de Nicolas Boileau qui veut de l’art qu’il soit une reproduction fidèle de la nature humaine. L’idéal devient avec cet auteur la Vérité et pour donner du plaisir il faut dire Vrai. C'est grâce à cette donnée de Boileau, qui définit ainsi les valeurs profondes de l’esthétisme classique, c'est-à-dire l’art comme étude du Beau mais surtout comme étude du Vrai, que nous pouvons paradoxalement affirmer que les œuvres qui n’entrent pas dans les canons conventionnels sont aussi des œuvres esthétiques. Même si elles ne décrivent pas le Beau, elles décrivent le Vrai et même si leur façon de le faire est controversée par celle de l’Académie, elles agissent comme le préconise Nicolas Boileau. C'est du moins ce que clame Louis-Sébastien Mercier dans Néologie ou vocabulaire des nouveaux mots quand il affirme : “(…) avec de simples mots, sans syntaxe et sans grammaire, vous aurez sous les yeux un tableau (…) fidèle de toutes les images de la Nature.” La “vieille langue” n’est désormais plus la seule à pouvoir être l’expression de l’esthétisme et du Vrai. Non seulement les œuvres dont les mots choquent apparaissent comme essentiellement esthétiques mais elles semblent également être plus “vraies” que les œuvres académiques. Elles s’en prennent par l’excès de la “situation [qu’elles] pousse[nt] à bout“ à ceux qui restent dans les normes en les blâmant de retranscrire ce qu’ils croient devoir voir et non pas ce qu’ils voient réellement. Céline, plus que les autres auteurs, bien qu’ils soient nombreux à agir comme lui, est donc porteur d’un véritable esthétisme puisqu’il ne peint que le vrai de la nature humaine dans ses œuvres, même s’il nous décrit le plus noir de cette nature, voire le plus morbide. Mais c'est tout de même en cela qu’au même titre que des écrivains classiques, il est porteur d’une morale au sens où l’entendaient Platon, Aristote ou encore Boileau.
Les rares auteurs, qui nous montrent la nature humaine telle qu’elle est, se distinguent de tous ceux qui entendent nous livrer leur vision de l’homme et les moyens d’améliorer sa nature. Même si Rabelais nous montre l’homme tel qu’il est dans ses plaisirs et ses envies, il reste un auteur très optimiste en n’imposant comme seule règle que le “fais ce que tu voudras” de Thélème. Les moralistes les plus connus ont aussi été les plus scandaleux à leur époque et les gens prenaient du plaisir à les lire parce que ces auteurs leur révélaient au grand jour leur propre désaccord avec la société dans laquelle ils vivent. Quand Descartes écrit en 1637 le Discours de la Méthode, dans lequel il trace les grandes lignes d’une “morale par provision”, il concilie ainsi le doute systématique et l’adaptation essentielle à l’ordre social : il remet de cette manière en cause toutes les valeurs déjà établies. Cette morale est scandaleuse pour les Institutions, qui se voient dénigrer dans leur autorité, mais elle est constructive pour les lecteurs qui, eux, y voient une apologie du bon sens et surtout le respect de la liberté de chacun. Mais certains érudits n’osaient pas se placer dans cette même volonté de réforme, celle qui occupe des auteurs comme Descartes mais aussi tous les écrivains du XVIIIème siècle, mais ils étaient tout de même séduits par ces œuvres contestataires qui restent relativement optimistes. Si cette morale clame pour chacun le droit à la liberté, elle le fait cependant en posant une condition : il faut agir vertueusement. Les “auteurs se maintiennent dans certaines limites”, comme le dit Godard, limites que nul n’ose encore dépasser, pas même les plus pessimistes. Même si La Rochefoucauld suspecte tout idéal éthique et affirme le néant de toute valeur, il n’en reste pas moins académique dans son style et garde un optimisme indéniable. En revanche, un auteur comme Céline, lui, n’apparaît jamais optimiste et c'est en cela qu’il est réellement moraliste.
Un auteur comme Céline, en plus de rassembler dans son esthétique toutes les “armes” du moraliste, comme l’ironie, le rire, la maxime, le paradoxe, les portraits types, il utilise également un thème qui ôte de lui-même à toute l’œuvre un quelconque optimisme : la mort. Céline se penche sur l’étude des façons de penser, d’éprouver et d’agir mais cela sans s'enferrer dans ce que Freud appelle “l’illusion vitale”. Il peint la vraie nature humaine, c'est-à-dire celle qui est périssable et dont on doit prendre conscience qu’elle n’est pas immortelle. La mort n’est pas seulement le couronnement de l’évolution d’un personnage romanesque et elle n’est pas non plus une source de pathétique mais elle est le véritable détenteur d’une morale, si l’on a conscience que c'est elle qui régit notre vie. Ici se dévoile une autre part du paradoxe de Godard : nous prenons plaisir à lire ce que nous condamnons. Effectivement, nous prenons du plaisir à lire une Vérité que nous dévoile violemment un auteur mais nous réprimons ce désir, ne sachant pas agir en stoïcien et voulant à tout prix oublier que notre vie n’existe que par notre mort. Comme le dit Godard à propos de Céline, la vie n’est pas pour lui “le développement progressif d’un sens” et elle n’est pas non plus “ce bel élan positif que certains ont voulu voir en elle”. Si Montaigne est passé d’une philosophie stoïcienne à une philosophie de la vie, Céline, lui, ne change pas de position : la vie n’a lieu d’être que parce que la mort existe. On ne peut pas relever dans cette morale une quelconque entorse à l’éthique : les auteurs qui veulent faire prendre conscience aux lecteurs que la nature humaine est périssable, ne font, eux aussi, qu’évaluer la conduite humaine et les mœurs en gardant à l’esprit que tout cela reste régit par notre mort future. Enfin, Céline nous dépeint l’homme tel qu’il est réellement et pas comme il serait séant de le voir.
On peut déduire de L’Art poétique que l’esthétisme est porteur d’une morale à condition qu’il décrive à la fois et dans un même temps le Beau et le Vrai. Dès lors, on peut penser que les morales soutenues par les différents auteurs qui suivent cette théorie ne sont pas forcément fondées et justes puisque le Beau n’est pas toujours le Vrai. En revanche, les auteurs qui refusent le statut compassé ne prennent pas en compte le Beau, n’impliquant dans l’esthétisme et dans la morale de leurs œuvres que le Vrai.
Si les auteurs qui ne sont pas conventionnels, en raison de leurs idées et de leurs revendications, qui diffèrent de ce qui est habituellement prôné dans les livres, sont tout aussi porteurs d’une morale que les auteurs académiques, quel est donc ce “scandale de la littérature même” dont nous parle Godard ? Le scandale viendrait-il justement du fait que tous les livres sont porteurs d’une morale, cette “donnée permanente”, ce qui est un scandale parce qu'elle seule pourrait justifier l’œuvre d’un écrivain, sans place pour la fiction ou pour le divertissement, ce qui peut-être devrait être le but premier de toute littérature. La morale deviendrait ainsi un scandale parce que c'est elle, et elle seule, qui déterminerait la valeur esthétique de l’œuvre.
Les écrivains dont les œuvres ne sont pas édifiantes sont rares. De l’Antiquité à nos jours toutes les œuvres, pour ainsi dire, peignent les mœurs de leur temps ou des temps passés, faisant des caractères, des passions, des coutumes et de l’homme en général la matière principale de leurs écrits. cette exposition des différentes conceptions de l’homme engendre le plus souvent la suggestion d’une morale, c'est-à-dire des moyens d’améliorer sa nature. C'est par exemple ce que révèlent les portraits stéréotypés de La Bruyère, qui se propose d’exprimer des vues générales sur le comportement humain d’où l’on peut tirer des maximes de conduites. La morale semble alors vraiment être cette “donnée permanente“ dont parle Godard. Elle est à la fois ce qui est donné, c'est-à-dire ce qui est déterminé dans l’écriture d’un texte, mais elle est aussi ce qui est admis, connu et reconnu des lecteurs. Elle sert ainsi de base aux raisonnements des auteurs, comme si la morale était le point de départ de toutes les recherches qui pourraient être entreprises. Le Beau, le Bon et le Vrai deviennent alors les composants de cette donnée, c'est-à-dire les éléments fondamentaux sur lesquels un auteur bâtit un ouvrage, dans le seul but de faire de son texte un texte moral. Bien sûr, certains auteurs ne sont pas moralistes, mais d’une part ceux-ci sont rares et d’autres part leurs œuvres et ouvrages ne sont pas véritablement divertissants. On pourrait citer tout d’abord tous les philosophes du XVIIIème siècle, qui s’intéressent davantage à l’univers physique qu’à l’homme, les lois du mouvement de sir Isaac Newton sont par exemple inévitablement liées à la littérature du XVIIIème siècle. En revanche, aux XIXème et au XXème siècles, les écrivains tendent à remplacer l’analyse psychologique et la morale par d’autres éléments, sans que les œuvres apparaissent aussi scientifiques que celles du XVIIIème siècle. On voit en effet apparaître l'effusion lyrique avec le romantisme Lamartinien et Rousseauiste qui montre au grand jour les élans successifs d'exaltation et de désespoir et le dégoût de la vie, écartant parfois la morale. C'est aussi l'époque où naît dans l'écriture du roman le déterminisme scientiste, en particulier dans le naturalisme séduit par l'esprit médical de Flaubert et dans le réalisme. Et pourtant, les deux plus grandes œuvres du XIXème siècle, voire de tous les siècles, Les Rougnon-Macquart, pour le naturalisme et La Comédie Humaine, pour le réalisme, sont bien porteurs d'une morale, même si elle n'est pas l'élément fondamental de l'œuvre. Pour résumer très succinctement Balzac prône la théorie de l'énergie tandis que Zola s'effraie de la dégénérescence.
D'où provient alors le plaisir de la lecture ? Si toutes les œuvres sont porteuses d'une morale, si chacune peut justifier sa valeur esthétique uniquement parce qu'elle traite du Beau, du Vrai et du Bon, comment le lecteur peut véritablement tirer du plaisir de ses lectures ? Le problème que pose Godard est aussi de savoir si l'écriture doit être un moment édifiant ou bien si elle doit être un moment de “divertissement”. Quand on parle de se divertir d'une lecture, on ne doit pas uniquement voir le côté distrayant d'un texte, c'est-à-dire le plaisir et la détente qu'il apporte. En effet, le divertissement, c'est aussi une occupation qui détourne l'homme de penser aux problèmes essentiels qui devraient le préoccuper. Pascal le voyait principalement comme un moyen pour l'homme d'oublier qu'il est mortel car pour lui “le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort“. Comme nous l'avons vu, pour un écrivain comme Céline, la vraie morale se trouve dans la description de la véritable nature humaine, c'est-à-dire dans la description de notre constitution périssable. On peut également affirmer que nombre d'auteurs ont fait de la Mort l'élément primordial de leurs œuvres, même s'il ne s'agissait pour eux que de trouver différentes façons de réagir face à elle. Il est donc évident que la littérature ne peut pas être un divertissement, c'est-à-dire nous faire oublier que nous sommes mortels, si elle nous met face à notre mort en nous empêchant de vivre dans "l'illusion vitale". La morale, en tant que description du Vrai apparaît donc comme un scandale, surtout si parce qu'elle est présente dans toutes les œuvres, et encore plus dans celles qui apparaissent à première vue comme immorales. C'est un scandale de la littérature même comme le dit Godard puisqu'elle empêche l'homme de se divertir. De là naît le paradoxe de la citation de Céline Scandale : au-delà des idées politiques et raciales que clame Céline, il nous met face à notre mort, à la fois par la violence de son langage et par les parcours chaotiques des ses personnages, mais nous prenons tout de même du plaisir à sa littérature.
Outre le fait que la morale soit un scandale en ce qu'elle nous met face à ce que nous craignons le plus, en général, notre mort, pourquoi le fait que la morale soit dans toutes les œuvres littéraires est un scandale de la littérature même ? A la lecture de la citation de Godard, on peut en effet se demander si le scandale de la littérature n'est pas d'attribuer la valeur esthétique d'une œuvre en fonction de sa morale. Ainsi une œuvre immorale ne pourrait être considérée comme une œuvre esthétique. Si le Beau, le Bon ou le Vrai ne font pas partie des données qui servent à élaborer un texte, celui-ci ne peut être estimé comme esthétique. Pour savoir si une œuvre est porteuse ou non d'esthétisme, il ne s'agit pas de considérer le plaisir qu'elle procure, mais il convient plutôt de savoir si elle est conforme à une certaine morale. Ainsi, le fait que le lecteur soit diverti à la lecture d'un texte importe peu si ce même lecteur n'est sort pas édifié. C'est le problème que pose le personnage romanesque qui se dit être l'auteur de L'histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut : M. de Renoncour. Dans son Avis de l'auteur, il précise bien que cette œuvre puisse paraître immorale en ce qu'elle est “un exemple terrible de la force des passions“ où les préceptes de la morale sont à la fois estimés et négligés. Cependant, il se presse de rajouter que cette vie “obscure et vagabonde“ n'est pas uniquement raconter pour “le plaisir d'une lecture agréable“ mais elle l'est aussi pour servir “à l'instruction des mœurs“. La morale et le divertissement ne sont donc pas foncièrement opposés l'un à l'autre mais le plaisir de la lecture n'a pas lieu d'être s'il n'est pas doublé d'une leçon de morale. On ne peut pas décemment lire l'histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut sans s'horrifier de leurs mésaventures et sans considérer leurs déboires comme des exemples. Comme le signale encore Renoncour dans son Avis de l'auteur : “Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de règle (…) dans l'exercice de la vertu“. Une œuvre qui présente des faits immoraux ne peut être esthétique que si elle montre ces faits punis. La morale est donc bien le principe qui fait la valeur d'une œuvre et c'est en cela que la littérature est scandaleuse.
Le scandale n'est donc définitivement pas le mauvais exemple que semble nous présenter les œuvres qui ont été considérées comme immorales lors de leur parution ou après coup. Le scandale n'est pas uniquement constitué par le désordre ou l'esclandre que provoquent les idées contenues dans une œuvre. En effet, pour Godard, ce ne sont pas les faits immoraux et révoltants qui font le scandale mais paradoxalement, c'est la morale elle-même. Que le langage utilisé soit subversif et violent, qu'il soit le révélateur d'une opposition fondamentale à la société, tous ces faits ne sont pas scandaleux. Ce qui est scandaleux c'est que seuls le Beau, le Vrai et le Bon puissent être les justificatifs de la moralité d'une œuvre et plus encore de son esthétique. Ce principe classique, énoncé dès l'Antiquité puis suivi ensuite durant chaque siècle, montre la littérature comme le lieu de l'enseignement, où sont prodigués des exemples à suivre de vertu, au lieu qu'elle soit considérée comme un moment de divertissement qui pourrait aider l'homme à oublier sa dure condition mortelle. Dans les œuvres de Céline, qui certes apparaissent moins morale que des œuvres classiques et académiques, la morale de l'œuvre est encore plus scandaleuse, au sens de Godard, que d'autres œuvres. Céline met en effet son lecteur en face de sa propre mort, lui renvoyant par la violence du langage tout ce que l'auteur fuit lui-même. Après le débat qui opposait l'esthétisme et la morale naît un nouveau débat, plus délicat et plus profond encore : est-ce que la littérature doit être forcément porteuse d'une morale, qu'elle soit bonne ou mauvaise ou bien doit-elle seulement être un moment de détente qui ne nous dépeint pas l'être humain tel qu'il est ?